La domination au cœur de la culture

4 janvier 2026. Publié par Benoît Labourdette.
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Les éloges que nous adressons aux « grands artistes » révèlent, sous leurs apparences flatteuses, une structure de domination. Derrière l’admiration se cache la légitimation d’un pouvoir qui s’exerce contre la démocratie culturelle.

Le vocabulaire de l’admiration comme langage du pouvoir

Des gens admirables, géniaux, des artistes, des gens intouchables, des gens importants, des gens indispensables. Qu’est-ce que nous sous-entendons réellement par ces qualificatifs ? Lorsque nous décrivons certaines personnes comme des références essentielles, dont nous aurions besoin, nous les désignons en réalité par un autre terme : ce sont des dominant·es. Tous ces termes positifs, « admirable », « intouchable », « indispensable », signifient en fait une seule et même chose : ils désignent des personnes qui exercent un pouvoir.

Pourquoi cette équivalence ? Parce que ces qualificatifs instaurent une hiérarchie. Ils placent certaines personnes dans une position intouchable par rapport aux autres, en les considérant comme plus importantes que le commun des mortels. Pierre Bourdieu l’avait démontré dans La Distinction (1979) : le goût culturel n’est jamais neutre, il est toujours un instrument de classification sociale qui distingue les « légitimes » des « illégitimes ». Cette mécanique constitue précisément ce qu’on appelle la domination : il y a des dominant·es dont on légitime la domination par le discours laudatif.

Je ne prétends pas qu’il n’existe pas des personnes ayant des choses à apporter les unes aux autres, ni que certains·es ne soient pas experts·es dans leur domaine et ne puissent offrir leur expertise. Bien entendu, et fort heureusement, les humains peuvent s’enrichir mutuellement. Mais précisément, il s’agit de s’enrichir les uns les autres, sans entrer dans un système de domination. C’est là que réside toute la différence entre le partage horizontal et l’imposition verticale.

La fabrique médiatique de la hiérarchie culturelle

Ces personnes « magnifiques », portées au pinacle depuis toujours, finissent parfois par être révélées comme des dominateurs et dominatrices aux comportements ignobles. Mais cette révélation était en fait déjà contenue dans les termes dithyrambiques qui les décrivaient. Ces termes disaient déjà la domination, ils l’annonçaient, ils la préparaient.

C’est pour cette raison que, dès mon enfance, je ressentais quelque chose d’étrange et de violent en lisant Télérama. Je cite Télérama parce que c’était la revue présente chez moi, mais on pouvait lire la même chose dans Libération, et aujourd’hui dans Les Inrockuptibles. Il n’est d’ailleurs pas étonnant que Les Inrockuptibles soit une revue pétrie du sexisme le plus ordinaire, qui a toujours défendu Bertrand Cantat, par exemple. Ces médias participent de la fabrique de la hiérarchie culturelle : ils se placent en position de juges et, de surcroît, de faiseurs et faiseuses d’opinion.

Ces instances se situent au cœur de la fabrication d’un système de domination qui va à l’encontre d’une politique démocratique de la culture. C’est exactement l’inverse qu’elles produisent : une politique dominatrice de la culture où les fonctions de chacun·e sont définies de façon rigide, immuable, décidées par certains·es pour les autres. Symboliquement, c’est pour cela que certains·es cinéastes populaires sont systématiquement discrédités·es, que certains·es présentateurs et présentatrices populaires de la télévision sont dénigrés·es par principe, alors qu’ils et elles ne sont pas « pires » que d’autres. Cela n’a même pas de lien avec l’argent : c’est la domination culturelle par le symbolique.

Une caste qui se nourrit de la soumission

Cette domination est d’une terrible violence. C’est une caste qui se reconnaît, qui se reconstitue au fur et à mesure, qui pose ses règles. Elle a ses besoins propres et se nourrit de cette domination, car pour que la domination ait du sens, il lui faut des gens à dominer, c’est-à-dire des gens dont elle va, métaphoriquement, sucer le sang.

Il y a d’abord les spectateurs et spectatrices ébahis·es qui viennent et paient leur place. Ils et elles ne sont nullement respectés·es, mais se sentent valorisés·es d’avoir eu la chance, d’avoir obtenu une place pour le spectacle le plus dominant de tous. Cette valorisation constitue précisément ce qui rend la domination si terrible : elle est extrêmement séductrice. C’est ce que je nomme la « séduction noire ». Elle nous fait miroiter son miroir aux alouettes, comme si nous allions gagner quelque chose à toucher du doigt ces élites. Mais non : les élites se nourrissent de notre soumission.

« La culture légitime n’est pas seulement ce que les dominants pratiquent : c’est ce qui, par le fait même d’être pratiqué par les dominants, devient un instrument de domination. »

Pierre Bourdieu (La Distinction, 1979)

Les exemples du Théâtre du Soleil et de la Philharmonie

On voit passer les révélations de violences sexuelles au Théâtre du Soleil. Je suis désolé·e, mais c’est une évidence rétrospective : nous étions déjà au cœur de la domination dans cette institution. Une domination de gauche, une domination bien-pensante, mais une domination à la Télérama, une domination qui rassure. Chacun·e va se rassurer là où cela le ou la rassure.

Il y a le théâtre pour les gens de droite, et le théâtre pour les gens de gauche. Mais en réalité, c’est la même chose. Les uns comme les autres, ceux et celles qui vont au théâtre, de droite comme de gauche, sont des bourgeois·es. Simplement, parmi les bourgeois·es, certains·es votent à droite et d’autres à gauche. Certains·es prennent plaisir à se dire qu’ils et elles font du bien à l’humanité en faisant des dons à des migrants·es à l’autre bout du monde ; d’autres se disent qu’ils et elles font du bien à l’humanité en finançant leur paroisse catholique intégriste. Mais au fond, ils et elles se ressemblent, alors qu’ils et elles croient, les uns·es et les autres·es, être essentiellement différents·es. Et que ce soit ceux et celles de gauche comme ceux et celles de droite, ils et elles ne laisseraient pas entrer dans la salle une personne qui n’a pas leur code culturel.

Si quelqu’un·e se révoltait pendant un spectacle, ceux et celles de gauche comme de droite se lèveraient pour l’exclure immédiatement de l’agora. Comme cela s’est passé récemment à la Philharmonie, où des activistes non-violents·es ont osé interrompre quelques instants un concert de l’Orchestre philharmonique d’Israël. Ces activistes se sont fait immédiatement frapper par des spectateurs et spectatrices, frapper avec une violence inouïe, dans un réflexe immédiat.

Les personnes qui les ont frappés·es étaient-elles de gauche ou de droite ? Les deux, à mon avis. C’étaient tous et toutes des amoureux·euses de la culture de la domination, des intolérants·es à la démocratie, c’est-à-dire à l’expression. Est-ce que déranger un concert constitue un crime si grave pour qu’il puisse susciter dans l’immédiat une telle violence de la part des spectateurs et spectatrices eux-mêmes·elles-mêmes ? Qui sont ces spectateurs et spectatrices de la culture, soi-disant ouverts·es et voulant défendre la culture comme un espace d’ouverture et d’émancipation pour la démocratie ?

Ces gestes sont d’autant plus significatifs qu’ils ont été d’une spontanéité immédiate : ils n’ont pas été prémédités, et expriment donc une vérité profonde chez les personnes qui les ont perpétrés. Je ne veux pas essentialiser : je ne dis pas du tout que tous·tes les spectateurs et spectatrices ont été solidaires de ces violences ; je suis même persuadé·e du contraire. Mais l’institution culturelle, la Philharmonie, par la voix de son directeur ou sa directrice, n’a absolument pas été claire. Elle a mis sur le même plan la supposée violence des activistes non-violents·es et la violence réelle de ceux et celles qui les ont immédiatement frappés·es, alors qu’il n’y avait aucune violence physique initiale ni aucun danger présenté par ces personnes. Les seules personnes emmenées en garde à vue par la police furent les activistes pacifistes, et non, dans un premier temps du moins, les auteurs et autrices de violences.

Le pass sanitaire ou la complicité des institutions culturelles

L’institution passe sous silence ces violences, de la même manière qu’au Théâtre du Soleil comme à bien d’autres endroits, pendant la période Covid, le pass sanitaire a été appliqué sans aucune explication, sans aucune contextualisation politique des implications de surveillance qu’il comportait. C’était une obligation légale, certes, mais toute obligation légale, si on la juge non constitutionnelle, peut être, et on peut en prendre le risque, non respectée si l’on a un point de vue politique propre.

Or là, ce n’était même pas discuté. Les spectateurs et spectatrices étaient stigmatisés·es à l’entrée entre bons et mauvais citoyens, entre ceux et celles qui « bipaient » dans la surveillance généralisée et ceux et celles qui ne bipaient pas. Je ne veux pas mettre en question ici, car c’est un autre sujet, la légitimité ou non de cette politique soi-disant sanitaire, mais avant tout sécuritaire. La France a été l’un des meilleurs élèves au monde dans la manière autoritaire de mettre en place ce qui n’a eu strictement aucun effet sanitaire démontré, et cela fut attesté dès les premiers retours sur ce type de démarche.

Mais la France a persisté dans une politique sécuritaire sans justification scientifique, beaucoup plus brutale vis-à-vis des citoyens·nes que celle des pays voisins. Pourquoi ces fameux·ses artistes « ouverts·es d’esprit », qui œuvrent soi-disant pour la démocratie, ne se sont-ils·elles posé aucune question ? Non pas sur l’épidémie, qui était réelle, il y avait une réelle épidémie, il fallait agir, mais sur la manière dont cette épidémie était gérée par l’État, qui consistait en des choix politiques.

Pourquoi aucune question ? Parce qu’on fait partie des dominant·es, et que finalement cette attitude, qui m’avait choqué·e sur le moment, était en réalité complètement cohérente. Je la trouvais incohérente, et j’ai d’ailleurs écrit à ce sujet. Mais je suis assez peiné·e de devoir maintenant accepter qu’elle était parfaitement cohérente avec la domination qui est la modalité de fonctionnement, malheureusement, tellement malheureusement, de ce secteur.

Un secteur de pouvoir qui a failli à sa mission démocratique

Ce secteur devrait être un secteur beaucoup plus citoyen que corporatiste ; il est en fait un secteur de pouvoir. Un secteur qui, dans son histoire, fut l’instrument du pouvoir, qui veut le rester, mais qui en réalité aujourd’hui ne l’est plus. Je vais dire quelque chose qui va peut-être choquer : tant mieux que ce secteur n’ait plus le pouvoir, ne soit plus du côté du pouvoir. Car il en a fait un bien mauvais usage.

Certains·es en ont conscience, bien qu’ils et elles aient été les acteurs et actrices principaux·ales de ce mauvais usage. Comme le directeur ou la directrice de la Maison de la Culture d’Amiens qui, en 2015, face aux résultats de l’extrême droite dans sa région, disait autour de lui ou d’elle : « On a failli », c’est-à-dire « on a échoué ».

Je ne suis pas d’accord. Vous avez parfaitement réussi. Vous pensiez qu’en cultivant votre domination, vous étiez en train de défendre la démocratie, qui était votre prétexte « vendeur » politiquement de l’époque. Alors qu’en réalité, la seule chose que vous faisiez, c’était d’asseoir une domination. Les dominant·es ne sont pas toujours les mêmes, ce qui est absolument normal. Vous avez réussi à asseoir une structure de domination au lieu d’œuvrer à construire une émancipation. L’émancipation était votre prétexte, votre mensonge pour justifier votre domination.

Vous prétendiez, face aux foules et aux masses « incultes », que vous alliez les émanciper avec votre bon goût, votre expertise, en les méprisant, en considérant que leur goût à eux et elles n’avait aucune valeur et qu’ils et elles étaient incultes, et que vous, vous saviez mieux. C’est précisément cela, la domination. Jean-Michel Lucas, théoricien des droits culturels, a nommé cette posture « l’arrogance culturelle » : la conviction que certains·es savent ce qui est bon pour les autres (Culture et Développement Humain, 2017).

Démocratisation contre démocratie culturelle

Face à cette domination, que se passe-t-il ? Il y a ceux et celles qui se soumettent. Mais ceux et celles qui se soumettent suivront toujours les dominant·es, quels qu’ils et elles soient, qu’ils et elles soient de gauche ou de droite, peu importe. Ils et elles se soumettront parce qu’ils et elles n’ont pas de courage critique. Chacun·e fait comme il ou elle peut.

Alors que si vous aviez, au contraire, donné plus de place aux citoyens·nes, si vous aviez œuvré à un vrai tissu culturel réellement émancipateur, c’est-à-dire en tenant compte du fait que les citoyens·nes eux aussi pouvaient vous transformer, et que peut-être vous auriez pu travailler à des programmations culturelles moins condescendantes, vous auriez fondé un réel terreau démocratique.

Mais vous avez œuvré uniquement dans le sens de la « démocratisation culturelle », cette politique descendante qui consiste à « apporter la culture au peuple », comme le formulait André Malraux. La Déclaration de Fribourg sur les droits culturels (2007) a posé les bases d’une autre approche : reconnaître que chaque personne est porteuse d’une culture légitime et que la politique culturelle doit partir de cette reconnaissance, non d’un projet de conversion.

Vous n’avez donc pas failli : vous avez parfaitement accompli votre mission, qui est celle que la culture soit au service du pouvoir, quel que soit ce pouvoir. Le pouvoir change de main, le terrain est parfait pour ce nouveau pouvoir.

Vers une politique d’émancipation culturelle

Évidemment, je ne dis pas « bravo ». Mais il serait quand même intéressant qu’on arrête l’hypocrisie, enfin, et que la culture financée par l’argent public puisse s’envisager non pas dans un sens politique de pouvoir et de domination, mais dans un sens démocratique, républicain et d’émancipation.

Il serait temps, et que ce ne soit pas qu’un discours, mais des actes. Nous avons les droits culturels qui nous permettent de faire cela. La loi NOTRe de 2015 et la loi LCAP de 2016 ont inscrit ces droits dans le droit français : « La responsabilité en matière culturelle est exercée conjointement par les collectivités territoriales et l’État dans le respect des droits culturels énoncés par la Convention de l’Unesco. » Cela aurait beaucoup de conséquences positives si cette orientation était véritablement mise en œuvre.

Il s’agit de passer d’une logique de démocratisation, descendante, normative, porteuse d’un jugement implicite sur ce que les gens devraient aimer, à une logique de démocratie culturelle : horizontale, participative, reconnaissant la légitimité de chacun·e à contribuer à la vie culturelle. Cette transformation suppose d’abandonner la posture du « sachant » ou de la « sachante » pour adopter celle de médiateur ou médiatrice, de celui ou celle qui facilite les échanges plutôt que de les diriger.

C’est à cette condition que le secteur culturel pourra enfin tenir la promesse qu’il n’a que trop peu tenue : être un espace d’émancipation plutôt qu’un instrument de domination.

Les « droits culturels », qui découlent de la Déclaration universelle des droits de l’homme, sont un concept développé et défendu par des chercheurs, sociologues, philosophes, responsables politiques et acteurs du monde culturel. Présents dans un certain nombre d’articles de loi depuis 2001, les droits culturels visent à mettre en évidence et formaliser, pour pouvoir les rendre opérants, les principes d’une « démocratie culturelle ». Pour le synthétiser rapidement, il s’agit que chaque personne puisse donner à ses propres yeux de la valeur à sa culture personnelle, afin d’être en capacité d’exercer sa citoyenneté : s’exprimer, défendre son point de vue, créer, développer ses pratiques, avoir accès à une diversité culturelle, etc. Les droits culturels opèrent dans un champ bien plus vaste que celui du strict secteur culturel.

La notion de « droits culturels » est présente en France dans les lois NOTRe (2015) et LCAP (2016). Elle est portée par une délégation du Ministère de la Culture (Délégation générale à la transmission, aux territoires et à la démocratie culturelle, depuis le 1er janvier 2021).

Les droits culturels sont paradoxalement difficiles à mettre en œuvre dans le secteur culturel, qui est traditionnellement plutôt attaché à la « démocratisation culturelle » : on y défend souvent l’idée de la transmission aux publics d’œuvres d’art de la meilleure qualité possible, selon un principe de hiérarchie de « valeurs culturelles ». Ainsi, les droits culturels peuvent être vécus par certains professionnels de la culture comme une dynamique dangereuse pour l’Art, une tendance vers les pratiques amateur, ce qui n’est pas le cas.

Dans mon point de vue, qui est celui d’un praticien/chercheur dans le champ culturel, les droits culturels sont avant tout une pratique, un exercice de la démocratie dans les méthodes même d’organisation du travail, du rapport à l’autre et de la place de chacun.e, les choix de programmation, les méthodes de médiation et d’animation d’ateliers, le mode d’inscription territorial de la politique culturelle, etc.

Je propose dans cette rubrique des méthodes de travail concrètes pour des bonnes pratiques de mise en œuvre des droits culturels, basées sur mes expériences de terrain, ainsi qu’un partage de réflexions plus théoriques, dans le cadre de ma propre recherche sur les droits culturels.

Je me situe dans la filiation de penseurs comme John Dewey. Mais les droits culturels ne sauraient être présentés sans citer Patrice Meyer-Bisch, Jean-Michel Lucas, Christelle Blouët, la « Déclaration de Fribourg », etc.


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