Les droits culturels sont souvent mal compris. Leur force réside dans leur capacité à transformer nos pratiques : passer d’une logique de programmation descendante à la création d’espaces où chacun·e peut légitimement contribuer.
Je fais régulièrement la comparaison entre la fête nationale du court-métrage et la fête de la musique. La première existe depuis 2011, mais sa notoriété reste confidentielle. La seconde, créée en 1982, appartient au patrimoine culturel collectif, et a essaimé dans le monde. Cette asymétrie montre quelque chose d’important sur la manière dont les droits culturels opèrent dans les pratiques effectives : la fête de la musique, bien qu’antérieure à la formalisation contemporaine des droits culturels, en incarne l’esprit de façon remarquable. Son principe repose sur une autorisation radicale : quiconque est autorisé·e à jouer dans la rue ou en public, et en est considéré·e comme légitime. Une personne qui souhaite sortir sa guitare et jouer trois accords devant chez elle/lui en a le droit et sera pleinement partie prenante de l’événement, à son niveau. Cette légitimité accordée à chaque personne constitue précisément l’un des piliers des droits culturels, que Patrice Meyer-Bisch et les rédacteur·rice·s de la Déclaration de Fribourg (2007) ont cherché à formaliser de façon théorique. Le texte affirme notamment le droit de « choisir et de voir respecter son identité culturelle » et de « participer à la vie culturelle », droits qui présupposent cette légitimité intrinsèque.
J’ai cofondé la fête du court-métrage en 2011 avec Isabelle Massot, à la demande du Centre national du cinéma et de l’image animée, et j’avais défendu cette dimension dès l’origine du projet, en portant les valeurs des droits culturels pendant les trois premières années, lorsque nous en portions la direction (d’ailleurs, le nom originel était « Le jour le plus court », car cela avait lieu le 21 décembre, jour le plus court de l’année, à l’instar du 21 juin, jour le plus long de l’année, pour la fête de la musique) : toute personne souhaitant montrer ses films, créations audiovisuelles ou même films de famille chez elle/lui, pouvait le faire et être officiellement inscrite dans le programme. Cela était permis par un site web contributif très simple d’emploi et clair. Car cette projection singulière peut intéresser un public, et elle fait lien. Et elle n’invalide en rien l’existence de projections de films professionnel·le·s ou des programmations exigeantes en termes esthétiques. Les deux peuvent coexister, et s’enrichissent mutuellement.
Mais après ces premières années, le projet a continué de façon plus académique, car porter cette ouverture représente plus de travail, car il faut déconstruire les hiérarchies, et n’est pas dans les habitudes professionnel·le·s, ni dans ce qu’elles/ils se donnent souvent pour mission de « défendre », ni dans les instances de légitimation. Cet événement national est désormais mené avec compétence, la question n’est pas là. Ce qui fait défaut, c’est cette place qu’on accepte de donner aux autres, cette ouverture qui permet aux formes mêmes de l’événement de se transformer au contact des personnes et des territoires. Garder le contrôle sur un programme bien ficelé que les participant·e·s vont accueillir tel quel présente des avantages évidents en termes d’organisation. Mais cette maîtrise se paie par un moindre ancrage dans la réalité vécue des communautés, d’une moindre appropriation par les habitant·e·s elles/eux-mêmes, et sans doute d’une bien moindre pérennité.
La différence de rayonnement entre ces deux fêtes n’est pas fortuite. Elle témoigne du fait que lorsqu’on autorise réellement les personnes à contribuer, lorsqu’on leur reconnaît une légitimité d’emblée, quelque chose se met en mouvement qui dépasse largement le cadre initial du projet. Cette dynamique d’appropriation collective que les droits culturels cherchent à rendre systématique s’inscrit dans les politiques publiques elles-mêmes.
Le ministère de la Culture a franchi une étape significative en nommant clairement ses orientations dès janvier 2021 par la création de la « Délégation générale à la transmission, aux territoires et à la démocratie culturelle », devenue à la rentrée 2025 une direction générale, qui porte désormais le nom de « Direction générale de la démocratie culturelle, des enseignements et de la recherche ». Cette dénomination inscrit les droits culturels, présents dans les lois NOTRe (2015) et LCAP (2016), dans un cadre conceptuel explicite : celui de la démocratie culturelle, en opposition clarifiée avec la démocratisation culturelle :
Jean-Michel Lucas défend cette distinction depuis longtemps dans ses travaux, notamment dans Démocratie culturelle et droits de l’homme (2009). Mais le fait que le ministère de la culture assume aujourd’hui cette orientation modifie peu à peu les représentations, le paysage et les instances de légitimation. Cette clarification institutionnelle rend les droits culturels opérants dans les projets concrets. Elle permet aux acteur·rice·s culturels de se repérer, de comprendre où elles/ils se situent dans leurs pratiques. Sommes-nous dans une logique de transmission verticale ou dans une logique de partage horizontal ? Ces deux logiques peuvent coexister, mais il importe de savoir laquelle structure notre projet, laquelle oriente nos décisions.
Cette opposition conceptuelle entre démocratisation et démocratie culturelle rejoint, d’une certaine manière, ce que John Dewey formulait déjà en 1927 dans Le public et ses problèmes : la démocratie n’est pas seulement un système de gouvernement, mais d’abord « un mode de vie associé, d’expérience commune et communiquée ». Les droits culturels appliquent ce principe pragmatiste au champ culturel : ils/elles font de la culture non pas un bien à distribuer, mais un processus à vivre ensemble.
Une objection revient souvent face aux droits culturels : ils/elles constitueraient une forme de relativisme où tout se vaudrait. Cette crainte mérite d’être prise au sérieux, car elle révèle un malentendu profond sur ce que signifie réellement la démocratie culturelle. Les droits culturels ne proposent pas un relativisme des valeurs, mais l’instauration d’espaces démocratiques autour des projets culturels. La nuance mérite d’être précisée : affirmer que chaque personne a le droit de contribuer, d’être reconnue dans sa culture, de participer aux décisions qui la concernent, ne revient pas à déclarer que toutes les productions culturelles se valent sur le plan artistique. La Convention de l’UNESCO sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles (2005) formule cet équilibre avec précision : « la diversité culturelle constitue un patrimoine commun de l’humanité et devrait être célébrée et préservée au profit de toutes et tous ». Reconnaître cette diversité ne signifie pas abandonner tout critère de qualité ou toute exigence artistique. Cela signifie créer les conditions pour que cette diversité existe réellement, pour qu’elle ne reste pas un mot creux mais devienne une réalité vécue.
Les professionnel·le·s de la culture conservent légitimement leur place, avec leur expertise, leur savoir-faire, leurs années de formation et de pratique. Leur rôle demeure essentiel. Mais cette place n’est plus exclusive. Elle s’inscrit dans un espace démocratique où d’autres voix, d’autres pratiques, d’autres manières de faire culture possèdent aussi leur légitimité. La Déclaration de Fribourg (2007) formalise ce principe lorsqu’elle affirme le droit de « participer à la vie culturelle » et le droit « de participer à l’élaboration, à la mise en œuvre et à l’évaluation des décisions » qui nous concernent. Ces droits ne dissolvent pas la compétence professionnelle ; ils/elles l’inscrivent dans un cadre relationnel où elle dialogue avec d’autres formes de savoirs et de pratiques. Et chacun·e peut être enrichi·e des autres, sur des plans diversifiés.
Patrice Meyer-Bisch, dans son récent texte Clarifier le sens culturel des droits humains, leçons apprises avec le déploiement des droits culturels (Nectart #20, 2025), rappelle que les droits culturels visent précisément à « lutter contre les formes d’assignation et de discrimination ». Il ne s’agit pas de nier les différences de compétences ou d’accomplissement artistique, mais de refuser que ces différences servent de prétexte pour exclure certaines personnes de la participation culturelle elle-même. La question n’est pas « est-ce de l’art de qualité ? » mais « cette personne a-t-elle la possibilité effective de participer, de s’exprimer, d’être reconnue dans sa dignité culturelle ? ».
Les droits culturels souffrent souvent d’une réputation de complexité conceptuelle. Des philosophes qui réfléchissent, des textes de loi difficiles à déchiffrer, un vocabulaire spécialisé… Cette perception éloigne de ce qu’ils/elles sont véritablement : un outil de compréhension, d’évaluation et d’action, ancré dans les pratiques quotidiennes des acteur·rice·s culturels. Dans mes formations, j’essaie précisément de renverser cette dynamique, de rendre les droits culturels concrets, opérants dans les situations réelles auxquelles les professionnel·le·s sont confronté·e·s.
J’ai rencontré des personnes qui avaient suivi des formations sur les droits culturels et qui me disaient n’avoir rien compris. Il ne s’agit pas pour moi de critiquer d’autres formateur·rice·s, mais de souligner l’enjeu pour moi : comment passer du concept à la pratique ? Et puis, deux jours de formation dédiés aux droits culturels pour l’ensemble du personnel d’une structure culturelle par exemple, même si la session fonctionne bien, que les équipes ont compris les enjeux et expérimenté des méthodes, il faut rester conscient qu’une sensibilisation de deux jours, même réussie, ne suffit pas à transformer en profondeur les méthodes de travail. Les droits culturels demandent du temps, de la maturation collective, une appropriation progressive qui dépasse largement le cadre d’une formation ponctuelle, même si une première sensibilisation est très utile.
C’est pourquoi je défends l’idée d’une acculturation progressive, où les équipes se saisissent elles-mêmes de la question. Je suggère, avant une formation, de prendre du temps ensemble, même une heure, pour échanger : « qu’est-ce que les droits culturels ? », « en quoi peuvent-ils/elles être utiles pour notre travail ? », « qu’est-ce qui nous pose problème dans cette approche ? ». Consulter le site du ministère, lire quelques textes fondateurs ou fondatrices, assister à des journées de rencontres professionnelles, notamment auprès de Réseau culture 21, est vraiment utile. L’appropriation mérite de se faire à la fois collectivement et personnellement. Chacun·e doit pouvoir y trouver son chemin, ses raisons, ses manières de faire. Il ne faut surtout pas que les droits culturels deviennent une nouvelle injonction, un nouveau vocabulaire à plaquer mécaniquement sur les pratiques sans vraiment les transformer. Ce serait trahir leur esprit même.
Si je devais formuler l’esprit des droits culturels en une phrase, ce serait celle-ci : les pratiquer de toutes les manières possibles, selon les contextes, les envies, les besoins de chaque situation. L’essentiel ne réside pas dans le fait de cocher des cases ou de respecter un nouveau protocole qui se bureaucratiserait, mais dans la création des conditions concrètes pour que chaque personne puisse réellement contribuer, être reconnue, participer aux décisions qui la concernent. Voilà ce qu’est la démocratie culturelle en actes : non pas un idéal conceptuel mais une pratique quotidienne, faite d’attention aux personnes, de respect de leur dignité, d’ouverture aux formes multiples que peut prendre la vie culturelle. Cette pratique se fait parfois sans même nommer les droits culturels eux-mêmes, ce qui compte, c’est qu’elle transforme effectivement les rapports entre les personnes, entre les institutions et les citoyen·ne·s, entre les professionnel·le·s et les publics. Les droits culturels révèlent leur puissance dans cette transformation des relations.
Les « droits culturels », qui découlent de la Déclaration universelle des droits de l’homme, sont un concept développé et défendu par des chercheurs, sociologues, philosophes, responsables politiques et acteurs du monde culturel. Présents dans un certain nombre d’articles de loi depuis 2001, les droits culturels visent à mettre en évidence et formaliser, pour pouvoir les rendre opérants, les principes d’une « démocratie culturelle ». Pour le synthétiser rapidement, il s’agit que chaque personne puisse donner à ses propres yeux de la valeur à sa culture personnelle, afin d’être en capacité d’exercer sa citoyenneté : s’exprimer, défendre son point de vue, créer, développer ses pratiques, avoir accès à une diversité culturelle, etc. Les droits culturels opèrent dans un champ bien plus vaste que celui du strict secteur culturel.
La notion de « droits culturels » est présente en France dans les lois NOTRe (2015) et LCAP (2016). Elle est portée par une délégation du Ministère de la Culture (Délégation générale à la transmission, aux territoires et à la démocratie culturelle, depuis le 1er janvier 2021).
Les droits culturels sont paradoxalement difficiles à mettre en œuvre dans le secteur culturel, qui est traditionnellement plutôt attaché à la « démocratisation culturelle » : on y défend souvent l’idée de la transmission aux publics d’œuvres d’art de la meilleure qualité possible, selon un principe de hiérarchie de « valeurs culturelles ». Ainsi, les droits culturels peuvent être vécus par certains professionnels de la culture comme une dynamique dangereuse pour l’Art, une tendance vers les pratiques amateur, ce qui n’est pas le cas.
Dans mon point de vue, qui est celui d’un praticien/chercheur dans le champ culturel, les droits culturels sont avant tout une pratique, un exercice de la démocratie dans les méthodes même d’organisation du travail, du rapport à l’autre et de la place de chacun.e, les choix de programmation, les méthodes de médiation et d’animation d’ateliers, le mode d’inscription territorial de la politique culturelle, etc.
Je propose dans cette rubrique des méthodes de travail concrètes pour des bonnes pratiques de mise en œuvre des droits culturels, basées sur mes expériences de terrain, ainsi qu’un partage de réflexions plus théoriques, dans le cadre de ma propre recherche sur les droits culturels.
Je me situe dans la filiation de penseurs comme John Dewey. Mais les droits culturels ne sauraient être présentés sans citer Patrice Meyer-Bisch, Jean-Michel Lucas, Christelle Blouët, la « Déclaration de Fribourg », etc.