Liberté et droits culturels

8 août 2025. Publié par Benoît Labourdette.
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Les droits culturels, en apparence garant·e·s de la dignité humaine, sont vidés de leur sens lorsqu’ils oublient d’articuler avec force la question de la liberté. Leur pleine reconnaissance suppose une vigilance renouvelée, notamment à l’égard de toute tentation autoritaire sous prétexte de bien commun.

Les droits culturels, un idéal démocratique face aux dérives managériales

Les droits culturels reposent fondamentalement sur le respect de la dignité de chaque personne. Ils garantissent à tout·e citoyen·ne la possibilité de participer à la vie culturelle, de la reconnaître et d’y accéder dans sa diversité la plus large. Cette reconnaissance façonne la démocratie non comme une unanimité imposée, mais comme l’espace où toutes les différences peuvent s’exprimer, chacune contribuant à enrichir, voire à remettre en cause, le tronc commun. Selon la Déclaration de Fribourg de 2007, des principes comme les droit à la participation, à la coopération, au respect de son identité, de la diversité, l’accès aux patrimoines, à l’information, à l’éducation et le droit aux communautés, doivent irriguer tous les projets financés par l’argent public.

Cette perspective confère une responsabilité éthique majeure aux acteur·rice·s culturel·le·s. Dès lors qu’un projet est financé par le bien commun, il est impérieux de placer les droits de la personne au centre des décisions. N’oublions jamais que cet argent public provient de la confiance de la collectivité, collecté via les impôts et taxes. Chaque achat quotidien, même pour les personnes dites « non imposables », par exemple, est soumis à une TVA : sur un objet à 10 euros, 2 euros reviennent à la collectivité. Donc tout le monde paie des impôts, tout le temps (les impôts divers représentent plus de 50% des dépenses de la majorité des citoyen·ne·s français·es, les personnes riches en payant une part bien moindre). Cette réalité impose une allocation des fonds rigoureusement alignée sur des principes de justice et de respect. Les droits culturels apparaissent ainsi comme un outil précieux pour orienter la dépense publique vers des finalités qui lui donnent tout son sens.

Pourtant, cet idéal se heurte à un paradigme sociétal dominant. Dans nombre de sociétés occidentales, nous avons été socialisé·e·s à la compétition, à la lutte pour la domination et à la maximisation de l’intérêt particulier. Comme le documente brillamment l’historien Johann Chapoutot dans son livre Libres d’obéir : Le management, du nazisme à aujourd’hui (2020), certains modèles managériaux, justifiés sous des concepts comme les « ressources humaines », puisent leurs racines dans les expériences nazies. Chapoutot démontre que le nazisme a inventé un management qui fait de l’obéissance une vertu prétendument libératrice, un modèle qui persiste dans nos structures modernes. Face à ce paradigme, les droits culturels offrent une alternative précieuse, à la condition qu’ils soient effectivement respectés dans leur esprit.

La liberté, impensé des droits culturels

Il me saute pourtant aux yeux qu’un élément fondamental manque souvent lorsqu’on pense ou applique les droits culturels : celui de la liberté. Au fil de mes échanges et des groupes de travail auxquels je participe, j’ai constaté combien la liberté se trouvait reléguée hors du champ d’application, un impensé majeur, alors qu’elle devrait en être la pierre angulaire. Si les textes fondateurs des droits culturels laissent la notion de dignité sous-entendue, celle de liberté reste encore plus en filigrane. Pourtant, aucune société démocratique ne saurait se comprendre sans la conjugaison indissociable de ces deux concepts, comme le définit l’article 1er de la Déclaration universelle des droits de l’homme (1948) : « Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits ».

Cette déconnexion m’est apparue avec une clarté brutale lors de la période Covid (2020-2021). J’ai participé pendant cette période à plusieurs groupes de travail composés de professionnel·le·s engagé·e·s dans la promotion des droits culturels. Or, tandis que des restrictions de liberté d’une ampleur inédite, et à mon sens anticonstitutionnelles, étaient imposées par un gouvernement agissant sous un régime d’exception militaire, un silence assourdissant à ce sujet régnait dans ces cercles. On débattait des modalités techniques d’application des droits culturels, en occultant complètement que les citoyen·ne·s étaient soumis·es à un régime d’obéissance forcée, sous peine de perdre leur emploi, leur statut, leur place, en bref leur dignité humaine. J’observais avec stupeur des regards étonné·e·s lorsque j’abordais ce sujet, qui me semblait être une contradiction flagrante : comment pouvions-nous parler de droits culturels en acceptant, sans le moindre débat, au présent, la suspension des libertés les plus élémentaires ?

Comment expliquer cette anesthésie de la pensée critique ? La peur, instillée massivement dans les esprits, est sans doute un premier élément de réponse, et elle est, comme toujours, mauvaise conseillère. À cela s’ajoutait, pour beaucoup, une dépendance économique vis-à-vis des pouvoirs publics, qui plaçait toute voix dissonante sous la menace de sanctions professionnelles. Le cadre technique des huit droits culturels, où ni la liberté ni la dignité n’apparaissent explicitement, devenait une sorte de refuge confortable pour ne pas voir la réalité en face. Ce silence, cette forme d’autocensure, trahissait un glissement inconscient vers l’acceptation de l’exception et la marginalisation de la contestation, qui est pourtant essentielle à la démocratie.

Ce qui se jouait dépassait largement le cadre de cette crise. La succession des lois d’exception, la criminalisation de toute pensée divergente sous couvert de salut public et l’infantilisation des citoyen·ne·s ont sapé peu à peu les bases d’une démocratie vivante. Sur certains aspects d’ailleurs, pendant la période Covid, les limitations de nos libertés fondamentales furent plus sévères que durant l’Occupation. Aussi choquante et outrecuidante que cette comparaison puisse paraître, elle reflète une réalité juridique factuelle et vérifiable. Accepter de restreindre durablement la liberté au nom d’un ordre jugé supérieur n’est rien d’autre que la porte ouverte à l’autoritarisme. Or, sans liberté, les droits culturels se vident de leur substance : la démocratie devient une façade, la culture un outil de normalisation.

L’histoire comme combat politique du présent

Cette situation illustre parfaitement ce que Michel Foucault a théorisé sous le nom de « biopouvoir », ce moment où l’État se saisit de la gestion de la vie biologique des populations pour en faire l’alpha et l’oméga du politique. Dans ce cadre, les libertés individuelles deviennent de simples variables d’ajustement, elles ne font plus loin. Rappelons-nous, pendant la période Covid, la contestation de la parole gouvernementale était criminalisée, présentant toute pensée alternative non pas comme une contribution au débat, mais comme une menace pour la nation. Celles et ceux qui osaient contester les décisions étaient traité·e·s comme des ennemi·e·s public·que·s, non pas parce qu’ils et elles représentaient un danger sanitaire, il est prouvé aujourd’hui qu’une grande partie de leurs critiques étaient parfaitement fondées, mais parce qu’ils et elles remettaient en cause un ordre politique et financier qui a su tirer un profit considérable de la situation.

Ce silence collectif m’a marqué, car il s’agissait d’une négation des principes fondamentaux de la démocratie. C’est pourquoi nous devons nous souvenir. L’histoire n’est jamais un récit objectif ou une vérité figée, mais une bataille politique permanente pour le sens du présent. Ce que nous choisissons de retenir ou d’oublier détermine les valeurs que nous défendons. La mémoire est un acte de résistance.

Dignité et liberté, nouveau binôme indissociable pour garantir les droits culturels

C’est pourquoi je propose qu’on ne se contente plus, à l’avenir, des huit droits culturels formellement énumérés suite à la Déclaration de Fribourg. J’appelle à formuler explicitement deux droits supplémentaires et fondamentaux : le droit à la dignité et le droit à la liberté. Ces droits, plus vastes que les autres, ne sont pas de simples abstractions ; ils sont au contraire la mesure à l’aune de laquelle doivent être évaluées toutes nos actions collectives. En leur absence, toute politique culturelle risque l’amnésie ou, pire encore, la complicité passive avec ce qu’elle prétend combattre.

On pourra m’objecter que la liberté n’est pas absolue et doit composer avec la sécurité. Mais c’est précisément ce dialogue, cette tension permanente entre des principes, qui fonde la démocratie. Celles et ceux qui préfèrent « moins de liberté et plus d’ordre » ne défendent pas la démocratie, mais une autocratie sous un masque démocratique. Il nous appartient de rester vigilant·e·s et de faire des droits culturels un levier pour « faire démocratie », et non pour installer des routines qui dérivent, dans la torpeur, vers la négation de la liberté.

Je ne jette ici la pierre à personne : l’engrenage de la peur, la pression de l’urgence et la culture de l’obéissance institutionnelle peuvent faire vaciller n’importe qui, moi y compris. Mais c’est là tout l’enjeu de la puissance des droits culturels : ils doivent servir de boussole éthique, non de justification a posteriori. En intégrant explicitement la dignité et la liberté à la liste des droits à protéger, nous nous donnons une chance de ne pas répéter aveuglément les erreurs du passé.

Il s’agit de refonder la démocratie sur ses fondamentaux : le pluralisme, le respect de la personne et l’émancipation des esprits. Dans l’esprit d’Hannah Arendt, rappelons-nous que : « La liberté, c’est l’espace politique même dans lequel tout devient possible ». Œuvrons donc à ce que les droits culturels ne soient jamais l’alibi de leur propre trahison, mais bien, sans cesse, l’occasion d’un recommencement lucide et exigeant de l’idéal démocratique.

Les « droits culturels », qui découlent de la Déclaration universelle des droits de l’homme, sont un concept développé et défendu par des chercheurs, sociologues, philosophes, responsables politiques et acteurs du monde culturel. Présents dans un certain nombre d’articles de loi depuis 2001, les droits culturels visent à mettre en évidence et formaliser, pour pouvoir les rendre opérants, les principes d’une « démocratie culturelle ». Pour le synthétiser rapidement, il s’agit que chaque personne puisse donner à ses propres yeux de la valeur à sa culture personnelle, afin d’être en capacité d’exercer sa citoyenneté : s’exprimer, défendre son point de vue, créer, développer ses pratiques, avoir accès à une diversité culturelle, etc. Les droits culturels opèrent dans un champ bien plus vaste que celui du strict secteur culturel.

La notion de « droits culturels » est présente en France dans les lois NOTRe (2015) et LCAP (2016). Elle est portée par une délégation du Ministère de la Culture (Délégation générale à la transmission, aux territoires et à la démocratie culturelle, depuis le 1er janvier 2021).

Les droits culturels sont paradoxalement difficiles à mettre en œuvre dans le secteur culturel, qui est traditionnellement plutôt attaché à la « démocratisation culturelle » : on y défend souvent l’idée de la transmission aux publics d’œuvres d’art de la meilleure qualité possible, selon un principe de hiérarchie de « valeurs culturelles ». Ainsi, les droits culturels peuvent être vécus par certains professionnels de la culture comme une dynamique dangereuse pour l’Art, une tendance vers les pratiques amateur, ce qui n’est pas le cas.

Dans mon point de vue, qui est celui d’un praticien/chercheur dans le champ culturel, les droits culturels sont avant tout une pratique, un exercice de la démocratie dans les méthodes même d’organisation du travail, du rapport à l’autre et de la place de chacun.e, les choix de programmation, les méthodes de médiation et d’animation d’ateliers, le mode d’inscription territorial de la politique culturelle, etc.

Je propose dans cette rubrique des méthodes de travail concrètes pour des bonnes pratiques de mise en œuvre des droits culturels, basées sur mes expériences de terrain, ainsi qu’un partage de réflexions plus théoriques, dans le cadre de ma propre recherche sur les droits culturels.

Je me situe dans la filiation de penseurs comme John Dewey. Mais les droits culturels ne sauraient être présentés sans citer Patrice Meyer-Bisch, Jean-Michel Lucas, Christelle Blouët, la « Déclaration de Fribourg », etc.


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