Que présuppose-t-on quand on parle de « public éloigné de la culture » ? L’enquête de l’AMF, lue comme document anthropologique, dévoile les impensés d’une politique culturelle qui peine à devenir démocratique.
L’Association des maires de France a publié en novembre 2025 les résultats de sa première grande enquête consacrée à l’action culturelle des communes et des intercommunalités. Diffusé à l’ensemble des adhérent·es entre le 5 et le 22 juin 2025, le questionnaire a recueilli 5 244 retours, dont 1 983 réponses complètes retenues pour l’analyse. Ces réponses proviennent de 1 881 communes et de 102 intercommunalités, avec une nette prédominance des petites communes : 70 % des réponses émanent de communes de moins de 2 000 habitant·es.
Cette enquête se présente comme un outil de dialogue entre l’AMF, le ministère de la Culture et les partenaires institutionnels, avec l’objectif affiché de disposer d’un panorama détaillé des actions engagées, des difficultés rencontrées et des moyens mobilisés. Au-delà des données statistiques qu’elle produit, cette enquête constitue un matériau anthropologique remarquable pour qui s’intéresse aux représentations sous-jacentes de ce qu’est la culture pour celles et ceux qui la financent avec l’argent des contribuables.
Car une enquête par questionnaire n’est jamais neutre. Comme l’a montré la sociologue Barbara Olszewska dans ses travaux sur les données de l’enquête (2012), la manière de mener une enquête pilote presque entièrement ses résultats. Les questions posées délimitent un cadre de pensée, et les questions non posées révèlent peut-être davantage encore les impensés de leurs auteur·es. C’est cette lecture anthropologique que je propose ici : non pas une synthèse journalistique ou statistique de l’enquête, mais une analyse des représentations qu’elle révèle, tant chez les auteur·es du questionnaire que chez les répondant·es.
La structure même du questionnaire de l’AMF dessine les contours d’un imaginaire culturel particulier. Les questions portent sur les équipements, les budgets, les partenariats institutionnels, les obstacles rencontrés pour « organiser l’offre culturelle », les freins à « l’accès à la culture ». Ce vocabulaire n’est pas anodin : il présuppose que la culture est une chose préexistante, constituée, à laquelle on donne accès ou dont on organise l’offre.
Dans cette conception, les collectivités sont des opératrices qui disposent d’équipements (salles polyvalentes, médiathèques, musées), qui programment des actions (spectacles vivants, expositions, projections), qui entretiennent des partenariats avec des institutions (DRAC, département, associations), et qui font face à des contraintes (manque de moyens, de personnel, de locaux). Tout cela est parfaitement cohérent avec ce que j’appelle une « logique d’offre » : un système où une caste professionnelle (élu·es, agent·es culturels, artistes) propose à d’autres ce qu’elle définit comme étant la culture.
Ce qui frappe d’emblée dans la structure du questionnaire, c’est l’absence totale de questions sur les personnes à qui cette offre s’adresse. On ne demande pas aux collectivités combien de leurs habitant·es fréquentent les équipements culturels, quelle proportion de la population participe aux événements, si les enfants amenés dans les lieux culturels y reviennent une fois adultes, si les personnes qui viennent voir un spectacle en gardent un souvenir, si leur vie en est transformée. Aucune question non plus sur ce qu’on appelle parfois les « non-publics », ces citoyen·nes qui financent la culture par leurs impôts mais n’en bénéficient jamais.
Plus significatif encore : les droits culturels, pourtant inscrits dans la loi française depuis 2015, ne sont mentionnés qu’une fois (dans une seule question, 25 % des répondant·es indiquant que la prise en compte des besoins des habitant·es fait partie de leurs objectifs). Mais pas une question sur le respect de la dignité culturelle des personnes, sur la reconnaissance de leurs pratiques propres, sur leur participation à la définition des politiques qui les concernent. L’habitant·e, le·la citoyen·ne en tant que personne, n’apparaît dans ce questionnaire que sous la forme euphémisée de « la participation des habitant·es », dans la même question que les droits culturels, citée comme faisant partie de la politique culturelle par donc seulement 25 % des collectivités. Et même cette « participation » est floue : participer à quoi ? À la définition des orientations ? À la programmation ? Ou simplement à la consommation de l’offre proposée ?
Alors, on pourrait m’objecter que ce n’est pas le sujet de cette enquête et que ma critique est facile, car l’enquête fait le point sur les moyens pour la culture. Le titre de l’enquête est « L’engagement des communes et leur intercommunalité pour la culture en 2025 ». Justement, ce dont je parle, c’est précisément de cela : de quels moyens s’agit-il, pour quels engagements ? À mon sens, le cadre de regard de cette enquête est bien trop restreint pour que l’on puisse avoir une vision juste de changements politiques à opérer.
L’analyse des réponses confirme et approfondit ma remarque. La culture, telle qu’elle se représente dans l’imaginaire des collectivités, se définit donc d’abord par des infrastructures. Les salles polyvalentes sont présentes dans 73 % des communes, les bibliothèques ou médiathèques dans 63 %, les équipements patrimoniaux dans 61 %. Viennent ensuite les écoles de musique (27 %), les salles de spectacle (21 %), les salles d’exposition (20 %), les cinémas (17 %), les musées (15 %).
Cette énumération dessine une géographie culturelle faite de lieux spécialisés, de bâtiments dédiés, d’espaces séparés de la vie quotidienne. La culture, dans cette représentation, est ce qui se passe dans des endroits spécifiques, conçus pour elle, gérés par des professionnel·les. Elle n’est pas ce qui traverse la vie des habitant·es, ce qui se pratique dans les foyers, les associations informelles, les espaces numériques, les rituels collectifs spontanés. Le mot « amateur·rice », c’est-à-dire ce qui concerne les pratiques artistiques et culturelles spontanées, ou pas, n’est mentionné dans aucune question et n’existe pas dans le rapport.
La même logique prévaut dans la description des actions. Le spectacle vivant arrive en tête (67 %), suivi des expositions (54 %), des activités patrimoniales (38 %), des projections de films (31 %). Les ateliers participatifs ne sont mentionnés que par 27 % des collectivités, les activités de médiation par seulement 15 %. Ce déséquilibre est éloquent : la culture, c’est d’abord ce qu’on montre à des spectateur·trices, bien avant ce qu’on fait avec des participant·es, et encore moins ce qu’ils et elles font par eux-mêmes et elles-mêmes.
Les résidences d’artistes, qui pourraient constituer un espace de rencontre et de création partagée par exemple, même si c’est très partiel, ne concernent que 20 % des collectivités. Quant aux « projets d’éducation populaire en lien avec le tissu associatif », ils n’apparaissent que pour 10 % des répondant·es. L’éducation artistique et culturelle, cette ambition portée depuis des décennies par les politiques publiques, ne touche directement que 13 % des collectivités, les autres la délèguent à des partenaires ou n’y participent que ponctuellement.
L’enquête interroge les collectivités sur les « principaux freins à l’accès à la culture ». La formulation même de cette question mérite qu’on s’y arrête. Elle présuppose que la culture est un bien dont certain·es seraient éloigné·es, comme on serait éloigné·e d’un commerce ou d’un service public. Le problème serait donc celui de l’accès, c’est-à-dire de la distance à parcourir pour atteindre une offre qui, elle, serait intrinsèquement pertinente.
La première réponse des collectivités est saisissante : 45 % citent le « public éloigné de la culture » comme principal frein. Non pas l’inadéquation de l’offre aux attentes des habitant·es, non pas la méconnaissance des pratiques culturelles locales, non pas le caractère excluant de certaines propositions. C’est le public qui est « éloigné », comme s’il s’agissait d’une caractéristique intrinsèque de certaines personnes plutôt que d’un effet du dispositif culturel lui-même.
Cette formulation est politiquement lourde de sens. Elle naturalise l’écart entre certain·es citoyen·nes et l’offre culturelle, en faisant de cet écart un attribut des personnes plutôt qu’une conséquence des choix institutionnels. Elle exonère implicitement les professionnel·les de toute responsabilité : si le public est « éloigné », c’est qu’il lui manque quelque chose — l’éducation, le goût, l’habitude — et non que l’offre soit inadaptée à ses références culturelles propres.
Les autres freins cités renforcent cette représentation : l’isolement géographique (37 %), le manque d’équipements (35 %), les problèmes de mobilité et de transports (31 %), la présence d’une population à faible revenu (30 %), la fracture numérique (25 %). Tous ces freins sont extérieurs à la nature même de l’offre culturelle. À aucun moment n’apparaît l’hypothèse que cette offre pourrait elle-même constituer un frein, parce qu’elle ne reconnaîtrait pas les pratiques culturelles des habitant·es, parce qu’elle imposerait des codes et des normes qui excluent, parce qu’elle véhiculerait des représentations du monde étrangères à celles de la majorité des citoyen·nes.
Un autre silence éloquent de cette enquête concerne l’évaluation des politiques culturelles. Pas une question sur les dispositifs d’évaluation mis en place par les collectivités, sur les indicateurs qu’elles utilisent pour mesurer l’impact de leurs actions, sur les processus de remise en question et d’ajustement de leurs projets. L’évaluation, simplement, n’existe pas dans l’imaginaire de cette enquête.
Cette absence est cohérente avec la logique d’offre. Si la culture est définie par celles et ceux qui la produisent, si sa qualité se mesure à l’aune de critères esthétiques ou professionnels internes au champ culturel, alors l’évaluation de son impact social n’a pas de sens. On peut compter le nombre de spectateur·trices, additionner les subventions, lister les partenariats, mais on ne peut pas questionner la pertinence même du dispositif.
Pourtant, l’évaluation sincère des projets culturels, non pas la valorisation promotionnelle, mais la remise en question volontaire, constituerait un levier majeur de transformation, de son développement, et d’un engagement des collectivités. Documenter les processus, s’intéresser aux parcours individuels des personnes (et non des « publics » abstraits), identifier ce qui distingue fondamentalement les propositions publiques des pratiques culturelles privées ou autonomes : c’est par ce travail que le secteur culturel pourrait refonder sa légitimité et son sens démocratique.
L’enquête révèle que 67 % des collectivités estiment être les premiers financeurs ou premières financeuses de la culture sur leur territoire. Ce sentiment d’être au cœur du dispositif culturel est intéressant à analyser. Il témoigne d’une appropriation forte de la responsabilité culturelle par les élu·es locaux, ce qui est plutôt encourageant, mais cela témoigne aussi d’une conception particulière de ce qu’est la culture.
Car si l’on élargit la définition de la culture au-delà des équipements et des événements institutionnels, le constat serait tout autre. Les pratiques culturelles des citoyen·nes se déploient massivement dans des espaces qui échappent au financement public : les plateformes numériques (Netflix, YouTube, TikTok, Spotify, etc.), les pratiques amateur·rices et autodidactes, les rituels familiaux et communautaires, les échanges informels. Ces pratiques représentent une part considérable du temps culturel des habitant·es, et elles ne doivent rien aux budgets des collectivités.
Affirmer qu’on est le premier financeur ou la première financeuse de la culture, c’est donc implicitement restreindre la culture à ce que les institutions définissent comme tel. C’est exclure du champ culturel les pratiques qui ne passent pas par les canaux officiels, qui ne sont pas labellisées par les professionnel·les, qui ne se déroulent pas dans les équipements dédiés. Cette restriction n’est pas neutre : elle hiérarchise les pratiques, elle délégitimise celles qui échappent au contrôle institutionnel, elle reproduit une forme de domination symbolique, bref elle coupe le secteur culturel subventionné du lien avec les habitants, avec leur culture propre. Alors que pourtant, la culture, ce sont « les cultures » dans leur diversité. Cette valeur de diversité culturelle est bien souvent revendiquée, mais malheureusement en faisant peu de cas des cultures et pratiques culturelles des habitant·es du territoire, qui ne sont même pas regardées, ni définies, ce qui serait un point de départ pour faire lien, c’est-à-dire exercer une politique adaptée à son territoire.
Au terme de cette analyse, on peut conclure que l’enquête de l’AMF révèle un imaginaire culturel fondamentalement non démocratique. Non pas antidémocratique au sens où il s’opposerait explicitement aux principes démocratiques, mais non démocratique au sens où la question démocratique n’y est simplement pas posée.
Or la culture financée par l’impôt des citoyen·nes devrait relever d’une obligation démocratique. Il ne s’agit pas d’argent privé, il ne s’agit pas de mécénat, il s’agit de contributions prélevées sur l’ensemble de la population pour financer des projets supposément d’intérêt général. Cette origine démocratique du financement devrait induire une exigence démocratique dans la conduite des projets.
Cela ne signifie pas que tout devrait être participatif, que les professionnel·les n’auraient plus de légitimité, que la création artistique devrait se soumettre au goût majoritaire. Ce serait une autre forme d’appauvrissement. Mais cela signifie que les citoyen·nes devraient être considéré·es comme des sujets culturels à part entière, dont les pratiques méritent reconnaissance et respect, dont les droits culturels (droit à l’identité culturelle, droit à la participation, droit à l’information) devraient guider l’action publique de façon centrale, et non comme l’un des critères à la marge d’une offre de spécialistes.
Dans une véritable démocratie culturelle, la politique culturelle ne serait pas simplement la somme des choix de programmation des professionnel·les et des élu·es. Elle serait la construction collective d’un espace où chaque personne peut contribuer à la vie culturelle selon ses propres termes, où les références culturelles des un·es ne sont pas systématiquement considérées comme supérieures à celles des autres, où l’argent public sert l’émancipation de tou·tes plutôt que la reproduction de hiérarchies symboliques.
Je ne veux pas par cette analyse faire une critique facile de l’enquête de l’AMF, qui est tout à fait intéressante et nous est utile, ne serait-ce que parce qu’elle nous amène à réfléchir sur des données, partielles mais réelles. Les personnes qui l’ont conçue et les collectivités qui y ont répondu font de leur mieux dans un cadre de pensée qui leur semble naturel. C’est précisément ce « naturel » qu’il faut interroger. Ce qui paraît évident, la culture comme offre, l’équipement comme infrastructure, le public comme récepteur, n’est pas une donnée universelle mais un construit historique et idéologique.
Le modèle français de démocratisation culturelle, hérité de Malraux, reposait sur l’idée que les grandes œuvres de l’humanité devaient être rendues accessibles au plus grand nombre. Ce modèle a produit des réalisations remarquables, mais il a aussi échoué à atteindre son objectif : soixante ans plus tard, les inégalités d’accès à la culture institutionnelle n’ont pas diminué, et le fossé entre les pratiques légitimées par les institutions et les pratiques réelles des citoyen·nes s’est creusé.
Passer de la démocratisation culturelle à la démocratie culturelle, c’est opérer un changement de paradigme. C’est reconnaître que la culture n’est pas une chose à distribuer mais un processus à accompagner. C’est accepter que les professionnel·les ne sont pas les seul·es dépositaires de la légitimité culturelle. C’est concevoir les équipements non comme des temples de la culture légitime mais comme des ressources au service des pratiques de tou·tes. C’est évaluer les projets non à l’aune de critères esthétiques internes mais à l’aune de leur contribution à l’épanouissement des personnes et au vivre-ensemble.
La Déclaration de Fribourg sur les droits culturels (2007) offre un cadre précieux pour cette refondation : « Les droits culturels visent à garantir à chacun·e la liberté de vivre son identité culturelle, comprise comme l’ensemble des références culturelles par lesquelles une personne, seule ou en commun, se définit, se constitue, communique et entend être reconnue dans sa dignité. » Comme l’écrit Jean-Michel Lucas, « les droits culturels ne sont pas des droits à consommer de la culture mais des droits à faire humanité ensemble, en reconnaissant la dignité culturelle de chacun·e ».
La culture financée par les contributions des citoyen·nes pourrait devenir un laboratoire de la démocratie : un espace où s’inventent des formes nouvelles de délibération, de création collective, de reconnaissance mutuelle. Pour cela, il faut d’abord prendre conscience des représentations qui nous emprisonnent de façon inconsciente. L’enquête de l’AMF, en révélant l’imaginaire culturel dominant des collectivités territoriales, nous offre l’opportunité de cette prise de conscience. À nous d’en faire le point de départ d’une transformation.
Les « droits culturels », qui découlent de la Déclaration universelle des droits de l’homme, sont un concept développé et défendu par des chercheurs, sociologues, philosophes, responsables politiques et acteurs du monde culturel. Présents dans un certain nombre d’articles de loi depuis 2001, les droits culturels visent à mettre en évidence et formaliser, pour pouvoir les rendre opérants, les principes d’une « démocratie culturelle ». Pour le synthétiser rapidement, il s’agit que chaque personne puisse donner à ses propres yeux de la valeur à sa culture personnelle, afin d’être en capacité d’exercer sa citoyenneté : s’exprimer, défendre son point de vue, créer, développer ses pratiques, avoir accès à une diversité culturelle, etc. Les droits culturels opèrent dans un champ bien plus vaste que celui du strict secteur culturel.
La notion de « droits culturels » est présente en France dans les lois NOTRe (2015) et LCAP (2016). Elle est portée par une délégation du Ministère de la Culture (Délégation générale à la transmission, aux territoires et à la démocratie culturelle, depuis le 1er janvier 2021).
Les droits culturels sont paradoxalement difficiles à mettre en œuvre dans le secteur culturel, qui est traditionnellement plutôt attaché à la « démocratisation culturelle » : on y défend souvent l’idée de la transmission aux publics d’œuvres d’art de la meilleure qualité possible, selon un principe de hiérarchie de « valeurs culturelles ». Ainsi, les droits culturels peuvent être vécus par certains professionnels de la culture comme une dynamique dangereuse pour l’Art, une tendance vers les pratiques amateur, ce qui n’est pas le cas.
Dans mon point de vue, qui est celui d’un praticien/chercheur dans le champ culturel, les droits culturels sont avant tout une pratique, un exercice de la démocratie dans les méthodes même d’organisation du travail, du rapport à l’autre et de la place de chacun.e, les choix de programmation, les méthodes de médiation et d’animation d’ateliers, le mode d’inscription territorial de la politique culturelle, etc.
Je propose dans cette rubrique des méthodes de travail concrètes pour des bonnes pratiques de mise en œuvre des droits culturels, basées sur mes expériences de terrain, ainsi qu’un partage de réflexions plus théoriques, dans le cadre de ma propre recherche sur les droits culturels.
Je me situe dans la filiation de penseurs comme John Dewey. Mais les droits culturels ne sauraient être présentés sans citer Patrice Meyer-Bisch, Jean-Michel Lucas, Christelle Blouët, la « Déclaration de Fribourg », etc.