Comment l’autre, personne sujette de droits, peut-il ou elle devenir une figure menaçante ? Une réflexion née d’une confrontation avec le réel, au-delà des fantasmes et des préjugés que nos peurs construisent.
Mon point de départ fut une expérience à la fois singulière et en fait universelle, vécue dans le cadre de mon travail avec des étudiant·e·s. Ce fut une première pour moi, alors que cela fait bientôt 35 ans que j’enseigne dans l’enseignement supérieur. Je me suis retrouvé·e face à un mécontentement, une vague de contestation qui m’a déstabilisé·e. Au-delà des raisons objectives des griefs (je tenais un discours de liberté et d’autonomie à des personnes qui avaient pour un certain nombre d’entre elles besoin de la norme pour se rassurer), c’est la dynamique d’interaction qui s’est installée qui m’a interrogé·e, assez en profondeur. Progressivement, le dialogue s’est rompu à mon niveau et a laissé place à un mur d’incompréhension. De mon côté, un sentiment de menace grandissait, alimenté par mes propres a priori et, je dois l’admettre, par une peur sourde de leur jugement, de leur force collective. Le groupe d’étudiant·e·s cessait d’être une collection de personnes pour devenir une entité unique, hostile et indistincte. Je pense qu’ils et elles ne l’ont pas trop vu, car j’ai « du métier » comme on dit, mais les sentiments en moi furent forts, et cela m’a enseigné quelque chose, que je partage ici.
C’est dans ce creuset d’anxiété que j’ai commencé, sans même en avoir pleinement conscience, à me forger ce que j’appelle des « personnages mentaux ». L’étudiant·e mécontent·e n’était plus Pierre ou Sarah, avec une histoire, une sensibilité et des raisons qui lui sont propres ; cette personne devenait l’archétype de la contestation, une figure simplifiée à l’extrême, privée de sa complexité et de son humanité. D’une part, je projetais, du fait du groupe assez nombreux (une trentaine de personnes) une homogénéité des réactions, alors que chaque personne était en réalité dans une relation singulière à moi (toutes et tous n’étaient pas critiques), et d’autre part, ce faisant je projetais les réactions potentielles de l’autre, que je caricaturais, rendais prévisible dans mon imaginaire, donc, d’une certaine manière, moins réel·le. Je sortais cette personne de mon champ d’humanité partagée pour en faire une instance inquiétante, un objet de mon fantasme intérieur plutôt qu’une personne agissante dans le monde. Cette déshumanisation, même subtile, est en fait le premier pas vers le non-respect de la dignité, et je m’y suis retrouvé·e plongé·e, alors que je me positionne politiquement à l’opposé.
Comme l’a analysé le philosophe Emmanuel Levinas, la rencontre éthique fondamentale se produit dans le face-à-face, dans la vulnérabilité du visage de l’autre qui m’appelle à une responsabilité infinie. Or, ce que je créais, et ce que les plateformes numériques peuvent amplifier, c’est précisément l’effacement de ce visage au profit d’un masque, d’un spectre que je façonnais moi-même.
Le point de bascule de cette épreuve ne fut ni une victoire ni une défaite, mais un simple retour au réel. Après une pause, un cours que je ne suis pas allé·e faire, car je n’avais plus envie de cette relation, au fur et à mesure des cours suivants, où parfois j’invitais d’autres personnes d’ailleurs, qui me faisaient voir la situation autrement, petit à petit, une déconstruction douce de mon fantasme s’est opérée. Les personnages mentaux qui s’étaient construits dans mon esprit, et qui me souciaient en dehors des cours, se sont peu à peu dégonflés face à la simple évidence de la présence humaine, et de liens retissés avec des individus, singuliers, que je faisais l’effort de regarder comme tels. La confrontation avec la réalité physique, avec la voix, le regard, les hésitations de mes interlocuteur·rice·s, a fait se craqueler mes caricatures monolithiques. L’entité menaçante s’est à nouveau fragmentée en une pluralité de personnes singulières.
Cette « chute » fut une leçon d’humilité et de lucidité. Elle m’a permis de comprendre que le fantasme ne résiste pas à l’épreuve de la rencontre, si on décide de se risquer à changer de regard. L’autre, quand on le ou la maintient à distance, qu’elle soit physique ou psychologique, est un écran sur lequel nous projetons nos propres peurs. En rencontrant l’autre, en faisant l’effort de nous rouvrir, nous sommes forcé·e·s de reconnaître sa part d’imprévisibilité, sa complexité irréductible, bref, son altérité. La philosophe Hannah Arendt insistait sur le concept de « pluralité » comme condition fondamentale de la vie politique et humaine : nous vivons sur terre non pas avec l’Humain au singulier, mais avec des femmes et des hommes, dans leur diversité infinie. Mes personnages mentaux étaient une négation de cette pluralité ; mon effort de retrouver la rencontre fut sa restauration.
Ce retour au réel n’a rien eu de magique ; il fut le fruit d’un effort conscient, celui de suspendre mon jugement et d’accepter d’être vulnérable. Accepter d’écouter, vraiment, c’est accepter que ma propre perspective n’est pas absolue et que le mécontentement de l’autre puisse avoir une légitimité que mon anxiété m’empêchait de voir. C’est ce travail, cet artisanat de la relation, qui constitue le cœur du respect de la dignité. Il ne s’agit pas d’une reconnaissance abstraite de droits, mais d’un engagement concret à voir la personne humaine derrière la fonction, l’opinion ou le conflit. Comme le disait Paul Ricœur, il y a une nécessité de la « traduction » dans toute relation humaine, un effort constant pour passer d’un monde de sens à un autre.
Cette expérience personnelle résonne de manière importante avec le champ des droits culturels. J’étais d’autant plus déstabilisé·e que je porte les droits culturels, c’est-à-dire le respect de la dignité des personnes, au cœur de mes pratiques depuis toujours, et que là je sentais en moi que le lien s’était rompu. Comment garantir cet accès et ce respect si nous sommes incapables de voir l’autre autrement qu’à travers le prisme déformant de nos préjugés et de nos peurs ? La création de « personnages mentaux » est une violation symbolique de ces droits, car elle nie à l’autre la richesse et la validité de son propre univers culturel et personnel.
Le véritable enjeu est donc à mon sens de cultiver une éthique de la relation, de faire de la rencontre un exercice politique et citoyen·ne. Cela passe par la création d’espaces, dans l’éducation, dans les institutions culturelles, dans le débat public, où la confrontation (au sens noble de se tenir « face à face ») est non seulement possible mais encouragée. Il s’agit d’apprendre à débattre sans déshumaniser, à être en désaccord sans nier la dignité de l’adversaire, à accueillir les oppositions sans se réfugier dans la peur. C’est l’antidote le plus fort à la fragmentation sociale et à la polarisation que les algorithmes mal employés et les replis identitaires ne cessent de nourrir. J’ai éprouvé par mon vécu que le respect de la dignité de l’autre n’est pas un état de fait, mais une conquête permanente, un combat en soi-même contre nos propres démons.
Cet immense et essentiel travail du respect de la dignité des personnes, m’apparaît aujourd’hui encore plus comme une pratique quotidienne, à la fois exigeante et libératrice. Mon expérience avec ces étudiant·e·s fut une épreuve difficile, mais elle m’a rappelé que sortir l’autre de mon « champ d’humanité » est avant tout une façon de m’appauvrir moi-même, de me couper de la richesse infinie du réel. Reconnaître la dignité de l’autre, c’est accepter de laisser mes certitudes être bousculées, c’est accueillir mes peurs comme m’appartenant, c’est consentir à la complexité du monde. Et c’est peut-être là que se niche le fondement même de toute vie démocratique et de toute culture véritablement humaine.
Les « droits culturels », qui découlent de la Déclaration universelle des droits de l’homme, sont un concept développé et défendu par des chercheurs, sociologues, philosophes, responsables politiques et acteurs du monde culturel. Présents dans un certain nombre d’articles de loi depuis 2001, les droits culturels visent à mettre en évidence et formaliser, pour pouvoir les rendre opérants, les principes d’une « démocratie culturelle ». Pour le synthétiser rapidement, il s’agit que chaque personne puisse donner à ses propres yeux de la valeur à sa culture personnelle, afin d’être en capacité d’exercer sa citoyenneté : s’exprimer, défendre son point de vue, créer, développer ses pratiques, avoir accès à une diversité culturelle, etc. Les droits culturels opèrent dans un champ bien plus vaste que celui du strict secteur culturel.
La notion de « droits culturels » est présente en France dans les lois NOTRe (2015) et LCAP (2016). Elle est portée par une délégation du Ministère de la Culture (Délégation générale à la transmission, aux territoires et à la démocratie culturelle, depuis le 1er janvier 2021).
Les droits culturels sont paradoxalement difficiles à mettre en œuvre dans le secteur culturel, qui est traditionnellement plutôt attaché à la « démocratisation culturelle » : on y défend souvent l’idée de la transmission aux publics d’œuvres d’art de la meilleure qualité possible, selon un principe de hiérarchie de « valeurs culturelles ». Ainsi, les droits culturels peuvent être vécus par certains professionnels de la culture comme une dynamique dangereuse pour l’Art, une tendance vers les pratiques amateur, ce qui n’est pas le cas.
Dans mon point de vue, qui est celui d’un praticien/chercheur dans le champ culturel, les droits culturels sont avant tout une pratique, un exercice de la démocratie dans les méthodes même d’organisation du travail, du rapport à l’autre et de la place de chacun.e, les choix de programmation, les méthodes de médiation et d’animation d’ateliers, le mode d’inscription territorial de la politique culturelle, etc.
Je propose dans cette rubrique des méthodes de travail concrètes pour des bonnes pratiques de mise en œuvre des droits culturels, basées sur mes expériences de terrain, ainsi qu’un partage de réflexions plus théoriques, dans le cadre de ma propre recherche sur les droits culturels.
Je me situe dans la filiation de penseurs comme John Dewey. Mais les droits culturels ne sauraient être présentés sans citer Patrice Meyer-Bisch, Jean-Michel Lucas, Christelle Blouët, la « Déclaration de Fribourg », etc.