La mémoire institutionnelle au service des droits culturels

10 juin 2025. Publié par Benoît Labourdette.
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Les lieux culturels, par défaut de collecte et de soin apporté aux données, oublient ceux qu’ils accueillent, niant leur dignité. Cette amnésie contredit les droits culturels : comment bâtir une relation sans mémoire ?

L’amnésie institutionnelle face à la dignité culturelle

Les institutions culturelles vivent aujourd’hui un paradoxe troublant. Alors qu’elles peuvent revendiquer un attachement aux droits culturels et à la reconnaissance de chaque personne comme porteuse de culture, elles fonctionnent souvent dans une forme d’amnésie systémique qui contredit leurs ambitions démocratiques. Cette contradiction révèle une tension profonde entre les valeurs affichées et les pratiques réelles.

Lorsqu’une personne franchit le seuil d’un lieu culturel, elle n’arrive pas vierge de toute histoire. Elle porte en elle des expériences, des savoirs, des sensibilités qui constituent sa richesse culturelle propre. Les droits culturels, inscrits dans la Déclaration de Fribourg et intégrés dans les discours de certaines politiques publiques, même s’il reste un long chemin pour que cela se généralise, affirment précisément que cette richesse doit être reconnue et valorisée. Pourtant, combien de fois cette même personne se retrouve-t-elle traitée comme une inconnue lors de sa deuxième visite ? Combien de contributions, d’implications, de présences sont-elles effacées par le simple passage du temps ou le changement d’une équipe ?

Cette amnésie traduit à mon sens une conception implicite du public comme flux anonyme plutôt que comme communauté de sujets culturels singuliers. Quand une institution perd la trace de ceux qui ont participé à ses activités, animé ses ateliers, enrichi ses propositions, elle nie de facto leur statut de contributeurs à la vie culturelle commune. C’est leur dignité culturelle qui se trouve ainsi invisibilisée, réduite à une présence ponctuelle sans épaisseur temporelle.

Le problème dépasse la simple question de la courtoisie ou de l’efficacité organisationnelle. Il touche au cœur même de ce que signifie respecter les droits culturels dans leur dimension relationnelle et temporelle. Car ces droits ne se limitent pas à garantir un accès ponctuel à une offre culturelle. Ils impliquent la reconnaissance de chaque personne dans sa capacité à construire un parcours culturel cohérent, à voir ses contributions valorisées, à inscrire sa présence dans la durée d’une relation institutionnelle.

Les dimensions méconnues des droits culturels

Ainsi, la question de la mémoire institutionnelle éclaire des dimensions souvent négligées des droits culturels. Au-delà du droit d’accès, qui reste central, se dessinent d’autres droits tout aussi fondamentaux mais moins visibles : le droit à la continuité culturelle, le droit à la reconnaissance de ses contributions, le droit à voir sa diversité respectée.

  • Le droit à la continuité culturelle apparaît comme une évidence dès lors qu’on considère la culture non comme une consommation d’événements isolés mais comme un processus de construction identitaire dans la durée. Chaque expérience culturelle s’inscrit dans une trajectoire personnelle, dialogue avec des expériences antérieures, prépare des développements futurs. Sans mémoire institutionnelle, cette continuité est brisée (à l’endroit de l’institution). La personne qui revient après avoir participé à un projet se retrouve face à une institution qui a tout oublié de leur histoire commune. Son parcours est fragmenté en instants déconnectés, privés de la cohérence que pourrait leur donner une reconnaissance dans la durée.
  • La reconnaissance des contributions constitue un autre enjeu majeur. Dans une conception vivante de la culture, les publics ne sont pas de simples récepteurs mais des acteurs à part entière. Ils suggèrent, créent, animent, facilitent, enrichissent de mille manières l’activité culturelle. Ces contributions, pour modestes qu’elles paraissent, tissent la réalité culturelle d’un territoire. Les oublier, c’est perpétuer une vision descendante de la culture où seules comptent les propositions institutionnelles. C’est aussi priver l’institution d’une ressource précieuse : la connaissance accumulée de ce qui a été tenté, réussi, échoué, transformé par la communauté elle-même.
  • La diversité culturelle, enfin, ne peut être respectée sans une forme de documentation qui permette de la percevoir et de la valoriser. Comment savoir si une institution s’adresse réellement à la diversité de son territoire si elle ne garde aucune trace de qui la fréquente ? Comment identifier les absents, comprendre les barrières, ajuster les propositions ? L’invisibilité statistique conduit inévitablement à l’invisibilité politique. Sans données fiables sur la composition réelle de ses publics, une institution ne peut que supposer, au risque de ne s’adresser qu’à un segment restreint et homogène de la population tout en croyant servir l’intérêt général.

Ces dimensions négligées des droits culturels convergent vers une même exigence : celle de considérer la relation entre une institution et les personnes non comme une succession d’interactions ponctuelles mais comme un processus continu de reconnaissance mutuelle et d’enrichissement réciproque. Et ce au delà des liens personnels.

Déconstruire les résistances : entre peurs légitimes et malentendus

Face à la nécessité de documenter les relations culturelles, de nombreuses résistances peuvent s’exprimer, qu’il convient d’examiner avec attention plutôt que de les balayer d’un revers de main. Ces résistances révèlent des tensions profondes entre différentes conceptions de la relation culturelle et méritent d’être entendues pour ce qu’elles disent de nos peurs collectives.

  • La première résistance, et peut-être la plus profonde, tient à la confusion entre documentation et surveillance. Dans un contexte où la collecte de données évoque immédiatement les dérives du capitalisme de surveillance et les tentations autoritaires, le simple fait d’enregistrer des informations sur les personnes suscite une méfiance compréhensible. Cette méfiance s’ancre dans une histoire longue de fichage à des fins de contrôle social, depuis les registres paroissiaux jusqu’aux bases de données numériques contemporaines. Il serait naïf de ne pas reconnaître la légitimité de cette inquiétude.
  • Pourtant, cette confusion masque une distinction essentielle entre ficher pour contrôler et documenter pour reconnaître. La première logique vise à catégoriser, surveiller, prédire et potentiellement contraindre. La seconde cherche à témoigner, honorer, permettre la construction de relations dans la durée. Cette distinction n’est pas qu’intellectuelle : elle se traduit dans les choix techniques, les modalités de gouvernance, les usages concrets des données collectées. Une documentation au service des droits culturels place la personne au centre, lui garantit l’accès et le contrôle sur ses propres données, privilégie la richesse qualitative sur la réduction quantitative.
  • Une autre résistance fréquente invoque le principe d’horizontalité. Selon cette vision, documenter créerait de la distance, introduirait une asymétrie entre l’institution qui sait et la personne qui est sue. Cette crainte repose sur une conception particulière de l’horizontalité comme absence de médiation, immédiateté pure de la relation. Or, l’horizontalité véritable ne réside pas dans l’oubli systématique mais dans la reconnaissance mutuelle. Quand une institution se souvient d’une personne, de son parcours, de ses contributions, elle ne la surplombe pas, elle l’honore comme sujet culturel à part entière. L’amnésie n’est pas égalitaire, elle est indifférente.
  • Et la peur de figer les identités constitue une troisième source de résistance, particulièrement sensible dans le champ culturel où la fluidité identitaire est valorisée. Comment documenter sans enfermer ? Comment garder trace sans réduire la complexité mouvante des personnes à des catégories figées ? Cette tension est réelle et ne doit pas être minimisée. Elle appelle des réponses techniques et éthiques : des systèmes ouverts, évolutifs, où les personnes gardent la maîtrise de leur propre narrative ; des approches qui privilégient les parcours aux étiquettes, les processus aux états ; une vigilance constante contre la tentation classificatoire.

Ces résistances, loin d’être des obstacles à dépasser, peuvent être vus comme des garde-fous. Elles rappellent que la documentation des relations culturelles ne peut se faire qu’en conscience des risques qu’elle porte et des valeurs qu’elle doit servir, et bien-sûr dans le consentement des personnes.

La documentation comme pratique émancipatrice

Si l’on accepte de dépasser les malentendus et de prendre au sérieux les garde-fous nécessaires, la documentation des relations culturelles peut devenir une pratique profondément émancipatrice, au service de la justice culturelle et de la démocratie. Cette transformation passe par une réinvention des finalités, des méthodes et des gouvernances.

Documenter pour reconnaître, c’est d’abord affirmer que chaque personne qui entre en relation avec une institution culturelle est porteuse d’une dignité qui mérite d’être honorée dans la durée. Cette reconnaissance n’est pas abstraite : elle se traduit concrètement dans la capacité de l’institution à se souvenir, à construire sur ce qui a été vécu ensemble, à proposer des chemins qui tiennent compte du parcours déjà accompli. Elle transforme la relation institutionnelle en véritable accompagnement, où chaque interaction s’enrichit de celles qui l’ont précédée.

Cette approche permet ce qu’on pourrait appeler l’accumulation culturelle positive. Contrairement à l’accumulation capitaliste qui concentre les richesses, l’accumulation culturelle enrichit tous les participants. Quand une institution garde mémoire des expériences vécues, des savoirs construits, des liens tissés, elle constitue un patrimoine immatériel commun qui bénéficie à l’ensemble de la communauté. Les nouveaux venus peuvent s’appuyer sur ce qui a été fait, les anciens voir leurs contributions valorisées, les projets futurs s’inspirer des réussites et des échecs passés.

La documentation est aussi un outil puissant pour rendre visible l’invisible. Dans tout territoire, une multitude de contributions culturelles restent dans l’ombre : l’habitant qui partage discrètement ses savoirs, l’adolescente qui crée dans son coin, le migrant qui apporte ses références culturelles, la personne âgée qui transmet des mémoires. Sans documentation attentive, ces richesses restent invisibles, non reconnues, non valorisées. Les rendre visibles, c’est élargir notre conception même de ce qui fait culture, c’est reconnaître la multiplicité des sources de création et de transmission culturelles.

Cette visibilisation a des effets politiques majeurs. Elle permet de vérifier si les promesses d’inclusion et de diversité sont tenues, d’identifier les absences et les exclusions, de comprendre les barrières qui persistent. Elle donne aux institutions les moyens de s’auto-évaluer non sur des critères abstraits mais sur la réalité vécue des relations qu’elles construisent. Elle offre aux citoyens et aux élus des éléments tangibles pour apprécier si les politiques culturelles servent réellement l’intérêt général ou seulement certains segments de la population.

Mais pour que ces potentialités émancipatrices se réalisent, la documentation doit elle-même être repensée dans ses modalités. Elle ne peut être l’affaire des seules institutions, imposée unilatéralement. Elle doit être co-construite avec les personnes concernées, dans le respect de leurs volontés et de leurs rythmes. Elle doit garantir non seulement la protection des données mais leur accessibilité et leur gouvernance partagée. Elle doit privilégier la richesse qualitative des parcours sur la réduction quantitative des présences.

Vers une éthique de la mémoire culturelle partagée

Au-delà des aspects techniques et organisationnels, la question de la mémoire institutionnelle dans le champ culturel appelle une réflexion éthique approfondie. Cette éthique doit articuler responsabilité institutionnelle, exigence démocratique et conception de la mémoire comme bien commun.

  • La responsabilité mémorielle des institutions culturelles découle directement de leur mission de service public. Dépositaires non seulement d’œuvres et de savoirs mais aussi de relations humaines, elles ont le devoir de préserver et de transmettre cette richesse relationnelle. Cette responsabilité implique de garantir une continuité au-delà des changements d’équipes, des alternances politiques, des modes gestionnaires. Elle exige de résister à la tentation de l’amnésie volontaire qui permet de repartir à zéro sans avoir à assumer l’héritage des relations passées.
  • Cette responsabilité se double d’une exigence démocratique. Car si l’on souhaite que le projet culturel soit inclusif, la mémoire institutionnelle ne peut être sélective. Elle doit veiller à préserver la trace de toutes les présences, de toutes les contributions, avec une attention particulière pour celles qui risquent le plus l’invisibilisation : les plus fragiles, les plus discrets, les plus éloignés des codes culturels dominants. Sans cette vigilance, la mémoire institutionnelle reproduit et amplifie les inégalités sociales, ne gardant trace que de ceux qui savent se faire remarquer.
  • L’enjeu démocratique se prolonge aussi dans la conception même de cette mémoire comme bien commun. Les données relationnelles accumulées par une institution culturelle ne lui appartiennent pas en propre. Elles constituent un patrimoine collectif qui doit être gouverné comme tel, dans la transparence et la participation. Cette approche implique de dépasser la logique propriétaire pour adopter une logique de gardiennage : l’institution est gardienne d’une mémoire qui appartient à la communauté toute entière.
  • Cette éthique de la mémoire partagée invite à imaginer des dispositifs où la mémoire devient véritablement collective : des archives ouvertes où chacun peut déposer sa trace, des temps de récit où l’histoire commune se construit à plusieurs voix, des espaces numériques ou physiques où la mémoire circule et s’enrichit. Elle suggère de nouvelles formes de gouvernance culturelle où les citoyens participent activement à la définition de ce qui mérite d’être gardé, partagé, transmis.

Au fond, le sujet de la mémoire institutionnelle touche à des questions fondamentales sur le sens même de l’action culturelle publique. S’agit-il simplement de proposer une offre à des consommateurs de passage ? Ou bien de construire, dans la durée, des relations qui reconnaissent et célèbrent la dignité culturelle de chaque personne ? Cela détermine largement les choix techniques et organisationnels, mais aussi et surtout l’horizon éthique et politique de nos institutions culturelles.

La mémoire institutionnelle, loin d’être un simple outil de gestion, peut être à mon sens un levier de transformation sociale. Elle permet de passer d’une culture de l’instant à une culture de la durée, d’une logique de flux à une logique de liens, d’une vision des publics comme masse indifférenciée à une reconnaissance de chaque personne comme sujet culturel singulier. Cette transformation n’est pas qu’organisationnelle : elle est profondément politique, elle touche au cœur de ce que signifie faire société dans le respect de la diversité culturelle de chacun.

Les « droits culturels », qui découlent de la Déclaration universelle des droits de l’homme, sont un concept développé et défendu par des chercheurs, sociologues, philosophes, responsables politiques et acteurs du monde culturel. Présents dans un certain nombre d’articles de loi depuis 2001, les droits culturels visent à mettre en évidence et formaliser, pour pouvoir les rendre opérants, les principes d’une « démocratie culturelle ». Pour le synthétiser rapidement, il s’agit que chaque personne puisse donner à ses propres yeux de la valeur à sa culture personnelle, afin d’être en capacité d’exercer sa citoyenneté : s’exprimer, défendre son point de vue, créer, développer ses pratiques, avoir accès à une diversité culturelle, etc. Les droits culturels opèrent dans un champ bien plus vaste que celui du strict secteur culturel.

La notion de « droits culturels » est présente en France dans les lois NOTRe (2015) et LCAP (2016). Elle est portée par une délégation du Ministère de la Culture (Délégation générale à la transmission, aux territoires et à la démocratie culturelle, depuis le 1er janvier 2021).

Les droits culturels sont paradoxalement difficiles à mettre en œuvre dans le secteur culturel, qui est traditionnellement plutôt attaché à la « démocratisation culturelle » : on y défend souvent l’idée de la transmission aux publics d’œuvres d’art de la meilleure qualité possible, selon un principe de hiérarchie de « valeurs culturelles ». Ainsi, les droits culturels peuvent être vécus par certains professionnels de la culture comme une dynamique dangereuse pour l’Art, une tendance vers les pratiques amateur, ce qui n’est pas le cas.

Dans mon point de vue, qui est celui d’un praticien/chercheur dans le champ culturel, les droits culturels sont avant tout une pratique, un exercice de la démocratie dans les méthodes même d’organisation du travail, du rapport à l’autre et de la place de chacun.e, les choix de programmation, les méthodes de médiation et d’animation d’ateliers, le mode d’inscription territorial de la politique culturelle, etc.

Je propose dans cette rubrique des méthodes de travail concrètes pour des bonnes pratiques de mise en œuvre des droits culturels, basées sur mes expériences de terrain, ainsi qu’un partage de réflexions plus théoriques, dans le cadre de ma propre recherche sur les droits culturels.

Je me situe dans la filiation de penseurs comme John Dewey. Mais les droits culturels ne sauraient être présentés sans citer Patrice Meyer-Bisch, Jean-Michel Lucas, Christelle Blouët, la « Déclaration de Fribourg », etc.


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