Les récits coopératifs

27 août 2025. Publié par Benoît Labourdette.
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Comment dépasser les limites du récit académique pour créer un savoir véritablement partagé ? Une expérience concrète de dispositifs d’écriture collective qui redonne le pouvoir narratif aux participantes et participants.

La forme du récit comme matrice épistémologique

Dans son article éclairant (en pièce jointe) paru dans la revue Culture et Recherche n°148, la docteure en communication Mélodie Faury théorise avec justesse une idée très importante pour moi : « les sciences et recherches participatives ne se limitent pas à produire des connaissances ; elles tissent des liens, transforment les relations et les agencements qu’elles explorent. » Cette observation résonne profondément avec ma pratique d’accompagnement de projets participatifs et coopératifs. Comme elle l’affirme, « la manière d’écrire fait partie de l’élaboration de nos savoirs et de notre rapport au monde », une conviction qui structure l’ensemble de mon approche.

La problématique centrale que soulève Mélodie Faury est celle de l’inadéquation entre la richesse des expériences participatives et la pauvreté relative des formats académiques traditionnels. L’article scientifique, avec ses normes académiques, opère comme un filtre réducteur qui « laisse à la marge certains modes d’existence dans ses restitutions ». Cette réduction n’est pas anodine : elle constitue une forme de violence épistémologique qui efface les voix, les attachements et les transformations vécues.

Face au même constat, j’ai développé depuis longtemps une approche pratique qui il me semble répond plutôt bien aux problématiques soulevées par Mélodie Faury pour des « récits relationnels, éthiques, sensibles qui ouvrent la possibilité de se laisser toucher, saisir et collectivement transformer par ce qui se trame ». Mon dispositif de récit coopératif cherche précisément à créer les conditions matérielles et symboliques pour que ce type de narration puisse émerger et perdurer.

Un dispositif de production narrative distribuée

Ma méthode consiste à orchestrer des expériences collectives suivies d’un processus d’écriture en trois temps. Après chaque moment de travail exploratoire, les membres du groupe sont invités à produire trois types d’écrits distincts : une synthèse personnelle de ce qu’ils et elles ont reçu, l’expression de leurs désaccords éventuels, et des contributions additionnelles. Cette tripartition n’est pas arbitraire, elle répond à ce que Bruno Latour appellerait les « matters of concern » : reconnaître que le savoir n’est jamais univoque mais toujours traversé de tensions productives.

  • Le premier volet, la synthèse, révèle une dimension impressionnante du savoir collectif. Chaque personne participante produit sa propre cartographie cognitive de l’expérience vécue, et l’ensemble de ces synthèses forme ce que j’appelle un « savoir choral ». Cette polyphonie épistémologique fait écho à ce que Donna Haraway nomme les « savoirs situés » (1988), des connaissances qui assument leur ancrage dans des corps, des expériences et des perspectives particulières. La juxtaposition de ces synthèses crée un effet stéréoscopique : le savoir gagne en contenu, en profondeur et en relief par la multiplication des points de vue.
  • Le deuxième volet, celui des désaccords, institue ce que Jacques Rancière pourrait appeler un « espace du dissensus ». En donnant une place structurelle à la controverse, le dispositif reconnaît que « l’enquête se prolonge dans et par l’écriture : ensemble elles nomment, reconnaissent et donnent du sens à ce qui se trame » (Mélodie Faury). Les désaccords ne sont plus des obstacles à surmonter mais des générateurs de complexité et de nuance. Ils maintiennent le savoir dans un état de tension productive, résistant à la clôture prématurée du sens.
  • Le troisième volet concerne les contributions additionnelles : des idées, des pistes ou des savoirs qui n’ont pas été abordés mais que la personne participante juge pertinents, enrichissant d’autant le corpus commun. C’est la « place de la maîtrise » offerte à chaque membre ; car la « maîtrise » n’est qu’un rôle, mais en aucun cas une supériorité, car tout le monde a des savoirs à apporter. Il est très important d’ouvrir cet espace, afin que le savoir puisse émaner pleinement du collectif.

La matérialité du partage : infrastructures de la mémoire collective

L’innovation technique de mon dispositif réside dans sa dimension matérielle et technologique, j’ai développé une technologie et une méthode : les participantes et participants photographient leurs écrits manuscrits et les téléversent dans un espace web partagé accessible via un simple QR code avec leur téléphone. Ce geste apparemment banal recèle une portée symbolique et pratique considérable. D’abord, il préserve la singularité graphique de chaque contribution, l’écriture manuscrite porte les traces du corps, de l’émotion, de la spontanéité que neutraliserait une transcription numérique standardisée.

Ensuite, l’autonomie technique des participantes et participants dans le processus de mise en ligne constitue un acte d’empowerment épistémologique. Comme le souligne Isabelle Stengers, « dis-moi comment tu racontes, je te dirai à la construction de quoi tu participes. » (2009) En donnant aux membres du groupe le contrôle direct de la publication de leurs savoirs, le dispositif les institue comme autrices et auteurs légitimes plutôt que comme simples sources d’information pour une personne du monde de la recherche qui en ferait la synthèse.

La pérennité de cet espace numérique, que je garantis, indépendamment de toute plateforme commerciale, répond à ce que Mélodie Faury appelle la nécessité de « témoigner d’existences, d’absences, de reconnaître des interdépendances ». Cette bibliothèque vivante devient un « lieu de mémoire » au sens de Pierre Nora (1984), mais un lieu ouvert, évolutif, où tout un chacun peut retourner puiser ou simplement constater que son savoir existe quelque part, disponible pour d’autres.

L’éthique de l’accompagnement : tenir l’espace sans le coloniser

Mon rôle d’encadrement dans ce dispositif mérite une réflexion particulière. Je ne suis ni la personne dépositaire ni l’interprète du savoir produit, mais plutôt ce que Tim Ingold appellerait une personne « correspondante », quelqu’un qui entre en correspondance avec les autres membres du groupe tout en maintenant les conditions de possibilité de leur expression autonome. Cette posture fait écho à « l’écriture comme prolongement de l’enquête » où la chercheuse ou le chercheur n’est plus en position de surplomb mais immergé·e dans le processus collectif.

La garantie de pérennité que j’offre pour l’espace numérique constitue une forme de « care infrastructurel ». Maria Puig de la Bellacasa parle des « matters of care » (2017) comme de ce dont il faut prendre soin pour maintenir des mondes habitables. En assurant la maintenance technique et la disponibilité continue de ces savoirs, je participe à ce que ces expériences ne soient pas simplement « extraites » pour nourrir ma propre production académique, mais qu’elles continuent d’exister pour et par celles et ceux qui les ont produites.

Cette approche répond directement à la critique de Mélodie Faury concernant « l’article scientifique [comme] récit chargé des enjeux de capitalisation de la recherche selon le circuit classique validation-publication-évaluation ». En créant un circuit parallèle de production, de conservation et de circulation du savoir, le dispositif échappe partiellement aux logiques d’accumulation académique pour privilégier ce que j’appellerais une « économie de la réciprocité épistémologique ».

Vers une science véritablement participative

Le dispositif que je mets en œuvre n’est qu’une tentative parmi d’autres possibles qui je crois répond à l’appel de Mélodie Faury vers des formes narratives capables de « re-susciter ce qui trame ces pratiques ». Il ne prétend pas à l’universalité mais offre une voie concrète pour dépasser les limites de l’écriture académique traditionnelle tout en créant les conditions d’un savoir véritablement collectif et opérant. Je l’expérimente depuis des années avec succès dans des contextes très divers, que ce soit avec des jeunes participants dans le cadre de pratiques d’apprentissage ou de création, ou l’accompagnement de structures culturelles, l’intelligence collective, la formation professionnelle, etc. Bref, des espaces divers de création de connaissances et de ressources.

L’enjeu dépasse la simple question méthodologique. Il s’agit, comme le suggère Vinciane Despret, de « se laisser instruire » (2015) par les expériences plutôt que de les instruire. En redistribuant le pouvoir narratif, en multipliant les voix et en garantissant leur pérennité, nous participons à ce que Baptiste Morizot appelle une « diplomatie des interdépendances » (2020), reconnaître que nos savoirs sont toujours déjà tissés avec d’autres, humains et non-humains.

Cette approche apporte je l’espère des perspectives pour repenser plus largement les sciences participatives. Si, comme l’affirme Mélodie Faury, « notre manière d’écrire fait partie de l’élaboration de nos savoirs et de notre rapport au monde », alors transformer nos dispositifs narratifs revient à transformer notre capacité collective à habiter le monde de manière plus juste et plus vivante. Les récits coopératifs ne sont pas seulement une méthode alternative ; ils sont une proposition éthique et politique pour une science qui assume pleinement sa dimension relationnelle et transformatrice.

Les « droits culturels », qui découlent de la Déclaration universelle des droits de l’homme, sont un concept développé et défendu par des chercheurs, sociologues, philosophes, responsables politiques et acteurs du monde culturel. Présents dans un certain nombre d’articles de loi depuis 2001, les droits culturels visent à mettre en évidence et formaliser, pour pouvoir les rendre opérants, les principes d’une « démocratie culturelle ». Pour le synthétiser rapidement, il s’agit que chaque personne puisse donner à ses propres yeux de la valeur à sa culture personnelle, afin d’être en capacité d’exercer sa citoyenneté : s’exprimer, défendre son point de vue, créer, développer ses pratiques, avoir accès à une diversité culturelle, etc. Les droits culturels opèrent dans un champ bien plus vaste que celui du strict secteur culturel.

La notion de « droits culturels » est présente en France dans les lois NOTRe (2015) et LCAP (2016). Elle est portée par une délégation du Ministère de la Culture (Délégation générale à la transmission, aux territoires et à la démocratie culturelle, depuis le 1er janvier 2021).

Les droits culturels sont paradoxalement difficiles à mettre en œuvre dans le secteur culturel, qui est traditionnellement plutôt attaché à la « démocratisation culturelle » : on y défend souvent l’idée de la transmission aux publics d’œuvres d’art de la meilleure qualité possible, selon un principe de hiérarchie de « valeurs culturelles ». Ainsi, les droits culturels peuvent être vécus par certains professionnels de la culture comme une dynamique dangereuse pour l’Art, une tendance vers les pratiques amateur, ce qui n’est pas le cas.

Dans mon point de vue, qui est celui d’un praticien/chercheur dans le champ culturel, les droits culturels sont avant tout une pratique, un exercice de la démocratie dans les méthodes même d’organisation du travail, du rapport à l’autre et de la place de chacun.e, les choix de programmation, les méthodes de médiation et d’animation d’ateliers, le mode d’inscription territorial de la politique culturelle, etc.

Je propose dans cette rubrique des méthodes de travail concrètes pour des bonnes pratiques de mise en œuvre des droits culturels, basées sur mes expériences de terrain, ainsi qu’un partage de réflexions plus théoriques, dans le cadre de ma propre recherche sur les droits culturels.

Je me situe dans la filiation de penseurs comme John Dewey. Mais les droits culturels ne sauraient être présentés sans citer Patrice Meyer-Bisch, Jean-Michel Lucas, Christelle Blouët, la « Déclaration de Fribourg », etc.


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