La symbolisation comme outil de mobilisation

5 novembre 2025. Publié par Benoît Labourdette.
  6 min
 |  Télécharger en PDF

Face à l’abondance des pratiques culturelles numériques, les lieux culturel·le·s peinent à mobiliser les « publics ». Je défends ici que cette difficulté ne relève pas d’un défaut d’attention, mais d’un manque de différenciation des propositions. La symbolisation collective et son inscription numérique constituent des leviers puissants pour construire une implication durable.

L’offre culturelle face à la concurrence de l’accès numérique

La question de la mobilisation des publics, particulièrement des jeunes, revient constamment dans les préoccupations de la médiation culturelle, que nous intervenions en bibliothèque, au théâtre, en MJC, en milieu scolaire ou ailleurs. Nous avons l’impression que les jeunes seraient moins mobilisé·e·s qu’avant, moins attentif·ve·s, moins régulier·ère·s dans leurs réponses à nos propositions, moins mobilisé·e·s. Je pense qu’il y a une explication simple à cela, qui ne réside en aucun cas du côté des jeunes, qui auraient perdu leur capacité d’attention à cause du numérique…

L’offre culturelle est aujourd’hui pléthorique, accessible partout, quand on veut, où on veut, grâce aux médias numériques. Elle correspond de façon très exacte à nos goûts personnels, du fait des algorithmes qui personnalisent nos expériences. Il suffit d’aller sur YouTube pour trouver des contenus qui nous passionnent, sur TikTok pour faire des découvertes, sur Netflix pour visionner des films, sans compter tous les autres espaces de partage audiovisuel, légaux ou non, qui donnent accès à des œuvres extrêmement diversifiées. Les plateformes proposent des contenus, qui peuvent être « passifs » ou « participatifs », absolument captivant·e·s et sans limites apparentes. Cette situation est inédite et nouvelle, je crois que nous n’en avons pas assez pris la mesure, pourtant la période Covid l’a bien montré. Avant l’ère numérique, l’accès aux contenus culturels passait essentiellement par les chaînes de télévision, les salles de cinéma, les théâtres, les musées, les lieux culturel·le·s en général. Un accès aussi personnalisé, qualifié, à des contenus aussi diversifiés et parfois d’une extrême qualité, était tout simplement inexistant. Il serait naïf de croire que cela n’a pas un impact majeur sur la nouvelle fonction anthropologique des lieux culturel·le·s du passé.

Les lieux culturel·le·s subventionné·e·s se trouvent donc en concurrence avec l’accessibilité offerte par les médias numériques. Le problème n’est pas un problème d’attention ou de moindre implication des jeunes (ou des moins jeunes). Iels trouvent simplement bien plus d’offres culturelles mobilisantes hors du champ des propositions institutionnelles. Comme le souligne Yves Citton dans Pour une écologie de l’attention (2014), nous sommes entré·e·s dans une économie de l’attention où « ce qui est rare, ce n’est pas l’information, mais l’attention que nous pouvons lui porter ». Nous devons donc penser la différenciation de nos propositions avec celles que nos publics reçoivent par ailleurs, et prendre en compte les nouveaux usages et les nouvelles capacités qu’ont développé les personnes grâce aux outils numériques.

Le collectif incarné comme valeur distinctive

Ce qui peut faire la différence, c’est d’abord le collectif et sa présence physique. Il faut absolument identifier cette dimension collective, la faire jouer par exemple en mettant les personnes en petits groupes, en les faisant coopérer, s’enrichir mutuellement, puis en partageant leurs productions, fussent-elles partielles, en grand groupe. Cette expérience collective incarnée n’existe quasiment pas, en tout cas pas dans des formes aussi charnelles, dans les espaces numériques.

Valoriser collectivement un résultat, même partiel, l’ancre dans la réalité des autres, dans le regard des autres, et cela le légitime. Ce que nous avons créé seul·e (porter un regard sur quelque chose peut déjà être vu comme une création) reste souvent dans un statut d’illégitimité tant qu’il n’a pas été reconnu. Cette légitimation collective passe par l’empathie : nous voyons ce que les autres ont fait, nous pouvons nous mettre à leur place, et ainsi recevoir de façon très puissante le cheminement qu’iels ont accompli, et le reconnaître mutuellement. Eux·Elles-mêmes reçoivent notre propre parcours. Il n’y a pas besoin de l’expliciter puisque nous sommes ensemble à avoir vécu une expérience commune par petits groupes, ensuite partagée en grand groupe. Jean Caune, dans La médiation culturelle : une construction du lien social (1999), montre bien comment « la médiation ne se réduit pas à une simple transmission, elle construit un espace de relation où les sujets se constituent mutuellement ».

Cette reconnaissance passe par l’émotion, le non-verbal, avec une force due à l’incarnation, qui est inégalable dans les réseaux numériques. Cela ne veut pas dire qu’il ne se passe pas des choses importantes dans les réseaux sociaux, ce sont simplement des expériences complètement différentes. La fonction de symbolisation que nous osons accomplir ensemble, porté·e·s par le groupe, par l’intervenant·e, par l’artiste, nous fait nous dépasser nous-mêmes dans des proportions qu’il est quasi impossible d’atteindre seul·e.

La symbolisation comme condition de l’engagement

Pour construire chez les participant·e·s l’envie, voire la nécessité de revenir, et leur permettre de recevoir davantage de nos propositions, nous devons terminer chaque séance de travail par une présentation, même partielle, une concrétisation, une symbolisation de l’étape accomplie, et son partage dans un espace numérique accessible directement. C’est cela qui donne sens à l’activité à laquelle on vient de participer, en l’inscrivant dans la réalité numérique, ce qui la légitime, notamment car nous pouvons la partager, pour nous-mêmes et autour de nous, après l’activité.

Nous instituons ainsi les participant·e·s dans une place sociale et dans un rôle social vis-à-vis des autres, mutuel. Nous créons un espace démocratique et politique qui nous construit dans le collectif tout en construisant chacun·e individuellement, les deux étant dans une dialectique constructive grâce à la symbolisation que je viens de décrire. Cette notion rejoint ce que Patrice Meyer-Bisch appelle dès 19993 dans Les droits culturels, une catégorie sous-développée des droits de l’homme la « capacité d’être acteur·rice de sa propre culture », c’est-à-dire de se reconnaître comme sujet créateur·rice et non simple consommateur·rice passif·ve.

La symbolisation, dans le moment partagé, puis par le dépôt dans un espace numérique, permet de fixer l’expérience dans une forme partageable, de la faire exister au-delà de l’instant vécu. Elle transforme le faire en œuvre, le processus en production, l’activité en création. Sans cette étape de symbolisation, l’expérience reste fugitive, fragile, susceptible d’être minorée ou oubliée face aux sollicitations du quotidien, qui reviennent tout de suite.

Les traces numériques au service de la reconnaissance de soi

Les résultats partiels produits ainsi que des traces du processus, des photographies par exemple de ce qui s’est passé, avec l’accord des personnes bien sûr, doivent être partagés immédiatement dans des espaces numériques auxquels les participant·e·s auront accès tout de suite via un QR code que nous leur fournissons. Pour la session suivante de l’atelier, iels disposeront de cette « mémoire outillée » chère à Bernard Stiegler (La technique et le temps, 1994), accessible autant sur les résultats partiels que sur les traces du processus qu’iels ont vécu.

Iels pourront, s’iels le souhaitent, partager ces traces avec d’autres personnes, mais surtout pour eux·elles-mêmes. Cela ancre la réalité et la dimension existante de ce qu’iels ont fait, avec toutes les émotions et situations variées qui l’ont accompagné. Même si nous avons vécu une expérience très forte, très enrichissante en collectif, quand nous revenons dans notre vie quotidienne avec tous ses tracas et ses joies, nous pouvons être happé·e·s et oublier, ou en tout cas ne plus nous sentir relié·e·s à ce moment tellement différent, tellement constructif.

Par manque d’estime de soi, nous pouvons minorer l’importance de ce que nous avons vécu, faire même en sorte volontairement de l’oublier pour ne pas nous reconnaître à nous-mêmes la valeur de ce que nous avons vécu et fait. Cela peut sembler simple à dire, mais la reconnaissance de la valeur de nos propres élaborations représente un chemin immense pour la plupart des personnes. On ne s’en rend pas compte de l’extérieur : nous voyons ce que les gens ont fait, nous trouvons cela très bien, nous les encourageons, mais eux·elles-mêmes ne se reconnaissent pas cette valeur, cette capacité qui fut la leur.

C’est l’un des angles des droits culturels que d’accompagner les personnes à reconnaître, à se reconnaître à elles·eux-mêmes la valeur de qui elles·iels sont et de leur capacité créative et leur légitimité patrimoniale. Je désigne la valeur de ce qu’elles·iels ont créé, que ce patrimoine soit matériel, leur peinture, leur musique, leur vidéo, ou immatériel, les méthodes qu’elles·iels ont acquises, les expériences qu’elles·iels ont vécues, les constructions qui sont les leurs, les cheminements singuliers et collectifs. Comme l’écrit Alain Kerlan dans L’art pour éduquer ? (2004), « l’expérience artistique contribue à la construction du sujet en tant que sujet capable de se reconnaître créateur·rice de sens et de formes ».

La responsabilité de la médiation dans la construction de l’implication

Grâce à ces traces numériques accessibles et grâce à la reconnaissance qu’elles permettent aux personnes d’ancrer à leurs propres yeux, la mobilisation future peut se construire patiemment en elles·eux. Il me semble qu’il relève de notre rôle de donner des outils aux personnes qui en manquent pour se reconnaître à elles·eux-mêmes. Le numérique est pour cela très puissant, mais il faut des espaces facilement accessibles, simplement via un QR code, où nous diffusons des contenus consensuels qui ne mettront personne en difficulté. Les espaces à codes compliqués et non pérennes qui soulèvent d’autres enjeux peuvent fabriquer de la fermeture, alors que ce qui compte ici, c’est l’ouverture, l’accès.

Il s’agit de permettre l’existence de soi dans un espace social réel qu’est l’espace numérique, mais qui symbolise aussi sa place dans l’espace social physique. Nous devons penser le numérique non comme une fin en soi, mais comme un outil de prolongement et d’ancrage de l’expérience collective vécue. Cette articulation entre l’expérience incarnée et sa trace numérique constitue un des enjeux majeurs de la médiation culturelle contemporaine.

Si une personne ne revient pas à la séance suivante, il ne faut pas considérer qu’elle a un problème d’implication, mais plutôt envisager soit que nous n’avons pas su, dans notre médiation, accompagner la construction de son implication future, soit que ce n’est pas un problème, car elle peut prolonger son expérience de sa précédente venue, et elle pourra accéder à ce qui s’est fait en son absence, et peut-être revenir plus tard, ou pas. Il n’y a pas à en juger, chacun·e reçoit ce qu’iel peut et ce qu’iel veut.

Un processus de symbolisation collectif incarné, puis prolongé dans le numérique, constitue un facteur majeur d’implication. Il passe par l’accompagnement des personnes à la reconnaissance de soi comme acteur·rice créatif·ve et social·e. Cette approche déplace la question de la « démocratisation culturelle », faire accéder les publics à une culture légitime, vers celle de la « démocratie culturelle », reconnaître à chacun·e sa capacité créatrice et patrimoniale. Elle fait de la médiation culturelle non plus une simple transmission, mais un processus d’émancipation où chacun·e peut se reconnaître sujet de culture et acteur·rice de sa propre construction symbolique.

Les « droits culturels », qui découlent de la Déclaration universelle des droits de l’homme, sont un concept développé et défendu par des chercheurs, sociologues, philosophes, responsables politiques et acteurs du monde culturel. Présents dans un certain nombre d’articles de loi depuis 2001, les droits culturels visent à mettre en évidence et formaliser, pour pouvoir les rendre opérants, les principes d’une « démocratie culturelle ». Pour le synthétiser rapidement, il s’agit que chaque personne puisse donner à ses propres yeux de la valeur à sa culture personnelle, afin d’être en capacité d’exercer sa citoyenneté : s’exprimer, défendre son point de vue, créer, développer ses pratiques, avoir accès à une diversité culturelle, etc. Les droits culturels opèrent dans un champ bien plus vaste que celui du strict secteur culturel.

La notion de « droits culturels » est présente en France dans les lois NOTRe (2015) et LCAP (2016). Elle est portée par une délégation du Ministère de la Culture (Délégation générale à la transmission, aux territoires et à la démocratie culturelle, depuis le 1er janvier 2021).

Les droits culturels sont paradoxalement difficiles à mettre en œuvre dans le secteur culturel, qui est traditionnellement plutôt attaché à la « démocratisation culturelle » : on y défend souvent l’idée de la transmission aux publics d’œuvres d’art de la meilleure qualité possible, selon un principe de hiérarchie de « valeurs culturelles ». Ainsi, les droits culturels peuvent être vécus par certains professionnels de la culture comme une dynamique dangereuse pour l’Art, une tendance vers les pratiques amateur, ce qui n’est pas le cas.

Dans mon point de vue, qui est celui d’un praticien/chercheur dans le champ culturel, les droits culturels sont avant tout une pratique, un exercice de la démocratie dans les méthodes même d’organisation du travail, du rapport à l’autre et de la place de chacun.e, les choix de programmation, les méthodes de médiation et d’animation d’ateliers, le mode d’inscription territorial de la politique culturelle, etc.

Je propose dans cette rubrique des méthodes de travail concrètes pour des bonnes pratiques de mise en œuvre des droits culturels, basées sur mes expériences de terrain, ainsi qu’un partage de réflexions plus théoriques, dans le cadre de ma propre recherche sur les droits culturels.

Je me situe dans la filiation de penseurs comme John Dewey. Mais les droits culturels ne sauraient être présentés sans citer Patrice Meyer-Bisch, Jean-Michel Lucas, Christelle Blouët, la « Déclaration de Fribourg », etc.


Voir aussi
QR Code d'accès à cette page
qrcode:https://www.benoitlabourdette.com/la-recherche-et-l-innovation/les-droits-culturels/la-symbolisation-comme-outil-de-mobilisation