L’intelligence artificielle est une opportunité pour le cinéma libre et expérimental

6 avril 2025. Publié par Benoît Labourdette.
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L’intelligence artificielle est une menace pour le secteur professionnel académique qui produit les blockbusters et autres films à vocation commerciale, et une opportunité pour le cinéma libre et expérimental.

Quand la machine peut faire mieux que l’humain

Les films dont l’objectif est de rencontrer le plus large public, grâce à des techniques narratives, une mise en scène et des méthodes de travail académiques, pourront être réalisés de façon beaucoup plus efficiente, que ce soit au niveau de la structure narrative des histoires, de l’engagement des spectateurs dans des récits auxquels ils s’accrochent et qui sont reliés aux grands mythes de l’humanité, ou encore par le remplacement des moyens techniques et des méthodes de travail académiques – car les résultats de ces méthodes sont imitables par la technologie.

Déjà, il y a une quinzaine d’années, la généralisation des drones dans les tournages professionnels marquait le début de la démocratisation d’un outil de prise de vue très sophistiqué, auparavant réservé aux productions à très haut budget.

Il suffira, pour rassembler des spectateurs dans les salles de cinéma commerciales ou devant les plateformes de diffusion numérique, de générer les prompts nécessaires à la production d’œuvres qui plaisent. Et bientôt, les humains ne seront même plus utiles à cette génération de prompts, car l’analyse fine des audiences – comme celle de Netflix, par exemple – permettra aux machines de produire elles-mêmes les prompts pour faire réaliser par des IA les films qui plairont et produiront du chiffre d’affaire.

En 2012, la première série produite par Netflix, House of Cards, avait vu son cahier des charges inspiré par les algorithmes d’analyse d’audience. Elle a été réalisée par des êtres humains talentueux, et c’est une excellente série. Bientôt, dans la même logique de production de contenus de grande qualité, la création elle-même sera confiée à des machines. Ainsi, des œuvres commerciales extraordinaires pourront être produites, mettant en scène – si on le souhaite – des acteurs décédés, des acteurs vivants, ou même des êtres imaginaires ayant l’apparence de personnes réelles, filmées de manière hyperréaliste.

Un secteur professionnel bascule

C’est pourquoi l’avènement de l’intelligence artificielle générative représente une véritable catastrophe pour la corporation du cinéma académique. Toutes les expertises techniques, y compris l’écriture de scénarios et même celles liées à l’imagination, seront à moyen terme – et à coup sûr – remplacées par ces agents de notre nouvelle ère, si pertinents pour produire ce qui plaît à partir d’une analyse psychosociologique des êtres humains.

On pourrait croire, à tort, que les récits et mises en scène produits par ces machines seront de pâles imitations de ce que les humains créent. C’est faux, et cela a été prouvé en 2016 par AlphaGo, l’IA qui a vaincu les humains au jeu de go – un jeu aux possibilités quasi infinies, contrairement aux échecs, et où l’humain a été battu par la créativité et l’imagination de la machine. D’ailleurs, certaines ouvertures inventées par AlphaGo, qu’aucun humain n’avait imaginées auparavant, sont aujourd’hui pratiquées par des joueurs professionnels. La machine peut être créative, même dans un cadre de règles strictes – qu’elle peut d’ailleurs remettre en question.

À l’époque de l’arrivée du moteur à explosion au début du XXe Siècle, tout un secteur professionnel – celui du voyage – a été bouleversé, avec la disparition de nombreux métiers : relais de poste, maréchaux-ferrants, etc. Il a fallu se réinventer, s’adapter, apprendre de nouveaux métiers, construire de nouvelles industries.
Un phénomène similaire se produira, à mon avis, dans le secteur de la production audiovisuelle académique, car les règles y sont claires, l’innovation y est rare, et il sera donc très facile pour une machine d’imiter, d’améliorer, voire de renouveler ce type de récits et de produits culturels.

Et l’humanité reprendra sa juste place

En revanche, le cinéma libre, expérimental – basé sur la découverte formelle par l’expérimentation, l’improvisation et les hasards créatifs – a de beaux jours devant lui. Je parie volontiers que les spectateurs du futur, conscients que les œuvres qu’ils consommeront sur les plateformes et dans les salles commerciales seront majoritairement produites par des machines, auront une appétence croissante pour des créations spécifiquement humaines. Il n’y aura pas de hiérarchie entre les deux, mais simplement des approches complémentaires.

Ainsi, un futur secteur de liberté et d’expérimentation audiovisuelle a, selon moi, un bel avenir devant lui. Il mérite d’être cultivé, notamment via le soutien des institutions culturelles françaises comme le CNC. On doit soutenir des modalités de fabrication radicalement différentes : non plus en s’appuyant sur des scénarios préétablis, mais sur des dispositifs d’expérimentation capables de produire des objets audiovisuels inédits, passionnants, et absolument distincts de ce que les IA peuvent générer aujourd’hui et demain.

Peut-être, dans un troisième temps, les machines pourront-elles un jour imiter cela aussi, mais cela est sur le long terme. En tant qu’êtres humains, nous disposons d’une grande fenêtre pour créer à notre manière, creuser nos singularités, nos intuitions, et affirmer ce qui nous différencie des machines. Car il y a des différences : elles résident dans nos manières de faire. Faire autrement, pour produire des œuvres différentes. Voilà, à mon sens, une voie d’avenir pour le secteur audiovisuel professionnel : oser.

L’image est devenue un langage que tout un chacun « parle » au quotidien, beaucoup plus qu’avant la démocratisation des outils numériques. Ainsi les enjeux des images touchent plus que jamais notre existence de façon très directe, aux niveaux psychologique, sociologique, politique, artistique... Il me semble essentiel de ne pas faire l’économie d’une pensée critique sur les images, leurs technologies, leurs usages. Pour penser, rien de tel qu’expérimenter, chercher, conceptualiser, mettre en commun. Je partage ici des ressources, projets et expériences autour des images, je l’espère utiles, dans les domaines éducatif, artistique, philosophique...


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