Les images oscillent perpétuellement entre réel et imaginaire. Cette frontière poreuse révèle moins une confusion qu’une caractéristique fondamentale de notre rapport au visible et à la mémoire.
Vous est-il déjà arrivé, en regardant un film ou une série, de ressentir ce trouble singulier lors d’une coupure publicitaire ? Ce moment où l’on ne sait plus distinguer si cette publicité est réelle, c’est à dire destinée à nous faire acheter des biens ou des services, ou si elle n’est qu’imaginaire, intégrée à la fiction pour s’adresser aux personnages de l’histoire inventée. Ce trouble interroge notre identité même : qui sommes-nous dans cet espace audiovisuel ? Comment celui-ci s’adresse-t-il à nous ? À l’endroit de notre imaginaire ou à l’endroit de notre réalité ?
Cette confusion rejoint celle que nous éprouvons parfois au réveil d’un rêve particulièrement réaliste. Avons-nous vécu cette scène ou l’avons-nous seulement rêvée ? Comme l’écrivait Jorge Luis Borges dans Fictions (1944) : « La réalité n’est pas toujours probable, ni vraisemblable. » Cette indistinction n’est pas accidentelle ; elle révèle le fonctionnement même de notre cerveau.
Car notre mémoire ne fonctionne pas comme une bibliothèque où seraient stockés des souvenirs intacts. Elle reconstruit en permanence les liens de sens à partir de ce qui lui est disponible, intérieurement et extérieurement. Les travaux du neuroscientifique Antonio Damasio dans L’Erreur de Descartes (1994) montrent que « le cerveau ne photographie pas le réel, il le reconstruit constamment ». Cette reconstruction permanente explique pourquoi nos souvenirs d’enfance nous troublent parfois aussi : nous rappelons-nous vraiment de ce moment vécu, ou notre mémoire s’est-elle construite à partir des récits de famille, des photographies, des anecdotes répétées qui ont fini par le créer en nous comme une réalité que nous aurions perçue par nous-mêmes ?
Notre cerveau, comme l’ont démontré les travaux de Stanislas Dehaene sur la conscience et d’Olivier Houdé sur le système cognitif, n’est pas en capacité de nous donner accès à une vérité historique pure, un « vrai » souvenir opposé à la reconstruction. Tout est reconstruction, y compris notre perception visuelle présente, qui nous semble pourtant si évidente et objective.
Nous croyons voir les choses de façon globale et nette devant nous, au présent. Pourtant, la zone de netteté dans notre vision, la fovéa, est extrêmement limitée, ne couvrant qu’environ 2 degrés d’angle visuel. Ce qui nous donne cette image du réel apparemment complète et stable, c’est une reconstruction permanente opérée par nos mouvements oculaires incessants, nos saccades qui balaient l’espace environ trois fois par seconde. La méthode Bates de rééducation visuelle, développée par William H. Bates au début du XXe Siècle, nommée L’Art de voir, travaille entre autres cette mobilité oculaire : l’œil vivant est un œil en mouvement, jamais figé.
Ainsi, même le présent est déjà une reconstruction. Il n’existe pas de perception ontologique pure du monde qui serait devant nous. Cette reconstruction sélective explique nos angles morts perceptifs et nos projections. Avez-vous déjà fait l’expérience d’acheter une voiture d’une certaine marque et de soudain remarquer ce modèle partout dans les rues ? Les voitures n’ont pas proliféré ; c’est votre attention qui s’est reconfigurée, illustrant ce que la psychologie nomme le « biais de fréquence » ou l’effet Baader-Meinhof.
Si nous revenons aux images audiovisuelles, nous devons distinguer plusieurs régimes qui coexistent et parfois se superposent :
Chaque image constitue ainsi un millefeuille de ces différents régimes. Mais l’effet qu’une image produira en nous, la croyance qu’elle suscitera, qu’il s’agisse du reflet d’une réalité ou d’une fiction dans laquelle plonger, ne dépend pas seulement de l’image elle-même mais de la fonction qui lui est assignée. Un même plan d’une villa sur le lac de Côme peut avoir la fonction d’un souvenir personnel de vacances, ou être un document journalistique sur des événements régionaux, ou encore l’introduction d’une scène dans un film de James Bond. C’est le cadrage institutionnel et contextuel qui détermine notre mode de réception.
Cette porosité entre réel et fiction dans les images révèle que notre réalité elle-même est tissée par la fiction. L’anthropologue Jack Goody, dans La Raison graphique (1979), montrait comment l’écriture et les représentations structurent nos catégories de pensée. Le sociologue Cornelius Castoriadis développait dans L’Institution imaginaire de la société (1975) l’idée que « l’histoire est essentiellement poièsis, création et genèse ontologique dans et par le faire et le représenter/dire des êtres humains ».
Des exemples contemporains amusants abondent. Des groupes comme Gorillaz ou Daft Punk ont créé des personnages musicaux qui transcendent leurs créateur·rice·s, caché·e·s derrière eux de façon explicite comme des marionnettistes. Au Japon, la chanteuse virtuelle Hatsune Miku remplit des salles de concert. Des personnages fictifs maintiennent des présences actives sur les réseaux sociaux, interagissant avec le public comme s’ils étaient réels. En politique même, l’Albanie a créé en septembre 2025 la première « ministre IA », Diella, ministre des marchés publics.
Ces phénomènes ne sont pas des anomalies mais des révélateurs. Ils montrent que la distinction entre réel et fiction n’est pas une ligne de démarcation nette mais plutôt un spectre sur lequel nous naviguons constamment. Le philosophe Vilém Flusser, dans Pour une philosophie de la photographie (1983), affirmait que « les images techniques sont des surfaces signifiantes qui traduisent des processus en scènes ». Elles ne reproduisent pas le monde ; elles le produisent.
Le trouble que nous ressentons face aux publicités ambiguës dans les fictions est donc légitime et révélateur. Il nous invite à dépasser une approche purement technique de l’image, ce qui apparaît sur les écrans, pour considérer sa fonction sociale et cognitive. L’image n’existe pas en soi ; elle existe dans un réseau de significations, d’usages et d’interprétations.
Cette conscience des modalités de fonctionnement des images me semble nécessaire, non pas pour établir une hiérarchie entre « vraies » et « fausses » images, mais pour comprendre comment nous vivons notre monde, où réel et imaginaire sont indissociablement entrelacés. Les artistes l’ont bien compris, n’hésitant plus à utiliser de vraies fausses publicités, de vraies fausses vidéos de réseaux sociaux, créant des univers transmédias où la fiction déborde de son cadre initial.
J’espère que cette introduction à la complexité des régimes d’images est utile pour comprendre toutes les implications des images. Il ne s’agit pas de démêler le vrai du faux, entreprise vouée à l’échec, mais d’accepter et comprendre cette condition hybride de notre rapport aux images, où la reconstruction mémorielle, la perception présente et l’imagination prospective se mêlent en permanence pour constituer ce que nous appelons notre réalité.
L’image est devenue un langage que tout un chacun « parle » au quotidien, beaucoup plus qu’avant la démocratisation des outils numériques. Ainsi les enjeux des images touchent plus que jamais notre existence de façon très directe, aux niveaux psychologique, sociologique, politique, artistique... Il me semble essentiel de ne pas faire l’économie d’une pensée critique sur les images, leurs technologies, leurs usages. Pour penser, rien de tel qu’expérimenter, chercher, conceptualiser, mettre en commun. Je partage ici des ressources, projets et expériences autour des images, je l’espère utiles, dans les domaines éducatif, artistique, philosophique...