Une proposition d’atelier de réalisation vidéo pour adolescents dans une salle de cinéma, sans inscrits au départ, qui a été amenée, par une démarche d’antifragilité, vers encore plus de succès en termes de mobilisation, d’implication des participants et d’implication de futurs spectateurs.
Pour les vacances de La Toussaint 2016, la ville de Gonesse avait proposé un stage de réalisation de films pour adolescents, au sein de la salle de cinéma municipale, le cinéma Jacques Brel. Du fait des vacances et de changements dans l’équipe, lorsque j’arrive le premier jour, le lundi matin, après une certaine attente, une seule jeune arrive. Elle est disponible juste pour la journée seulement. Il n’y a donc pas de groupe constitué qui soit présent. Bien-sûr, le projet semble « tomber à l’eau », et on peut incriminer le manque de mobilisation des jeunes sur les propositions qu’on leur fait ou la mauvaise coordination des équipes. On peut aussi prendre les choses autrement...
Les objectifs des projets culturels, c’est le démocratie culturelle. Chaque personne est importante. Ainsi, je propose à cette jeune fille de faire des activités de réalisation de films sur la première journée. Et puis je me renseigne sur le contexte, du quartier : y a-t-il des endroits où il y a des jeunes pendant les vacances scolaires ? Oui, dans une antenne de la bibliothèque municipale, juste à côté.
Je me rends, avec la responsable jeune public du cinéma, Katel Midavaine, dans cette petite bibliothèque de quartier, et nous demandons aux personnes de l’accueil si nous pourrions faire une petite activité audiovisuelle, dans la bibliothèque, à la place de la faire dans la salle de cinéma. Bien-sûr, ce sont les vacances, les responsables ne sont pas présents... Après une demi-journée de recherche, enfin, une personne, dans la hiérarchie, prend le risque de nous dire oui.
Le lendemain matin, je vais à la bibliothèque, proposer aux jeunes présents de filmer des livres et de raconter oralement une histoire inventée. Cela plaît beaucoup. Et nous nous rendons compte que les jeunes ont très envie de découvrir la salle de cinéma et de faire une activité construite.
Nous voilà donc, dès le deuxième jour, avec un groupe constitué de jeunes motivés. Et nous avons alors fait, pendant 4 jours, des réalisations courtes et ludiques d’un grand nombre de films. Chaque jour, j’invente de nouvelles propositions, en fonction de ce qui s’est passé la veille.
A la fin de la semaine, les jeunes décident par eux mêmes de faire un documentaire sur la salle de cinéma, comme s’ils en étaient eux-mêmes les responsables. C’est ce qu’on pouvait attendre de mieux en termes d’appropriation ! Et nous n’avons rien demandé.
Le principe des ateliers de réalisation, c’était de faire des films en plan-séquence. Le fait de supprimer l’étape technique du montage permet de visionner tout de suite les films, et de les améliorer ensuite. Cela me permettait aussi, chaque jour, de proposer une technique différente : animation, documentaire, fiction, voix-off, etc. Et le plan-séquence favorise aussi le travail en autonomie, la responsabilisation, donc la motivation.
Tout cela a semblé se dérouler de façon très fluide, presque naturelle et évidente, sans effort. Pourquoi ? Grâce à mon attitude antifragile : on accepte de se déplacer soi-même, de réduire sa résistance au changement, d’être ouvert à l’inattendu, de faire confiance aux possibles autour de soi, d’être entamé aussi, d’apprendre de la situation, c’est à dire de quitter sa posture de sachant. Et puis laisser toute sa place à chacun : être à l’écoute des envies et leur donner le cadre de leur expression. La responsable jeune public, Katel Midavaine, tout à fait dans le même esprit, a aussi assuré une gestion du groupe, proposant des activités plastiques complémentaires (fabrication de masques par exemple), des pique-nique sur place chaque midi. Faire en sorte de ne pas s’épuiser, mais, au contraire, de recevoir des personnes qu’on encadre.

A la fin de la semaine, une projection publique fut organisée en présence des parents. Moment très fort, très valorisant. Plusieurs des jeunes, qui ne connaissaient pas la salle, en sont devenus des spectateurs réguliers.
À quoi sert la culture ? Va-t-on retourner autant qu’avant la crise du Covid-19 dans les lieux culturels et pour quelles raisons ? Faut-il repenser les propositions culturelles pour les adapter ? Mais les adapter à quoi et comment ? Ce sont des questions fondamentales qui se posent aujourd’hui et demain aux acteurs du domaine culturel (comme de bien d’autres domaines). Depuis le premier confinement lié à l’épidémie du Covid-19 en mars 2020 et pendant les deux années suivantes, de nombreuses initiatives et alternatives à distance ont été inventées. La pratique culturelle d’après Covid-19 est déjà et continuera à être bien différente de celle d’avant. Il me semble important de faire des propositions innovantes aux publics, c’est à dire adaptées, dans leur forme et leur contenu, à une réalité nouvelle.
La culture est facteur de lien, c’est l’essence de la cohésion sociale, et il a même été prouvé que c’est aussi une composante importante de la santé. La culture, c’est ce bien commun que l’on partage et qui nous construit. La culture vivante post-crise du Covid-19 (confinements et autres incohérences législatives autoritaires, restrictions de libertés, discriminations, culture de la peur de l’autre, manipulation de masse, mensonges des États, soumission à l’autorité...) devra être plus inclusive, moins surplombante, plus inventive, plus agile, plus coopérative, la participation et la place des personnes étant à nouveau au centre des enjeux, et ce dans la plus grande exigence artistique et démocratique.
Vous trouverez ici des propositions concrètes d’actions culturelles antifragiles aux crises, souvent autour de l’audiovisuel et du numérique, expérimentales ou qui ont déjà fait leurs preuves, ainsi que des outils de réflexion pour la « mise à jour » des politiques culturelles.