Les droits culturels à l’aune de l’histoire personnelle

31 août 2025. Publié par Benoît Labourdette.
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La question des droits culturels façonne depuis longtemps mon engagement, bien avant que le terme ne vienne au jour. À travers mon histoire, je tente de montrer en quoi une démocratie culturelle vivante repose sur la reconnaissance, la diversité et le partage, et comment le numérique réinvente cette aspiration collective.
 

Aux origines d’un engagement : avant les mots, les actes

Il y a quelques années, emmanuel vergès, figure des droits culturels, m’a fait cette remarque éclairante : « Mais toi, dans toutes les activités que tu as menées, tu as toujours été sous l’angle des droits culturels, même si tu ne les nommais pas comme tels ». De fait, mes premières activités culturelles publiques datent de 1988, soit près de vingt ans avant la Déclaration de Fribourg (2007) qui est venue sanctuariser la notion de droits culturels. Si cette déclaration s’inscrit dans une longue lignée d’avancées depuis la Déclaration universelle des droits humains de 1948, c’est elle qui a su formuler de la manière la plus claire et la plus constructive les fondements d’une vision politique de la culture renouvelée.
 
Ces fondements reposent sur des valeurs et des postures, tant individuelles que collectives, qui placent la dignité de l’être humain au cœur de la pratique culturelle. Et bien entendu, je n’étais pas seul·e à œuvrer dans cette direction. Cette démarche porte aujourd’hui un nom : la démocratie culturelle. Elle repose sur l’idée simple et puissante que la culture est ce qui nous constitue intimement. Par conséquent, le plus grand service que l’on puisse rendre à l’espace démocratique est de garantir le respect et la reconnaissance de ce qui constitue chaque personne, car c’est de ce terreau que naissent les interactions les plus fertiles pour la société.
 
Cette vision s’opposait d’emblée au modèle dominant de la « démocratisation culturelle ». Ce dernier, porté par une logique descendante, postule l’existence d’un corpus de « grandes œuvres de l’humanité » qu’il faudrait diffuser au plus grand nombre pour « faire commun ». Mes propres initiatives, comme l’organisation de projections mensuelles de courts-métrages, prenaient le contrepied de ce paradigme. En ouvrant largement les portes à la diversité des expressions et des origines, mon enjeu n’était pas de conforter un système professionnel avec ses codes, mais de créer des espaces d’enrichissement mutuel où chacun·e, public inclus, avait pleinement sa place.
 

L’expérience fondatrice : briser la frontière entre l’auteur·rice et le·la spectateur·rice

Très vite, dans ces projections que j’animais, le processus est devenu entièrement collaboratif. Je proposais une thématique pour le mois suivant, et les participant·e·s étaient libres de venir simplement voir des films, d’apporter des œuvres qu’ils ou elles avaient réalisées, ou même, et c’était là le cœur du projet, de créer leurs propres films sur le thème donné. Nous étions au début des années 90, les outils de création audiovisuelle étaient loin d’être aussi accessibles qu’aujourd’hui, c’est pourquoi j’offrais également un soutien technique à la fabrication de ces futures œuvres. Il s’agissait donc d’une véritable démocratie culturelle en action : chacun·e pouvait contribuer librement, mais aussi et surtout, était activement invité·e à devenir créateur·rice, à être soutenu·e dans son geste et à le partager sur grand écran.
 
Ce principe de participation n’excluait nullement la rencontre avec des productions plus professionnelles ; au contraire, il la nourrissait. L’esprit était que les auteur·rice·s, qu’ils ou elles soient amateur·rice·s ou confirmé·e·s, accompagnent systématiquement leurs œuvres pour dialoguer avec le public. Cette circulation de la parole et des regards créait une intelligence collective rare. La diversité et la richesse de ce qui a émergé de ces projections, qui se sont tenues pendant près de dix ans à l’université de la Sorbonne-Nouvelle, me valent encore aujourd’hui, bien des années plus tard, des retours élogieux, notamment de la part de professionnel·le·s du cinéma qui reconnaissent que ces moments ont durablement ouvert leur propre perception.
 
Ce qui a marqué les esprits dans cette expérience, ce n’était pas tant la diversité des productions professionnelles présentées, mais bien cette manière radicalement différente d’envisager le rapport entre le·la spectateur·rice et l’auteur·rice. Il s’agissait d’une invitation permanente au « devenir auteur·rice », pour reprendre une autre expression souvent employée par emmanuel vergès. J’ai ensuite continué le même type d’activités, dans le cadre de mes activités profesionnelles, en fondant le Festival Pocket Films avec le Forum des images en 2005 (consacré à la création de films avec téléphones mobiles, au moment où la caméra apparaissait dans les téléphones, dix ans avant qu’elle soit dans les poches de tout le monde en permanence), ou Le jour le plus court (la fête nationale du court métrage, moment ouvert à la diffusion de toutes œuvres, y-compris amateures, à l’instar de la fête de la musique) avec le Centre National du Cinéma et de l’image animée en 2011.
 
C’est précisément ce paradigme qui est aujourd’hui magnifié par les dynamiques des réseaux sociaux. Précédés par les blogs, des plateformes comme TikTok ne sont pas que des canaux de partage ; ce sont de véritables outils de création audiovisuelle, à la fois sophistiqués dans leurs possibilités et simples dans leur usage, qui ont généralisé cette potentialité d’être à la fois spectateur·rice et producteur·rice de culture.
 

Aux sources du refus : la quête de justice et le rejet des hiérarchies

Si je tente de remonter à l’origine de cette démarche, qui était déjà la mienne à l’adolescence lorsque j’organisais des projections chez moi et aidais mes ami·e·s à tourner leurs films, je ne trouve pas d’explication théorique. Ce que je trouve, c’est un rejet instinctif et profond de tous les systèmes de domination. Cette domination commence insidieusement par la hiérarchisation. Sur quels critères objectifs peut-on classer des œuvres artistiques ? Qui compose cette prétendue « caste du bon goût » qui s’arroge le droit de définir le légitime et l’illégitime ? C’est là que se joue ce que le philosophe Jacques Rancière nomme le « partage du sensible », une distribution des places et des compétences qui, bien souvent, exclut par principe.
 
Cette interrogation m’a toujours habité. J’ai toujours aspiré à une diversité totale, à une ouverture radicale, au respect inconditionnel des parcours et des sensibilités, sans pour autant nier mes propres goûts. J’ai toujours eu l’intuition que ce qui se jouait dans les marges, loin des projecteurs de la culture majoritaire, n’était pas moins essentiel que ce qui était célébré au grand jour. C’est donc d’un sentiment d’indispensable justice que ma pratique est née, bien plus que de la lecture de textes théoriques. Mon éducation scolaire en partie dans une école nouvelle, puis universitaire, certes ouverte, y a contribué, mais je crois que la source la plus profonde est un sentiment primal, on pourra me rétorquer qu’il est lui-même culturel, mais je le ressens comme naturel.
 
Dès l’enfance, par exemple, je ne me sentais pas du tout à ma place dans les affectations identitaires genrées ; je ne pouvais pas être un « mec », sans émotions, violent et parlant fort, car je n’y voyais pas la vérité intime des personnes, mais l’inclusion dans un système de domination qui me faisait peur, car je le voyais comme mettant de côté l’intériorité et la richesse de chaque personne. Je me retrouvais donc plutôt isolé·e, car je ne jouais pas le jeu social, qui est presque toujours un jeu de domination. Une fois arrivé·e à l’université, l’espace social n’était, enfin, plus carcéral, chacun·e pouvait y faire son chemin propre. Les portes de la vie sociale s’y sont ouvertes en grand pour moi.
 
Pour que le monde fonctionne harmonieusement, chaque composante doit pouvoir y exprimer sa spécificité et en enrichir les autres. C’est le principe même de la biodiversité dans le règne naturel. Nous, êtres humains, évoluons dans un régime culturel que nous faisons nous-mêmes évoluer, c’est là notre distinction par rapport aux autres animaux. Et ce régime, s’il prétend œuvrer au bien commun, ce qui devrait être sa finalité éthique, doit garantir l’épanouissement des singularités et se prémunir contre la tentation de la normalisation. Comme le souligne le philosophe John Dewey dans Le Public et ses problèmes (1927), la démocratie est plus qu’un système politique ; elle est « l’idée d’une forme de vie communautaire en soi, porteuse d’une libération des potentialités de ses membres dans une mesure bien plus grande que d’autres formes d’association ne sauraient le faire ». C’est dans la diversité que le commun prend sens, tandis que l’uniformisation n’est qu’une violence qui génère souffrance et abus de pouvoir.
 

L’horizon numérique : la démocratie culturelle à l’ère de l’intelligence artificielle

L’univers numérique dans lequel nous baignons désormais nous offre des outils d’une puissance inégalée pour concrétiser cette vision. La possibilité quasi infinie de partage, de mise en relation des savoirs, des récits et des créations, nous permet plus que jamais de « faire commun » à partir de nos irréductibles diversités. Les algorithmes eux-mêmes, dans leur capacité à tisser des liens entre des éléments hétérogènes, peuvent servir ce projet, et les intelligences artificielles génératives ouvrent des perspectives encore plus vertigineuses en la matière.
 
Aujourd’hui, la démocratie culturelle n’est plus un idéal confiné à des expérimentations locales ; elle est une réalité tangible, une force à l’œuvre à l’échelle mondiale. Les outils contemporains amplifient et accélèrent la reconnaissance de la légitimité de chaque personne à contribuer à la conversation culturelle globale. Le défi n’est plus tant de permettre l’expression, mais d’organiser l’écoute et de cultiver l’intelligence collective qui peut en naître.
 
Je crois que la démocratie culturelle n’est pas un objectif à atteindre, ni un modèle figé ; c’est un processus, un chemin, une vigilance. Elle ne se décrète pas, elle s’éprouve, se construit, se négocie au quotidien, dans les pratiques les plus concrètes comme dans les réflexions les plus abstraites.
 
Ainsi, le combat pour les droits culturels se poursuit et s’adapte. Il ne s’agit pas seulement de défendre le droit de participer à la vie culturelle, mais de façonner activement un monde où la culture est perçue et vécue comme un dialogue permanent, une construction collective où chaque voix, chaque histoire et chaque regard est une ressource indispensable à notre humanité commune. La démocratie culturelle, loin d’être un projet achevé, n’est qu’au début de son expansion potentielle, si on la soutient.

Les « droits culturels », qui découlent de la Déclaration universelle des droits de l’homme, sont un concept développé et défendu par des chercheurs, sociologues, philosophes, responsables politiques et acteurs du monde culturel. Présents dans un certain nombre d’articles de loi depuis 2001, les droits culturels visent à mettre en évidence et formaliser, pour pouvoir les rendre opérants, les principes d’une « démocratie culturelle ». Pour le synthétiser rapidement, il s’agit que chaque personne puisse donner à ses propres yeux de la valeur à sa culture personnelle, afin d’être en capacité d’exercer sa citoyenneté : s’exprimer, défendre son point de vue, créer, développer ses pratiques, avoir accès à une diversité culturelle, etc. Les droits culturels opèrent dans un champ bien plus vaste que celui du strict secteur culturel.

La notion de « droits culturels » est présente en France dans les lois NOTRe (2015) et LCAP (2016). Elle est portée par une délégation du Ministère de la Culture (Délégation générale à la transmission, aux territoires et à la démocratie culturelle, depuis le 1er janvier 2021).

Les droits culturels sont paradoxalement difficiles à mettre en œuvre dans le secteur culturel, qui est traditionnellement plutôt attaché à la « démocratisation culturelle » : on y défend souvent l’idée de la transmission aux publics d’œuvres d’art de la meilleure qualité possible, selon un principe de hiérarchie de « valeurs culturelles ». Ainsi, les droits culturels peuvent être vécus par certains professionnels de la culture comme une dynamique dangereuse pour l’Art, une tendance vers les pratiques amateur, ce qui n’est pas le cas.

Dans mon point de vue, qui est celui d’un praticien/chercheur dans le champ culturel, les droits culturels sont avant tout une pratique, un exercice de la démocratie dans les méthodes même d’organisation du travail, du rapport à l’autre et de la place de chacun.e, les choix de programmation, les méthodes de médiation et d’animation d’ateliers, le mode d’inscription territorial de la politique culturelle, etc.

Je propose dans cette rubrique des méthodes de travail concrètes pour des bonnes pratiques de mise en œuvre des droits culturels, basées sur mes expériences de terrain, ainsi qu’un partage de réflexions plus théoriques, dans le cadre de ma propre recherche sur les droits culturels.

Je me situe dans la filiation de penseurs comme John Dewey. Mais les droits culturels ne sauraient être présentés sans citer Patrice Meyer-Bisch, Jean-Michel Lucas, Christelle Blouët, la « Déclaration de Fribourg », etc.


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