Contrairement à l’idée que les réseaux sociaux isolent, ils réinventent des moments de partage collectif, comme la séance de cinéma. Sur TikTok, Twitch ou YouTube, des lives diffusent des films en temps réel, créant une expérience commune où les spectateurs interagissent. Ces pratiques, bien qu’en marge des droits d’auteur, révèlent une envie profonde de partager des émotions autour d’œuvres culturelles. Le cinéma, même virtuel, reste un puissant vecteur de lien social.
On postule souvent que les réseaux sociaux encourageraient les êtres humains à un repli sur soi, dans leur bulle individuelle. Cependant, cette vision est principalement liée à une peur de l’inconnu, du nouveau, de l’innovation. Cette peur est tout à fait normale, car ce qui est mystérieux nous inquiète. La peur, c’est avant tout la peur de l’inconnu.
Concernant la séance de cinéma, ce moment partagé dans un espace-temps commun, qu’on y aille seul ou avec des amis, représente une expérience collective en temps réel. Cette expérience incarne une force humaine très importante, une énergie particulière qui se dégage de ce moment partagé, comme lorsqu’on assiste à un spectacle ou à un concert. D’ailleurs, en anglais, la salle de cinéma s’appelle « theater », le même mot que pour le théâtre. C’est vraiment l’endroit du spectacle, cet espace partagé.
La télévision, avec son flux identique pour tout un chacun, a d’une certaine manière ouvert spatialement ce sentiment de communauté. On sait que ce qu’on regarde au même instant est également vu par d’autres personnes. Ce sentiment est encore plus fort avec le direct télévisuel, où les personnes à l’écran vivent ce moment présent avec nous.
L’accès individualisé aux médias, permis par Internet, a changé la donne. Sur Internet, on n’est plus sur un flux commun auquel tout le monde se connecte en même temps. Chacun va chercher à son rythme la donnée qu’il souhaite. Cependant, Internet permet aussi le live, et on le sait bien, les lives sur Internet rassemblent des communautés moins nombreuses, mais beaucoup plus engagées, reliées à un sujet très précis. On est dans des niches, et non plus dans du grand public.
Avec des plateformes comme Twitch et TikTok, ou même YouTube, qui permettent les lives, l’interaction avec les spectateurs se fait à l’écrit. On a le live en train de se dérouler devant nos yeux, et on voit les messages écrits des personnes qui interagissent. Grâce à ce système de live, des utilisateurs ont réinventé la séance de cinéma.
En ce début d’année 2025, on trouve sur TikTok des lives auxquels on se connecte pour regarder des films grand public : des classiques avec Louis de Funès, des dessins animés Pixar, des films comme Harry Potter, etc. Comme à la télévision, on peut arriver en cours de film, et un espace de commentaires permet d’interagir avec les autres spectateurs. Ces lives, initialement hébergés sur Twitch, sont repris sur TikTok grâce à une astuce sémantique. En effet, en termes juridiques, cette pratique est rigoureusement interdite, car les organisateurs n’ont pas les droits des films. L’astuce consiste à mettre en scène l’accueil dans le live pour faire croire à TikTok qu’il s’agit d’un simple live et non pas de la diffusion d’un film.
Cet article est écrit janvier 2025. Il est tout à fait vraisemblable que TikTok, une fois informé de cette pratique, interdira ou censurera ces lives pour éviter des conflits avec les ayants droit des films. Mais ce n’est pas cet aspect que je commente ici. Ce qui est fascinant, c’est l’envie forte des personnes de se rassembler autour d’œuvres qui font culture commune et de vivre leur diffusion dans le même temps.
C’est très beau de voir la force du cinéma, de ces œuvres conçues pour rassembler et qui continuent de le faire grâce à cette réinvention de la salle de cinéma « virtuelle ». Cette séance prend toute sa valeur parce que d’autres personnes sont présentes en même temps que moi. Ces films, bien que facilement accessibles sur Internet, prennent une saveur particulière grâce au moment partagé. Le film devient alors l’instrument d’une expérience sociale de partage autour d’une culture commune, qui nous fait exister dans la communauté humaine à travers notre expérience esthétique et émotionnelle.
C’est le rôle profond, humaniste et démocratique de la culture que les utilisateurs eux-mêmes réinventent. Ces utilisateurs peuvent le faire par simple opportunisme, pour attirer du monde sur leur chaîne et potentiellement recevoir quelques rétributions de la part de TikTok. Mais peu importe leurs motivations, ce qui compte, c’est que des personnes trouvent sens et plaisir à se rassembler dans ces moments-là, quelle que soit l’intention de ceux qui organisent ces rassemblements.
Depuis 2011, des projections itinérantes ont lieu dans des quartiers, en lien avec les salles de cinéma. On emmène le public dans la rue, avec un vidéoprojecteur portable, et on projette sur les murs de la ville des extraits de films ou des courts-métrages. Ces moments partagent l’émotion d’être ensemble d’une façon atypique, complémentaire avec le cinéma traditionnel. Ces projections créent des partages humains très forts, un peu comme sur les réseaux sociaux.
Ces événements ont toujours lieu le soir, à la nuit tombée, car ils ne pourraient pas fonctionner de jour, tout comme une salle de cinéma doit être dans le noir pour que l’écran soit visible. Le groupe qui suit les films s’enrichit au fil de la soirée, accueillant des passants qui découvrent ce moment de partage et choisissent, de façon impromptue, d’y participer.
Ce qui attire ces passants, c’est la fascination pour la projection cinématographique et l’expérience sociale qu’elle engendre. Les œuvres d’art nous permettent, par ce partage culturel, de sentir notre communauté humaine à travers l’expérience esthétique. On peut ressentir cette communauté de bien d’autres manières – à travers le sport, les activités professionnelles, les sorties au café ou au musée –, mais l’expérience esthétique cinématographique, dans un temps commun, est particulièrement forte.
Cette expérience se réinvente constamment. Moi, je l’ai réinventée sur les murs des villes, et aujourd’hui, des utilisateurs des réseaux sociaux la réinventent en ligne. Ces réinventions témoignent de la puissance durable du cinéma comme outil de rassemblement et de partage culturel.
L’image est devenue un langage que tout un chacun « parle » au quotidien, beaucoup plus qu’avant la démocratisation des outils numériques. Ainsi les enjeux des images touchent plus que jamais notre existence de façon très directe, aux niveaux psychologique, sociologique, politique, artistique... Il me semble essentiel de ne pas faire l’économie d’une pensée critique sur les images, leurs technologies, leurs usages. Pour penser, rien de tel qu’expérimenter, chercher, conceptualiser, mettre en commun. Je partage ici des ressources, projets et expériences autour des images, je l’espère utiles, dans les domaines éducatif, artistique, philosophique...