La cinéphilie de l’extrait

30 avril 2025. Publié par Benoît Labourdette.
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La cinéphilie traditionnelle vénère l’œuvre entière, mais Internet a fait naître une nouvelle forme : la cinéphilie de l’extrait. Des passionnés apprécient des films via des fragments, créant une culture participative qui redéfinit notre rapport au cinéma.

La cinéphilie traditionnelle

La cinéphilie, c’est le goût du cinéma, l’amour du cinéma. Cela passe par la fréquentation des salles, la lecture de livres et de critiques sur le cinéma, ainsi que la participation à des événements publics comme des festivals ou des nuits thématiques. L’accès personnel aux films se faisait avant via les cassettes VHS, puis les DVD, et maintenant via le téléchargement, légal ou illégal, permettant la constitution d’une cinémathèque personnelle. La participation à des rencontres, à des débats, et le goût pour l’échange autour du cinéma, comme la présence à des avant-premières ou la participation à des tournages, la visite d’expositions ou de studios, ou même des visites thématiques dans des villes, comme les visites Harry Potter à Londres, par exemple, font partie de cette passion.

Il y a dans la cinéphilie traditionnelle un grand respect pour l’intégrité des œuvres. Par exemple, au cinéma, il est important de rester jusqu’à la fin du générique de fin et d’essayer d’en lire tous les détails, même s’ils passent vite. D’ailleurs, dans certains films, les spectateurs qui ont regardé l’ensemble du générique de fin peuvent voir un bonus, une micro-séquence que seuls les « purs » auront vue car ils sont restés pendant tout le générique.

La cinéphilie de l’extrait

Ce que je décris là, c’est une cinéphilie traditionnelle. Je voudrais évoquer maintenant ce que j’appelle la cinéphilie de l’extrait, une nouvelle forme de cinéphilie née avec internet et surtout avec les plateformes vidéo, les youtubeurs et autres comptes TikTok cinéphiles. Il y a de nouveaux types de cinéphiles qui aiment le cinéma tout autant, mais qui ont le goût pour des films qu’ils n’ont pas vus en entier et qu’ils n’ont même pas l’intention de voir en entier. Grâce aux plateformes de vidéo et à la capacité pour tout un chacun, et plus uniquement pour les professionnels du cinéma, d’avoir accès à des extraits ou même à des films entiers et de pouvoir en faire des montages, une nouvelle forme de cinéphilie émerge.

De la même manière que la cassette VHS ou le DVD, qui consistaient à regarder des films sur une télévision, pouvaient sembler des actes de désacralisation du cinéma original qui devait être vu en salle pour avoir toute sa valeur, cette appropriation était bien le fait de cinéphiles. Ces personnes aimaient le cinéma et pouvaient le fréquenter hors des salles, développant ainsi un goût plus précis. On avait la capacité de revoir plusieurs fois de suite la même séquence qu’on adore, d’écouter ou de comparer la bande-son du mixage pour la télévision avec celle du mixage pour le cinéma, ou de découvrir des bonus sur les DVD qui dévoilaient l’envers du décor du film et l’histoire de tous ses collaborateurs. C’était finalement une resacralisation dans un autre espace que celui de la salle, par d’autres pratiques que la simple pratique de spectateur dans une salle de cinéma. Dans la même logique, lire des livres, des biographies, des scénarios édités, pouvait être une façon d’enrichir l’expérience vécue dans la salle.

Sacralisation de la désacralisation

Aujourd’hui, il me semble que, dans la suite de ces pratiques a priori désacralisantes mais qui en réalité resacralisent le goût du cinéma avec d’autres éléments liés aux technologies et aux pratiques contemporaines, on a des spectateurs et des amoureux du cinéma qui choisissent de ne même pas chercher à regarder des films de patrimoine en entier. Il leur suffit, pour leur cinéphilie, d’en avoir vu des extraits, qui sont souvent agrémentés de commentaires et d’informations contextuelles. Ce qu’ils vont sacraliser, c’est leur connaissance encyclopédique, comme s’ils avaient lu un dictionnaire illustré de cinéma sans pouvoir voir tous les films.
On voit aussi sur les réseaux sociaux beaucoup de diffusions d’extraits de films avec tout le principe des mèmes qui déclinent ces extraits, ou des tendances créatives. Par exemple, il y a quelques années, l’extrait « The Queen is Coming » où le jeu sur les réseaux sociaux était de prendre la bande-son d’un extrait du film « The Princess Diaries » (Garry Marshall, 2001), où une personne décroche un téléphone et dit « The Queen is coming ». Il fallait se filmer soi-même en train de décrocher un animal et parler au téléphone avec un animal ! C’était complètement absurde, mais il y a eu des milliers de vidéos de personnes en train de faire ce playback du téléphone décroché, sauf qu’au lieu d’avoir un téléphone en main, ils avaient un animal en main… un chat, un chien, une poule, un lapin, qu’on saisissait d’une main et qu’on mettait contre son oreille. C’était une tendance absolument hilarante. Et c’est une forme de cinéphilie, de partage, d’un goût pour le cinéma, car cet extrait était précisément pris parce qu’il venait d’un film. Ce n’était pas une bande-son prise au hasard. Donc la sacralisation du cinéma jouait en fait à plein, avec un jeu de caricature, approprié par un grand nombre de personnes.

Ce que je voudrais pointer ici, c’est que cette cinéphilie de l’extrait, qui se suffit d’avoir vu des extraits et qui ne cherche pas à voir tous les films, n’est pas du tout une « mauvaise » cinéphilie par rapport à une cinéphilie traditionnelle qui consistait à voir les films en salles. Car cette cinéphilie de l’extrait prend acte du fait qu’il est impossible de voir tous les films en termes de temps et donne finalement une place plus importante aux actes de la personne, comme le partage de contenus sur les réseaux sociaux ou la fabrication créative de mèmes en relation avec le cinéma. Ainsi, les cinéphiles de l’extrait ont une place créative plus grande. Ils se saisissent du cinéma pour leurs propres gestes créatifs aussi. Leur statut n’est plus celui de simple spectateur mais de personnes qui partagent aussi leurs remixages et réinterprétations des objets audiovisuels eux-mêmes. Il y a aussi les fan-fictions, des films entiers faits par des cinéphiles pour enrichir l’univers, comme l’univers Star Wars par exemple, ou le mashup, le réemploi d’extraits de divers films pour faire d’autres films, souvent satyriques, qui sont d’autres sujets d’ailleurs, dans lesquels je ne vais pas rentrer en détail ici.

Envisager ces nouvelles pratiques comme un moteur créatif

Je voudrais terminer par une suggestion pour les producteurs et cinéastes : sachez que vos films, désormais et dans le futur, ne seront peut-être plus seulement vus en entier mais peut-être uniquement partiellement. Est-ce que cela a un impact sur la création des films eux-mêmes ? J’évoque ce sujet pour dépasser le jugement premier qui serait de prétendre que ces nouvelles pratiques seraient moins « pures » que des pratiques plus traditionnelles. Elles sont tout aussi respectables et elles ont un impact sur la création. Elles mettent aussi en perspective le sujet du piratage, car la remanipulation d’extraits passe globalement par l’accès illégal à des films entiers sur internet, téléchargés sous forme de fichiers pour pouvoir être remaniés et en sortir des extraits qui contribuent tout à fait à la notoriété des films et donc potentiellement à l’économie du cinéma professionnel. Il ne faut absolument pas voir le piratage par les amoureux du cinéma comme quelque chose de négatif pour le cinéma, au contraire. Je ne dis pas qu’il n’y a pas des plateformes de piratage qui tirent des profits anormaux et illégaux. C’est un sujet beaucoup plus complexe qu’on le croit de prime abord et je vous invite à consulter un article que j’ai écrit sur les fondamentaux juridiques pour une bonne compréhension de ce sujet et pour produire des actions vraiment utiles.

De la même manière qu’on pouvait prendre en compte les cinéphiles en leur offrant un bonus après le générique de fin pour ceux qui avaient regardé le générique en entier, les cinéastes peuvent aussi prendre en compte et jouer avec les spectateurs qui ne verront que des extraits de leurs films et qui ne verront jamais certains films en entier, mais qui pourtant les aimeront, les partageront, les apprécieront, en parleront. Ces extraits de films rentreront dans leur culture et forgeront cette « culture cinématographique nouvelle génération ».

L’image est devenue un langage que tout un chacun « parle » au quotidien, beaucoup plus qu’avant la démocratisation des outils numériques. Ainsi les enjeux des images touchent plus que jamais notre existence de façon très directe, aux niveaux psychologique, sociologique, politique, artistique... Il me semble essentiel de ne pas faire l’économie d’une pensée critique sur les images, leurs technologies, leurs usages. Pour penser, rien de tel qu’expérimenter, chercher, conceptualiser, mettre en commun. Je partage ici des ressources, projets et expériences autour des images, je l’espère utiles, dans les domaines éducatif, artistique, philosophique...


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