Légitimation artistique, droits culturels et construction de l’individu

21 mai 2025. Publié par Benoît Labourdette.
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La légitimation artistique, entre hiérarchies traditionnelles et nouvelles formes numériques, interroge la reconnaissance individuelle et collective. Croisant Dewey, Latour et les droits culturels, explorons comment l’art et la maîtrise d’objets symboliques (ex. ateliers handicap) légitiment l’individu, liant émancipation et lien social.

La nouvelle phase d’une histoire institutionnelle

Le processus de légitimation artistique est traversé par des dynamiques de hiérachie et de pouvoir. Il est modifié par les transformations numériques et les enjeux de reconnaissance individuelle. Traditionnellement, il y a des instances de pouvoir, subjectives, financières, symboliques et politiques, qui consacrent une forme de domination culturelle, associée à certains types d’objets, esthétiques et autres enjeux stratégiques. Aujourd’hui, elles sont bouleversées par de nouveaux espaces de légitimation, notamment via le numérique. Et, au-delà des structures verticales ou horizontales, une question persiste : qu’est-ce qui, fondamentalement, légitime l’art et, par extension, les individus qui le produisent ou s’y reconnaissent ?

Je propose d’explorer rapidement cette problématique en croisant des approches théoriques (John Dewey, Bruno Latour) avec des pratiques concrètes, notamment concernant l’approche des droits culturels et le champ de l’accompagnement des personnes handicapées. Nous allons interroger la tension entre horizontalité démocratique et besoin de légitimation individuelle, en montrant comment la création de lien social et la maîtrise symbolique d’objets peuvent devenir des vecteurs d’émancipation.

Instances traditionnelles et nouvelles légitimations

Historiquement, la légitimation artistique repose sur des instances consacrant une forme de domination culturelle : institutions, marché de l’art, médias, communautés, etc. Ce système du « grand » spectacle, de la « grande » œuvre, produit une reconnaissance verticale, souvent très exclusive et très excluante. On veut « entrer », dans le milieu professionnel, dans la salle de cinéma au Festival de Cannes où c’est une foire d’empoigne de domination, ou même dans une salle de spectacle, pour laquelle on peut attendre plusieurs heures en état de stress : pourra-t-on rentrer, sera-t-on reconnu ou pas ? On se situe là à l’endroit des vanités humaines.

Pourtant, le numérique a introduit des formes alternatives de légitimation : plateformes collaboratives, auto-publication, circuits indépendants. Cette horizontalité peut sembler démocratique, mais elle pose question, car une reconnaissance purement horizontale (« vous êtes comme nous ») ne suffit pas : elle peut niveler les singularités sans offrir de réelle validation sociale.

Qu’est-ce qui est légitimant, à la fois pour soi et dans l’espace social ?

Le lien comme fondement légitimant : Dewey et Latour

Pour dépasser cette opposition vertical/horizontal, on peut mobiliser deux philosophes :

  • John Dewey (L’art comme expérience) : la légitimité émerge de l’expérience partagée, de la capacité de l’art à créer du lien.
  • Bruno Latour : le social se construit dans les relations, et c’est cette construction même qui est légitimante.

La création de lien n’est pas seulement un supplément d’âme : elle est un acte politique, une façon de représenter le monde et d’y prendre place. Les droits culturels, en insistant sur la dignité de la personne, formalisent cette idée : pour contribuer à la société, il faut d’abord se sentir légitimé comme individu.

L’individu avant le collectif ? Un préalable méthodologique

Je défends une approche centrée sur l’individu, par exemple dans mon travail avec des personnes handicapées en réinsertion professionnelle via l’art. Ma méthode, influencée par la psychanalyse, passe par l’objet comme tiers légitimant :

  • Offrir des objets (outils, supports créatifs) et apprendre à les maîtriser permet de construire une compétence.
  • Cette maîtrise devient un levier de reconnaissance par les pairs : le groupe perçoit différemment celui qui domine un savoir-faire.

Exemple concret : Lors d’un atelier, des participants découvrent la sculpture. La technique apprise (un « objet » symbolique) leur donne une légitimité aux yeux du groupe, modifiant les dynamiques sociales. Cette approche n’est pas la seule possible (d’autres privilégient le collectif), mais elle répond à un besoin occidental de reconnaissance individuelle.

Les droits culturels : un cadre pour concilier individu et collectif

Les droits culturels rappellent que la dignité repose sur la reconnaissance de soi par soi, ce qui nécessite des espaces où l’individu se sent respecté. L’enjeu est donc de créer des cadres collectifs qui permettent cette validation, sans tomber dans l’écueil d’un individualisme isolant.
J’insiste : il ne s’agit pas de séquencer (« d’abord l’individu, ensuite le collectif »), mais de penser des interactions circulaires. Un atelier démocratique, par exemple, doit à la fois :

  • Permettre à chacun de s’exprimer (légitimation individuelle).
  • Transformer cette expression en contribution collective (légitimation sociale).

Légitimer pour émanciper

La question de la légitimation artistique dépasse le champ de l’art : elle renvoie à la citoyenneté. Être légitimé, c’est acquérir le droit d’agir sur le monde. Les méthodes varient (approche psychanalytique, travail collectif, etc.), mais l’objectif reste le même : créer des cercles vertueux où reconnaissance individuelle et action collective se nourrissent.

En cela, les droits culturels offrent une boussole précieuse, rappelant que la culture n’est pas un luxe, mais un outil de reconstruction de soi – et donc, de la société.

Les « droits culturels », qui découlent de la Déclaration universelle des droits de l’homme, sont un concept développé et défendu par des chercheurs, sociologues, philosophes, responsables politiques et acteurs du monde culturel. Présents dans un certain nombre d’articles de loi depuis 2001, les droits culturels visent à mettre en évidence et formaliser, pour pouvoir les rendre opérants, les principes d’une « démocratie culturelle ». Pour le synthétiser rapidement, il s’agit que chaque personne puisse donner à ses propres yeux de la valeur à sa culture personnelle, afin d’être en capacité d’exercer sa citoyenneté : s’exprimer, défendre son point de vue, créer, développer ses pratiques, avoir accès à une diversité culturelle, etc. Les droits culturels opèrent dans un champ bien plus vaste que celui du strict secteur culturel.

La notion de « droits culturels » est présente en France dans les lois NOTRe (2015) et LCAP (2016). Elle est portée par une délégation du Ministère de la Culture (Délégation générale à la transmission, aux territoires et à la démocratie culturelle, depuis le 1er janvier 2021).

Les droits culturels sont paradoxalement difficiles à mettre en œuvre dans le secteur culturel, qui est traditionnellement plutôt attaché à la « démocratisation culturelle » : on y défend souvent l’idée de la transmission aux publics d’œuvres d’art de la meilleure qualité possible, selon un principe de hiérarchie de « valeurs culturelles ». Ainsi, les droits culturels peuvent être vécus par certains professionnels de la culture comme une dynamique dangereuse pour l’Art, une tendance vers les pratiques amateur, ce qui n’est pas le cas.

Dans mon point de vue, qui est celui d’un praticien/chercheur dans le champ culturel, les droits culturels sont avant tout une pratique, un exercice de la démocratie dans les méthodes même d’organisation du travail, du rapport à l’autre et de la place de chacun.e, les choix de programmation, les méthodes de médiation et d’animation d’ateliers, le mode d’inscription territorial de la politique culturelle, etc.

Je propose dans cette rubrique des méthodes de travail concrètes pour des bonnes pratiques de mise en œuvre des droits culturels, basées sur mes expériences de terrain, ainsi qu’un partage de réflexions plus théoriques, dans le cadre de ma propre recherche sur les droits culturels.

Je me situe dans la filiation de penseurs comme John Dewey. Mais les droits culturels ne sauraient être présentés sans citer Patrice Meyer-Bisch, Jean-Michel Lucas, Christelle Blouët, la « Déclaration de Fribourg », etc.


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