La politique culturelle française se trouve aujourd’hui à la croisée de deux principes fondamentaux, tous deux consacrés par la loi : la liberté de création et les droits culturels, que tout semble opposer. Comment les allier ?
La liberté de création, réaffirmée avec force par la loi de 2016 relative à la liberté de la création, à l’architecture et au patrimoine (LCAP), protège l’acte artistique comme un pilier de la démocratie. Les droits culturels, qui ont vocation à irriguer de plus en plus les politiques publiques, promeuvent le droit de chaque personne, seule ou en commun, à participer à la vie culturelle et à exprimer son humanité, il est cité dans la même loi, ainsi que dans la loi NOTRe de 2015.
À première vue, ces deux logiques peuvent sembler s’opposer. L’une défend l’artiste, sa singularité, son droit à l’outrance, à la provocation, voire au scandale. L’autre défend la personne, la communauté, son droit à la reconnaissance, au respect de son identité et de son patrimoine. Pourtant, une analyse approfondie révèle moins une opposition qu’une dialectique riche et féconde, dont la juste articulation est à mon sens une des clés des politiques culturelles contemporaines.
La liberté de création, telle que présentée dans le Guide juridique et pratique du Ministère de la Culture (2025), est un droit qui protège l’artiste dans sa démarche de « transformation et de la déformation du réel ». Elle est une émanation de la liberté d’expression , mais avec une spécificité : elle protège « la légitime insolence ou provocation inhérentes à certaines démarches artistiques ». C’est un droit à « heurter, choquer ou inquiéter », essentiel à la vitalité du débat démocratique. Cette liberté n’est cependant pas absolue ; elle est encadrée par la loi et doit se concilier avec la protection de l’ordre public, la dignité de la personne humaine et les droits d’autrui. La logique est celle de la protection d’un droit individuel, celui de la personne créatrice, face à d’éventuelles entraves, qu’elles soient institutionnelles ou sociales.
Les droits culturels, adoptent une perspective différente. Ils sont cités ainsi dans la loi LCAP de 2016, et presque de la même manière dans la loi NOTRe de 2015 : « L’État, à travers ses services centraux et déconcentrés, les collectivités territoriales et leurs groupements ainsi que leurs établissements publics définissent et mettent en œuvre, dans le respect des droits culturels énoncés par la convention de l’Unesco du 20 octobre 2005. » Ils n’y sont pas définis, ce qui fait foi étant la Déclaration de Fribourg (2007). Ils ne se focalisent pas sur l’œuvre ou son auteur·rice, mais sur les personnes et les communautés en tant qu’acteur·rice·s de leur propre culture. Leur enjeu principal est de lutter contre les « formes d’assignation et de discrimination », de permettre à chacun·e de « choisir et de voir respecter son identité culturelle » et de « participer à l’élaboration, à la mise en œuvre et à l’évaluation des décisions qui la concernent ». La logique est ici collective, participative et relationnelle. Elle vise à « cultiver les communs » et à s’assurer que l’action publique ne conforte pas les clichés ou les postures descendantes.
Un point de friction apparaît clairement : que se passe-t-il quand la liberté de création d’un·e artiste heurte de plein fouet les droits culturels d’une communauté à voir son identité respectée par exemple ? Ou lorsque la revendication participative d’un groupe est perçue par un·e créateur·rice comme une atteinte à son autonomie artistique ? C’est ici que la dialectique doit s’enclencher.
Plutôt que de les voir comme des forces antagonistes, il est plus juste de considérer la liberté de création et les droits culturels comme les deux faces d’un même projet d’émancipation :
La tension entre les deux principes n’est donc pas un défaut, mais un moteur. Elle oblige à un ajustement permanent, à une négociation constante entre le droit de l’un·e à dire et le droit de l’autre à être respecté·e, entre l’innovation artistique et la cohésion sociale.
Pour traduire cette dialectique en actions concrètes, plusieurs pistes peuvent être explorées, tant au niveau des politiques publiques que des pratiques de terrain.
Pour conclure, je dirais que la liberté de création et les droits culturels ne sont pas deux mondes parallèles mais les deux poumons de la démocratie culturelle que j’appelle de mes voeux. L’un assure l’inspiration, l’apport d’air neuf et parfois piquant. L’autre assure l’expiration, la transformation de cet air en parole, en lien, en vie collective. Une politique culturelle qui néglige l’un au profit de l’autre est une politique asthmatique ! La véritable ambition à mon sens est de cultiver leur tension féconde, en défendant fermement le droit de l’artiste à être libre, tout en donnant à chaque citoyen·ne les moyens de participer pleinement à la conversation infinie qu’est la culture.
Les « droits culturels », qui découlent de la Déclaration universelle des droits de l’homme, sont un concept développé et défendu par des chercheurs, sociologues, philosophes, responsables politiques et acteurs du monde culturel. Présents dans un certain nombre d’articles de loi depuis 2001, les droits culturels visent à mettre en évidence et formaliser, pour pouvoir les rendre opérants, les principes d’une « démocratie culturelle ». Pour le synthétiser rapidement, il s’agit que chaque personne puisse donner à ses propres yeux de la valeur à sa culture personnelle, afin d’être en capacité d’exercer sa citoyenneté : s’exprimer, défendre son point de vue, créer, développer ses pratiques, avoir accès à une diversité culturelle, etc. Les droits culturels opèrent dans un champ bien plus vaste que celui du strict secteur culturel.
La notion de « droits culturels » est présente en France dans les lois NOTRe (2015) et LCAP (2016). Elle est portée par une délégation du Ministère de la Culture (Délégation générale à la transmission, aux territoires et à la démocratie culturelle, depuis le 1er janvier 2021).
Les droits culturels sont paradoxalement difficiles à mettre en œuvre dans le secteur culturel, qui est traditionnellement plutôt attaché à la « démocratisation culturelle » : on y défend souvent l’idée de la transmission aux publics d’œuvres d’art de la meilleure qualité possible, selon un principe de hiérarchie de « valeurs culturelles ». Ainsi, les droits culturels peuvent être vécus par certains professionnels de la culture comme une dynamique dangereuse pour l’Art, une tendance vers les pratiques amateur, ce qui n’est pas le cas.
Dans mon point de vue, qui est celui d’un praticien/chercheur dans le champ culturel, les droits culturels sont avant tout une pratique, un exercice de la démocratie dans les méthodes même d’organisation du travail, du rapport à l’autre et de la place de chacun.e, les choix de programmation, les méthodes de médiation et d’animation d’ateliers, le mode d’inscription territorial de la politique culturelle, etc.
Je propose dans cette rubrique des méthodes de travail concrètes pour des bonnes pratiques de mise en œuvre des droits culturels, basées sur mes expériences de terrain, ainsi qu’un partage de réflexions plus théoriques, dans le cadre de ma propre recherche sur les droits culturels.
Je me situe dans la filiation de penseurs comme John Dewey. Mais les droits culturels ne sauraient être présentés sans citer Patrice Meyer-Bisch, Jean-Michel Lucas, Christelle Blouët, la « Déclaration de Fribourg », etc.