Dans le cadre du Projet national pour l’avenir de l’audiovisuel en bibliothèque publique, une série d’auditions dites « politiques » a été menée en juin 2026. J’en restitue ici les enseignements, avec les convictions personnelles que je porte, et le plaidoyer écrit collectivement le 6 juillet 2026 à la BnF.
Un projet national, et des auditions pour poser la question du sens
Le Projet national pour l’avenir de l’audiovisuel en bibliothèque publique est une consultation portée par le ministère de la Culture, avec Images en Bibliothèques et le CNC. Pendant un an, sept groupes de travail réunissant plus de quatre-vingts bibliothécaires ont traité les questions concrètes du métier, des collections physiques à la formation en passant par l’action culturelle et les espaces, sur la base d’un questionnaire auquel 420 professionnels représentant plus de 500 établissements avaient répondu au printemps 2025. Je relate l’ensemble de cette aventure, qui s’est conclue par une journée de restitution le 6 juillet 2026 à la BnF, dans un autre article (lien à insérer), et tous les travaux sont consultables sur le site du projet : https://projetnational-av-bib.fr/.
Au sein du comité de pilotage, j’ai porté avec Pascale Issartel un volet particulier de ce chantier : une série d’auditions que nous avons appelées « politiques », menées en juin 2026, pendant que les groupes de travail terminaient leurs livrables. Nous avons rencontré l’ADRC, l’agence nationale pour le développement du cinéma dans les régions ; les associations d’élus, c’est-à-dire la FNCC, l’Association des maires de France et Départements de France ; les associations professionnelles, l’ABF et la FILL ; l’Observatoire des politiques culturelles ; et la cinéaste Julie Bertuccelli, présidente de la Cinémathèque du documentaire. Les groupes de travail regardaient le métier de l’intérieur ; avec ces auditions, nous cherchions autre chose : entendre des acteurs qui regardent les bibliothèques depuis l’extérieur du réseau, et leur poser la question du sens. Pourquoi une collectivité soutient-elle l’audiovisuel dans sa médiathèque ? Qu’est-ce qu’une politique publique des images sur un territoire ? Il me semblait important que ce sujet soit porté politiquement, parce que sans récit de l’importance des bibliothèques sur leur territoire, au-delà de leur seul patrimoine, il n’y a pas de financements locaux, et sans financements locaux, il n’y a tout simplement pas de contenus dans leurs murs.
Des budgets sous contrainte et des élus qui demandent à comprendre
L’audition des associations d’élus est celle qui nous a le plus déplacés, parce qu’elle nous a remis sous les yeux un contexte que nous, acteurs de la culture, avons tendance à perdre de vue. Les départements gèrent 5 300 collèges publics et s’attendent, au vu des projections démographiques, à en fermer plusieurs centaines dans les dix ans, avec environ 600 000 collégiens en moins. Plus des deux tiers de leurs budgets vont aux dépenses sociales, si bien que les compétences dites partagées, dont la culture, sont, selon leurs propres mots, toujours les premières « en délicatesse ». S’y ajoute une séquence électorale chargée, la présidentielle puis les départementales dans la foulée en 2027, c’est-à-dire des équipes nouvelles à rencontrer partout, alors que le renouvellement municipal vient déjà de rebattre les cartes. Un représentant des départements est allé jusqu’à se demander devant nous si l’on verrait encore des bibliothèques dans dix ans. Il a répondu lui-même que oui, mais le fait que la question puisse être posée en dit long sur le climat.
Dans ce paysage, deux choses m’ont frappé. D’abord, les élus voient la mutation du métier de bibliothécaire. Ils la voient de leur place, et ils perçoivent des professionnels en questionnement profond, un modèle de médiathèque hérité des années 1980 et 1990 qui cherche sa suite. Le président de la FNCC a décrit la trajectoire d’agents formés il y a trente ans, au sommet de la nouveauté, qui se sont sentis dépassés par la dématérialisation, puis dépossédés, puis démotivés. Il a aussi défendu la vocation populaire des médiathèques, faites pour que celui qui aime Sardou y trouve le disque de Sardou, et pas seulement pour ceux qui ont déjà les moyens intellectuels et financiers d’accéder aux œuvres les plus légitimées.
Ensuite, les élus formulent une demande de dialogue : « Aidez-nous à comprendre ce que sont devenues les bibliothèques, ce qui s’y fait, ce qui s’y joue, pour que nous puissions les défendre. » Ils rappellent d’ailleurs que la bibliothèque est le premier équipement culturel de France, présente dans près de deux communes sur trois, quand à peine 17 % des communes et intercommunalités ont un cinéma. De cette demande naît, pendant ces auditions, l’idée d’un guide à destination des élus sur l’évolution des usages en bibliothèque. C’est elle qui a donné naissance à l’atelier d’écriture d’un « plaidoyer », qui a eu lieu pendant la journée de restitution du projet, le 6 juillet 2026, et que j’ai animé. Une élue de terrain a résumé sa méthode après douze ans de mandat : ne jamais imposer un modèle, les solutions sont locales, il faut aider celles et ceux qui ont des idées.
La tension entre le local et le commun
Les associations professionnelles, l’ABF et la FILL, ont dressé le tableau d’un paysage extrêmement divers. La décentralisation produit des initiatives locales nombreuses et inventives, comme le travail mené depuis la fin des années 1980 en Bretagne autour des films produits sur le territoire, mais aussi des décisions rapides, prises à courte vue, une offre numérique supprimée dans un département quand elle se développe dans un autre, des collections musicales arrêtées par simple non-remplacement d’un départ en retraite. Nous ne sommes plus dans un monde où chaque habitant, où qu’il vive, se voit garantir le même accès aux mêmes ressources. Une question a traversé toute cette audition : faut-il encore une politique nationale, et laquelle, quand tant de choses se jouent localement ? Elle est restée ouverte, et je crois qu’elle est au cœur du sujet.
Emmanuel Vergès, codirecteur de l’Observatoire des politiques culturelles, a donné à cette tension son armature conceptuelle. Il aborde les bibliothèques comme l’un des équipements d’une politique culturelle territoriale, et il les décrit comme ceux qui incarnent le plus profondément les droits culturels : interdisciplinaires, intergénérationnels, ouverts à tous et presque tout le temps. Beaucoup de choses se jouent désormais localement, et c’est une richesse ; « les périphéries, dit-il, sont plus intelligentes que le centre ». Mais une fragmentation sans garantie d’État ne produirait que des intérêts territoriaux, des citadelles. D’où son insistance sur ce qu’il appelle le multilatéralisme des politiques culturelles, des politiques qui se composent, qui cherchent des équilibres entre l’État et les collectivités, avec des références communes plutôt que des normes. L’égalité de traitement ne signifie pas des réponses identiques partout ; chaque territoire mobilisera des ressources différentes pour un commun partagé. Il a cette formule, qu’il assume comme une pirouette : « aujourd’hui, le commun, c’est la diversité ».
Sa mise en garde la plus nette porte sur la tentation, répandue chez les bibliothécaires, d’une grande plateforme culturelle d’État qui donnerait accès aux œuvres. La dématérialisation des services publics a laissé de côté les quinze à vingt pour cent de la population en situation d’illectronisme et produit ce que la Défenseure des droits appelle le non-recours ; une plateforme culturelle centralisée produirait de la même manière du non-recours culturel, sans diversité ni découvrabilité, avec une éditorialisation par le haut. Il citait à l’inverse la médiathèque de Lezoux, où « tout est fait avec les habitants », et il a conclu sur une phrase qui situe bien le débat : « L’État doit continuer à assurer l’exigence de l’intérêt général. »
La fin des supports n’est pas une fatalité technique
Emmanuel Vergès a apporté un autre déplacement, qui me semble important pour quiconque pense la politique de ce sujet. Ce qu’il nomme la crise des fonctions des équipements culturels tient d’abord à une transformation des économies publiques, où l’intérêt général se voit conférer la logique de la neutralité du marché, et où la culture se pense en termes d’offres plutôt que d’usages et de pratiques. Dans cette lecture, la disparition des supports physiques relève moins de la technique que d’une opération économique, un nombre restreint d’éditeurs recapitalisant leurs catalogues pour les refinanciariser, comme lors du passage du vinyle au CD, aujourd’hui du DVD aux plateformes. Face à cela, il rappelle que les bibliothèques assument depuis des millénaires deux fonctions, conserver les traces et les rendre accessibles, quels que soient les supports, des tablettes d’argile au codex, et que la fin d’un support en transforme les conditions d’exercice sans les remettre en cause. Mais si les bibliothèques ne prennent pas en charge l’archivage des traces numériques, cette fonction de construction de l’histoire d’une société sera laissée à des plateformes dont la durée de vie est très inférieure à la leur.
La complémentarité entre équipements se construit dans le temps
L’ADRC, née en 1983 pour que le cinéma aille partout où le marché n’assure pas seul une offre de qualité, a apporté une longue expérience de la coopération entre salles de cinéma et médiathèques, qu’elle décrit comme des équipements jumeaux : on y va avec ses enfants, à tout âge, dans une relation intime et quotidienne au lieu, et la disparition de l’un ou de l’autre est toujours un mauvais signal pour la dynamique d’une collectivité. Le festival des Mycéliades, qu’elle porte avec Images en Bibliothèques dans quatre-vingts villes, associe dans chaque ville une salle et une bibliothèque autour d’animations communes. Ce qu’ils en disent est précieux pour les décideurs : construire cette articulation a demandé des années, parce que les calendriers, les statuts, les manières de programmer ne sont pas les mêmes. La coopération entre les équipements d’un territoire est féconde, mais elle ne se décrète pas, elle demande du temps et du travail. Les salles voient aussi dans les médiathèques un relais pour des œuvres qu’elles ne peuvent plus guère programmer, le patrimoine, les productions locales, les films amateurs conservés par les cinémathèques régionales.
Julie Bertuccelli a confirmé ce regard depuis la création. À la question de savoir si une actrice de l’audiovisuel, cinéaste et présidente de la Cinémathèque du documentaire, voit encore les médiathèques, sa réponse est oui, sans hésitation : elle les considère comme un lieu essentiel pour la diffusion du documentaire, et comme l’un des derniers endroits où une diversité d’œuvres reste accessible, à peu de frais, depuis la fermeture des vidéoclubs. Elle a insisté sur les pratiques, faire faire du cinéma aux enfants et aux habitants, sur les partenariats avec les salles, et sur la qualité du visionnage collectif. Le soin qu’on met aux conditions de projection, c’est la valeur qu’on donne à l’œuvre et aux personnes qui sont là.
L’éducation à l’image, revenue dans toutes les bouches
L’éducation à l’image est revenue dans toutes les auditions, sans exception, comme un enjeu démocratique dans une société saturée d’images manipulables à volonté. Les élus l’ont évoquée constamment. Julie Bertuccelli a pointé un paradoxe : dans un monde envahi d’images, l’éducation à l’image, qui ne se confond pas avec l’éducation aux médias et à l’information, reste une option, une variable, avec très peu de moyens. Le CNC a présenté son plan de refondation de l’éducation aux images, quinze mesures annoncées en novembre 2025, où les bibliothèques apparaissent à plusieurs endroits, notamment un fonds d’aide aux dispositifs innovants conditionné au partenariat entre plusieurs structures, et la perspective de conservatoires dédiés au cinéma, à l’instar des conservatoires de musique, de théâtre et de danse, où les bibliothèques pourraient prendre place.
Ce que je porte, la patrimonialisation citoyenne des images du territoire
J’en viens à deux points qui ne sont pas ressortis des auditions et que je présente donc comme des convictions personnelles. Je ne cherche pas à les imposer, mais il me semble utile de les formuler en détail, parce qu’ils touchent selon moi au sens anthropologique de ce qui se joue. Je les avais posés dans un texte de réflexion écrit au démarrage du projet, en octobre 2025.
Le premier point part d’un constat sur les usages. La démocratisation des outils de production audiovisuelle, couplée à leur diffusion désintermédiée par les réseaux numériques, redéfinit les positions respectives du créateur et du spectateur. Chacun produit aujourd’hui des images, comme hier les familles tournaient leurs films de famille, et des applications comme TikTok, quoi qu’on pense d’elles par ailleurs, intègrent dans un même outil le tournage, le montage, la publication et la réponse en vidéo. Cet objet technique réalise étrangement ce que Jean-Luc Godard appelait de ses vœux dans ses Histoire(s) du cinéma, faire des films comme on écrit des lettres, et rappelle le cinématographe Lumière de 1895, qui était à la fois caméra et projecteur. Ce déplacement illustre le passage de la démocratisation culturelle à la démocratie culturelle, au sens que Patrice Meyer-Bisch donne aux droits culturels : chacun, seul ou en commun, a le droit de participer à la vie culturelle, ce qui comprend le droit de développer et de partager des expressions culturelles.
Or cette démocratie audiovisuelle s’exerce aujourd’hui presque exclusivement sur des réseaux sociaux commerciaux, où règne aussi ce que je nomme une violence algorithmique, et dont les logiques ne correspondent jamais à celles du service public, comme Shoshana Zuboff l’a montré dans L’Âge du capitalisme de surveillance (2020). À mon sens, les médiathèques ont un rôle à prendre dans un maillage territorial de préservation de ce qui se produit localement, sur le modèle de ce que des institutions comme la Cinémathèque de Bretagne font depuis longtemps pour les films amateurs et de famille, et y compris pour ce qui se fabrique dans leurs propres murs. Car les bibliothèques mènent partout des actions culturelles autour des images, et ces actions laissent très peu de traces. Faute de récit, tout cet investissement humain et créatif reste invisible, en particulier aux yeux des élus, à qui il devient alors difficile de le défendre. Faire récit de ce qui se vit dans les médiathèques, c’est rendre possible le récit politique, celui du sens de ces lieux sur leur territoire.
Michel de Certeau écrivait que l’espace est un lieu pratiqué ; les médiathèques peuvent devenir les lieux où se pratique et se conserve la mémoire vivante des territoires, non plus seulement comme dépositaires d’œuvres venues d’ailleurs, mais comme productrices et gardiennes des expressions culturelles locales. La mise en œuvre technique en est relativement simple, des serveurs dédiés, sécurisés et souverains, et j’ai pu observer, dans les expériences que j’ai menées en bibliothèque, que la consultation à distance du patrimoine propre d’une médiathèque, en écho à son territoire, suscite d’autant plus la fréquentation du lieu physique lui-même. L’audition des élus a d’ailleurs montré que ce sujet rencontre un intérêt réel : le président de la FNCC, historien de formation, cherchait un équivalent de la Cinémathèque de Bretagne pour sa propre région, et imaginait une coopération volontaire entre collectivités pour un lieu de collecte, aucune n’ayant seule les moyens humains et techniques de l’archivage audiovisuel.
Le second point, qui n’est pas mûr non plus mais qui me semble important : on vient aussi en bibliothèque pour faire. Faire des images, faire de la musique, fabriquer des objets, et bénéficier pour cela de ressources, d’une expertise, de matériel, d’un accompagnement. La bibliothèque comme lieu de fabrique répond à des besoins citoyens identifiés, et offre une alternative publique aux plateformes commerciales pour l’exercice de cette créativité ordinaire. Ce que je propose là n’est pas une solution, juste un cadre de réflexion qui articule la dimension démocratique nouvelle de la création audiovisuelle avec les enjeux patrimoniaux, et qui vise à ouvrir la discussion sur le rôle futur des bibliothèques comme espaces de création, de conservation et de diffusion d’une mémoire audiovisuelle territoriale vivante.
Le plaidoyer écrit collectivement le 6 juillet 2026
La demande de dialogue formulée par les élus a trouvé une première réponse concrète lors de la journée de restitution du 6 juillet 2026, dans un atelier d’écriture que j’ai animé. Cet article relate le déroulement. Une douzaine de participantes et participants y ont écrit les premiers jets d’un plaidoyer sur le rôle des bibliothèques pour l’audiovisuel, à destination des élus. Le document complet est joint à cet article ; en voici la substance.
Le plaidoyer part de la loi Robert du 21 décembre 2021, qui confie aux bibliothèques de garantir un accès égal de tous à la culture et cite l’audiovisuel parmi leurs collections. Il rétablit ensuite quelques faits contre l’idée reçue d’une disparition des supports : la France compte environ 3 000 sorties vidéo par an et plus de 100 éditeurs accompagnés par le CNC, pour un marché de 170 millions d’euros, contre 70 pour la vidéo à la demande à l’acte, et les 18-25 ans sont les premiers acheteurs de Blu-ray. Sur certains films d’auteur ou documentaires, les acquisitions des médiathèques représentent 30 à 50 % du volume pressé, si bien qu’en achetant des films, la bibliothèque soutient directement la création et l’édition françaises. Il oppose la durabilité des collections à l’offre mouvante des plateformes, où l’on loue du temps d’accès sans jamais rien acquérir, et rappelle que l’attractivité des médiathèques s’est construite sur le multisupport : entre 1998 et 2023, la part des Français qui les fréquentent est passée de 23 % à 37 %. Il décrit le jeune public, qui représente jusqu’à la moitié des usagers, le rôle de prescripteur de confiance du vidéothécaire face aux catalogues fermés et aux algorithmes, les collections comme moyen de sortir des bulles de recommandation, la complémentarité avec les cinémas, les écoles, les EHPAD et les associations, et il se conclut sur l’éducation à l’image comme enjeu de citoyenneté. Ce texte, écrit par des professionnels dans le temps court d’un atelier, constitue un premier jet, et il contient déjà ce que les participants ont appelé des éléments de langage, utilisables dans les dialogues quotidiens avec les décideurs.
Ce qui traverse tout cela
Toutes ces auditions, sans exception, témoignent de la baisse des moyens, à tous les niveaux, l’État comme les collectivités. Toutes témoignent aussi de la vitalité des initiatives locales. Et toutes arrivent à la même nécessité : travailler le local tout en préservant des visions communes et l’intérêt général, et pour cela, se fédérer. Localement, entre équipements et entre secteurs ; nationalement, entre institutions. L’enjeu politique du soutien à l’audiovisuel en médiathèque est en ce sens multipolaire. Il se joue dans les budgets des collectivités comme dans la loi et les dispositifs nationaux, dans la coopération entre les équipements d’un même territoire, dans l’éducation au regard, et jusque dans la reconnaissance de ce que les habitants produisent eux-mêmes comme images. Aucun de ces pôles ne suffit seul, et c’est bien pour cela que ce sujet demande des outils de dialogue entre professionnels et élus. Le plaidoyer du 6 juillet 2026 en est un premier, modeste et perfectible, et l’idée d’un guide à destination des élus, née des auditions, reste maintenant à construire.