Et si la vitesse n’était pas l’ennemie de la culture, mais l’instrument d’une nouvelle forme d’intelligence sensible ? Une réappropriation radicale de notre droit à l’œuvre qui bouleverse les hiérarchies culturelles établies.
Le visionnage accéléré, cette pratique désormais courante, surtout pour les jeunes générations, qui permet de consommer des contenus à 1,25x, 1,5x voire 2x leur vitesse normale, est trop souvent réduit à un symptôme de notre époque, qui serait malade de la vitesse et inattentive. On accuse les jeunes de zapping permanent et d’incapacité à se concentrer. Cette lecture est à mon sens erronée : c’est très bien de regarder plus vite les films, les séries, les informations ou autres « contenus » à l’accéléré, ce n’est pas un déficit d’attention, c’est au contraire une exigence d’une qualité de contenu. Je vais essayer de démontrer pourquoi.
Cette exigence se manifeste par une pratique subtile et nuancée. Le.la spectateur.rice qui accélère ne le fait pas uniformément, mais sculpte son expérience en temps réel : par moments, on choisit de se remettre en vitesse normale, quand on sent qu’on est face à un moment de chef d’œuvre qui nous intéresse. C’est une navigation intime dans le flux, une danse de l’esprit avec les images, où chaque changement de vitesse devient un acte critique, une décision esthétique. 59 % des membres de la Gen Z regardent des versions plus longues de vidéos qu’ils découvrent sur des applications de vidéos courtes, démontrant que loin d’être prisonnier.ère.s de formats courts, ces dernier.ère.s naviguent avec agilité entre différentes temporalités. Et d’ailleurs, à l’intérieur même de certaines vidéos créées par des influenceur.se.s, il peut y avoir des moments d’accélération de leur parole, ces dernier.ère.s anticipent l’accélération que leurs spectateur.rice.s feraient.
L’accélération n’est donc pas une fuite mais une quête, celle des moments de grâce, des fulgurances qui justifient le retour à la vitesse « normale ». C’est reconnaître que toute œuvre n’est pas uniformément dense, que le rythme imposé par le.la créateur.rice n’est pas nécessairement le rythme optimal pour chaque spectateur.rice. Cela a à mon avis un excellent impact cognitif, contrairement à ce qu’on nous dit. Cette agilité cognitive, cette capacité à moduler sa réception en fonction de l’intérêt ressenti, développe une forme d’intelligence critique que les générations précédentes, soumises au diktat du rythme unique de la projection en salle ou de la diffusion télévisuelle, n’ont pas pu développer de la même manière.
Cette pratique de l’accélération s’inscrit dans un mouvement plus large de réappropriation culturelle qui trouve son fondement théorique dans les droits culturels, tels qu’énoncés dans la Déclaration de Fribourg de 2007. Les droits culturels visent à garantir à chacun.e la liberté de vivre son identité culturelle, comprise comme « l’ensemble des références culturelles par lesquelles une personne, seule ou en commun, se définit, se constitue, communique et entend être reconnue dans sa dignité ». L’accélération du visionnage, en ce sens, n’est pas une dégradation de l’œuvre mais une modalité de son appropriation, un exercice concret du droit de « participer à la vie culturelle » reconnu par l’article 27 de la Déclaration universelle des droits de l’homme.
Le.la spectateur.rice qui accélère affirme son droit à interagir avec l’art selon ses propres termes, à ne pas être un simple réceptacle de la vision de l’artiste, mais un.e co-créateur.rice de son expérience esthétique. L’article 5 de la Déclaration de Fribourg garantit la liberté d’expression dans une langue particulière et le droit de « poursuivre un mode de vie associé à la valorisation de ses ressources culturelles ». Par extension, pourquoi ne pas reconnaître le droit de poursuivre un mode de visionnage associé à la valorisation de ses ressources temporelles et cognitives ?
L’œuvre n’est plus un objet sacré et intouchable, mais un matériau vivant, ouvert à la réinterprétation, à la recréation, et c’est tant mieux. D’ailleurs, la bande annonce du film « Film Socialisme » de Jean-Luc Godard (2010) était le film entier (1h40) accéléré en 2 minutes, comme un pied de nez. Jean-Luc Godard aurait certainement adoré que les spectateur.rice.s soient libres de regarder ses films à la vitesse qu’ils veulent. Pourquoi il aurait adoré ? Car il savait que les gens y verraient autre chose que ce qu’il y avait mis lui-même, et c’est bien cela la puissance de l’art, sa recréation par les spectateur.rice.s. Cette vision reconnaît que l’œuvre n’existe pleinement que dans sa rencontre avec un public actif, créatif, qui se l’approprie et la transforme.
L’accélération du visionnage constitue un acte d’éducation aux médias et à l’information par la pratique. Elle développe des compétences cognitives spécifiques : la capacité à évaluer rapidement la densité informationnelle d’un contenu, à hiérarchiser les éléments narratifs, à identifier les moments-clés d’une œuvre. Presque deux tiers de la Gen Z envoient des messages sur les réseaux sociaux à propos de séries ou de contenus vidéo. Pendant leur visionnage, ils sont 60% à parler simultanément avec leurs amis. Cette pratique multitâche n’est pas une dispersion mais une augmentation de l’expérience de visionnage par le partage et le commentaire en temps réel. A ce sujet, lire l’article « La réinvention de la séance collective de cinéma sur TikTok ».
Le.la spectateur.rice devient son.sa propre programmateur.rice, son.sa propre monteur.se, exerçant une curation instantanée des contenus. Cette pratique s’inscrit dans un écosystème médiatique plus large où les 15-24 ans maîtrisent l’art de composer leurs usages à la carte. Ils regardent très souvent les programmes TV en rattrapage, notamment les émissions de télé-réalité et les genres à suspens incitant au « binge-watching ». L’accélération n’est qu’un outil parmi d’autres dans cette boîte à outils de la réception active.
Cette agilité cognitive, loin de nous abêtir, nous rend plus intelligent.e.s, plus conscient.e.s de la valeur de notre temps et de notre attention. Comme je l’écrivais dans « Nuée d’écrans nuancés » : sur un téléphone, on est exposé.e à une plus grande diversité d’activités, d’interactions et de contenus, et ce, à une vitesse plus grande. Cela demande une agilité cérébrale plus importante, que l’on peut hâtivement qualifier de déficit d’attention ou de superficialité. Mais en termes purement objectifs, le cerveau est sollicité par plus d’informations qu’auparavant, et il n’a jamais été prouvé scientifiquement que cela réduisait l’intelligence.
Face à ces nouvelles pratiques, le monde artistique est assez divisé. D’un côté, des créateur.rice.s qui s’offusquent, voyant dans l’accélération une profanation de leur œuvre. Netflix a fait face à une polémique lors du développement d’un player permettant de regarder en accéléré ses programmes, accusé par certain.e.s artistes de porter atteinte à l’intégrité des œuvres. De l’autre, des artistes qui comprennent que l’art vit dans sa réappropriation par le public.
Les artistes qui veulent qu’on « respecte » leur œuvre n’ont pas compris ce que c’était que l’art, ils ont juste compris ce qu’était la domination et la vanité. L’artiste qui exige un mode de réception unique, qui refuse toute appropriation créative de son œuvre, reste prisonnier.ère d’une vision surannée de l’art, fondée sur la domination symbolique et non sur le partage.
La véritable création artistique accepte, voire célèbre, la multiplicité des lectures et des appropriations. Elle reconnaît que l’œuvre, une fois livrée au public, ne lui appartient plus entièrement. Elle vit sa propre vie dans les consciences et les pratiques de celles et ceux qui la reçoivent. L’accélération, le ralentissement, le découpage, le remontage, le commentaire, la parodie, toutes ces pratiques participent de la vie culturelle de l’œuvre, de sa circulation sociale et historique, de son impact réel sur les imaginaires.
Les institutions culturelles, héritières d’un modèle de démocratisation culturelle vertical et paternaliste, peinent à intégrer ces nouvelles pratiques. Elles restent souvent prisonnières d’une vision où le public doit être « éduqué » aux bonnes pratiques de réception, où la médiation consiste à traduire le savoir légitime pour des publics supposés ignorant.e.s. Les droits culturels ne doivent pas être pensés comme une limite aux politiques culturelles, mais comme un fondement exigeant la mise en place des politiques qui répondent à nombre de préoccupations.
La révolution numérique a fait de nous tou.te.s des producteur.rice.s et des diffuseur.se.s de contenus, déplaçant le centre de gravité de la culture de l’institution vers l’individu. Les politiques culturelles doivent prendre acte de ce changement de paradigme et passer d’une logique de l’offre à une logique de l’accompagnement des pratiques. Les changements attentionnels auraient un superbe impact, dès lors qu’on respecte les droits culturels des personnes, car elles n’acceptent plus de s’ennuyer devant de mauvais spectacles. Je sais que c’est un peu brutal, mais je pointe une réalité que le secteur culturel peine à admettre : une part significative de la production artistique subventionnée ne trouve pas son public non pas par manque d’éducation de ce dernier, mais par manque d’intérêt réel pour les publics de la part des artistes et des institutions. Il n’y a pas d’adresse. La vraie exigence, elle est dans l’intérêt pour les personnes à qui on s’adresse. C’est donc très bien que les spectateur.rice.s n’en soient plus dupes, car ils et elles ont plus de connaissances qu’avant.
Cette transformation implique de repenser radicalement la médiation culturelle. Il ne s’agit plus d’une traduction unilatérale du savoir légitime, mais d’un dialogue, d’une mise en partage des expériences et des savoir-faire. La mission d’observation doit permettre de faire culture commune à partir des différents référentiels, reconnaissant la diversité des approches et des pratiques culturelles.
Il s’agit de créer des espaces de confiance où les publics peuvent exprimer leurs goûts, leurs rejets, leurs manières de faire, sans être jugés. C’est en s’intéressant sincèrement à ces « usages », y compris l’accélération, le zapping, le multitasking, que les institutions culturelles pourront retisser du lien avec les citoyen.ne.s et réaffirmer leur pertinence. Les médiateur.rice.s culturel.le.s doivent apprendre à valoriser ces compétences développées par les publics : la navigation transmédiatique, la curation personnelle, la création de communautés d’interprétation.
L’enjeu est de construire une véritable démocratie culturelle, où chaque personne est reconnue dans sa capacité à contribuer à la vie culturelle collective. Pour ses promoteur.rice.s, les droits culturels visent à garantir à chacun.e la liberté de vivre son identité culturelle, comprise comme « l’ensemble des références culturelles par lesquelles une personne, seule ou en commun, se définit, se constitue, communique et entend être reconnue dans sa dignité ». Cela passe par une remise en question profonde des hiérarchies culturelles et des postures d’autorité.
L’artiste, comme l’institution, doit apprendre à « faire avec », à composer avec l’intelligence collective, à voir dans ces pratiques émergentes non pas une menace, mais une opportunité de réinventer l’art et la culture. Les données sont éloquentes : Plus de la moitié des 15-24 ans se rendent tous les jours sur des sites et applications de vidéo et cinéma (55,9% contre 37,5% pour l’ensemble de la population). Cette génération n’est pas en rupture avec la culture, elle en redéfinit les modalités d’accès et de pratique.
Les créateur.rice.s qui sauront embrasser cette transformation, qui accepteront de voir leurs œuvres vivre différemment dans les pratiques des publics, qui comprendront que l’accélération peut être une forme d’hommage, on n’accélère que ce qu’on veut voir jusqu’au bout, celles et ceux-là trouveront des publics engagé.e.s, créatif.ve.s, fidèles. Les autres resteront prisonnier.ère.s dans leur tour d’ivoire, se lamentant sur la décadence des temps modernes tout en perdant progressivement leur pertinence sociale.
L’avenir appartient à une culture du remix, de l’appropriation, de la transformation créative. Une culture où le.la spectateur.rice n’est plus passif.ve mais acteur.rice, où l’œuvre n’est plus close mais ouverte, où la vitesse n’est plus ennemie mais alliée de la profondeur. C’est cette culture-là que nous devons construire ensemble, artistes et publics réconcilié.e.s dans une nouvelle alliance créative.
L’accélération du visionnage n’est finalement qu’un symptôme d’une transformation plus profonde : l’émergence d’une nouvelle écologie de l’attention où chacun.e devient gestionnaire actif.ve de ses ressources cognitives et temporelles. Oui, notre espace médiatique est saturé de contenus, les jeunes passent environ 4,7 heures par jour à regarder des formats longs, alors la capacité à moduler sa vitesse de réception devient une compétence de survie culturelle.
Cette pratique affirme avec force que notre temps a de la valeur, que notre attention est précieuse, et que nous avons le droit de l’investir selon nos propres termes. Elle constitue une forme de résistance à l’économie de l’attention qui cherche à nous capturer, à nous retenir, à nous consommer. En accélérant, nous reprenons le contrôle, nous affirmons notre souveraineté sur notre expérience culturelle.
Les institutions culturelles et les créateur.rice.s qui sauront reconnaître et valoriser cette nouvelle forme d’intelligence sensible, qui accepteront de voir dans l’accélération non pas une dégradation mais une modalité légitime de l’expérience esthétique, celles et ceux-là seront les artisan.e.s d’une culture véritablement démocratique, inclusive et vivante. Car comme le rappelle la Déclaration de Fribourg, cette Déclaration est confiée aux personnes, aux communautés, aux institutions et organisations qui entendent participer au développement des droits, libertés et responsabilités qu’elle énonce. L’œil accéléré n’est pas l’œil dégradé : c’est l’œil augmenté, l’œil critique, l’œil créateur. C’est l’œil de notre temps.
L’image est devenue un langage que tout un chacun « parle » au quotidien, beaucoup plus qu’avant la démocratisation des outils numériques. Ainsi les enjeux des images touchent plus que jamais notre existence de façon très directe, aux niveaux psychologique, sociologique, politique, artistique... Il me semble essentiel de ne pas faire l’économie d’une pensée critique sur les images, leurs technologies, leurs usages. Pour penser, rien de tel qu’expérimenter, chercher, conceptualiser, mettre en commun. Je partage ici des ressources, projets et expériences autour des images, je l’espère utiles, dans les domaines éducatif, artistique, philosophique...