Lors de la journée de restitution du Projet national pour l’avenir de l’audiovisuel en bibliothèque, le 6 juillet 2026 à la BnF, j’ai animé un atelier d’écriture d’un plaidoyer à destination des élues et des élus. Je raconte ici ce que ce texte collectif contient et pourquoi il compte politiquement, puis la méthode qui a permis d’y aboutir en deux heures.
D’une demande des élues et des élus à un atelier d’écriture
Le Projet national pour l’avenir de l’audiovisuel en bibliothèque publique, porté par le ministère de la Culture avec Images en Bibliothèques et le CNC, s’est conclu par une journée de restitution le 6 juillet 2026 à la Bibliothèque nationale de France. L’après-midi était consacré à des ateliers dont les sujets avaient été co-construits en amont. Celui que j’ai animé proposait d’écrire ensemble la première version d’un plaidoyer sur le rôle des bibliothèques pour l’audiovisuel, à destination des élues et des élus.
L’idée était née des auditions politiques que j’avais menées en juin avec Pascale Issartel, et que je relate dans un autre article. Les associations d’élus y avaient formulé une demande claire : aidez-nous à comprendre ce que sont devenues les bibliothèques, ce qui s’y fait, ce qui s’y joue, pour que nous puissions les défendre. Dans un contexte de budgets sous forte contrainte, où les compétences partagées comme la culture sont les premières « en délicatesse » selon leurs propres mots, les élues et les élus ont besoin d’outils pour saisir le sens de ces institutions, leur dimension démocratique pleine et entière, et donc le sens de les soutenir et de les financer. Un plaidoyer, dans cet esprit, n’est pas un texte militant, c’est un document fait pour être utile à celles et ceux qui décident.
Une lettre qui commence par « Monsieur le maire »
Une douzaine de personnes ont choisi de consacrer leur après-midi à ce travail. Nous avions deux heures, puis trois minutes de restitution devant l’ensemble de la journée. En deux heures, le groupe a produit une dizaine de textes, premiers jets des différentes parties d’un plaidoyer, et parmi eux une lettre qui commence par « Monsieur le maire ».
Ce qui en est sorti tient en quelques lignes de force : la loi Robert de 2021, qui cite l’audiovisuel parmi les collections des bibliothèques ; la vitalité des supports, avec 3 000 sorties vidéo par an en France, un marché physique de 170 millions d’euros contre 70 pour la vidéo à la demande à l’acte, et les 18-25 ans en tête des achats de Blu-ray ; le fait que sur certains films d’auteur, les acquisitions des médiathèques représentent 30 à 50 % du volume pressé, si bien qu’en achetant des films, la bibliothèque soutient la création ; le jeune public, le rôle de prescription de confiance des vidéothécaires, les collections comme rempart pour la diversité face aux catalogues mouvants des plateformes, la complémentarité avec les autres lieux du territoire, l’éducation à l’image comme enjeu de citoyenneté.
Moi qui connais bien les bibliothèques et qui y mène beaucoup d’actions culturelles, j’ai appris des choses que je ne soupçonnais pas. Je ne pensais pas que les supports comptaient à ce point dans la médiation, au point qu’on réimprime des jaquettes même pour des films dématérialisés, parce que la recommandation et le lien passent par des objets qu’on peut tenir et montrer. Je ne pensais pas non plus que la question de la diversité était si directement liée à celle de la conservation, parce que sans supports conservés, on dépend de plateformes où les œuvres peuvent disparaître du jour au lendemain. J’ai changé d’avis en écoutant.
Un projet politique se donne le droit de rêver
En lançant l’atelier, j’avais dit aux participantes et participants deux choses. D’une part, relater et expliquer l’existant, parce que les élues et les élus demandent d’abord à comprendre ce qui se fait réellement. D’autre part, se donner le droit de rêver, parce qu’un projet politique est un projet pour les dix ans à venir, et qu’on ne construit pas une politique publique uniquement par rapport aux problématiques du présent. Le choix politique de soutenir quelque chose est toujours un choix tourné vers l’avenir.
Ce texte a une valeur particulière parce qu’il vient des professionnelles et des professionnels, chacune et chacun écrivant depuis sa place et son territoire. Les participantes et participants ont d’ailleurs donné un nom à ce qu’ils y trouvaient, des éléments de langage, c’est-à-dire des arguments et des façons de formuler les choses, utilisables par chacune et chacun dans ses dialogues quotidiens avec ses propres élues et élus. À la fin de la restitution, j’ai demandé publiquement aux autrices et aux auteurs s’ils étaient d’accord pour que tout le monde puisse se saisir de leurs arguments, chacune et chacun dans son contexte, et ils l’ont été. On est là dans la dimension du partage, qui donne à mon sens au texte sa portée, puisque chaque personne s’approprie des outils au lieu de recevoir un plan conçu à sa place.
La manière dont ce texte a été écrit n’est pas séparable de ce qu’il dit. Un plaidoyer qui parle de démocratie culturelle et qui aurait été produit par une méthode descendante se contredirait lui-même. C’est ce lien entre la méthode et le contenu que je voudrais maintenant détailler.
Des feuilles de papier posées au sol
J’avais apporté un vidéoprojecteur à courte focale et un ordinateur. Il a fallu trouver un mur blanc dans l’espace, et nous en avons trouvé un, un peu à l’écart des autres ateliers. J’ai pris le temps d’installer une très grande image, pour que les personnes soient immergées dans ce qu’on allait construire ensemble, et j’ai disposé les chaises en arc de cercle ouvert, sans table au milieu, moi à un bout avec une table, l’ordinateur et une caméra.
Une fois les chaises installées, j’ai senti qu’il manquait quelque chose, et j’ai posé sur le sol, devant chaque chaise, un petit tas de feuilles de papier avec un stylo dessus. Cela peut paraître anodin, mais cela donne envie. Les personnes qui passaient autour de l’installation avant le début de l’atelier avaient envie de venir y participer. On ne sait pas ce qui va s’y passer, mais on voit qu’il y aura un collectif, puisque les chaises forment un arc de cercle ouvert, et qu’il y aura de la création, puisque des feuilles blanches et des stylos attendent chaque personne, le tout légitimé par un grand écran. La caméra posée sur la table filmait les feutres rangés en dessous, dans un désordre organisé, et cette image apparaissait sur un bord du grand écran, de sorte que l’idée d’une création en cours était présente avant même que quiconque ait écrit un mot. L’objectif d’un atelier est de poser un cadre pour que chaque personne puisse apporter le meilleur d’elle-même, et la scénographie en fait pleinement partie.
La valise avec cinq dictaphones
Dans ma valise, il y avait du papier et des stylos, mais aussi des feutres, un deuxième ordinateur, cinq dictaphones, du gaffer, des rallonges, des multiprises, des chargeurs, des câbles USB. J’ai toujours plus de matériel que ce que j’ai prévu de faire. Ce n’est pas un camion entier, c’est un peu plus de choses dont je ne sais pas exactement ce que je vais en faire, mais qui me permettent de m’autoriser à sortir de mon cadre initial. Si les objets qu’on apporte sont affectés chacun à une tâche précise, on ne s’autorise même pas à penser hors du cadre. Le papier et les stylos, je ne savais pas si je les utiliserais, les gens ont des stylos. Mais c’est parce que je les avais que, en voyant les chaises et l’écran, j’ai pu sentir qu’il fallait les poser au sol. Bien sûr, nous étions à la Bibliothèque nationale de France, j’aurais pu demander qu’on me trouve du papier. Mais j’ai besoin d’être rapide, et il vaut mieux avoir un peu de papier dans la valise.
Un QR code fabriqué le matin, pendant les restitutions
Il me semble toujours important que ce qui est créé par les gens leur appartienne, et qu’ils y aient un accès immédiat, sans que je me l’approprie. Pour cela, j’utilise une sorte de drive partagé, accessible par un QR code, sans aucun identifiant. On scanne avec son téléphone et on accède directement à ses éléments, on peut les modifier. Je ne l’avais pas anticipé pour cet atelier, alors que cela fait partie de mes pratiques. Le matin même, pendant que j’écoutais les restitutions des groupes de travail, j’ai créé l’espace, le lien et le QR code, en me disant qu’on y déposerait au fur et à mesure ce que les gens écriraient.
Une structure qu’on peut toujours rechanger
Nous avons commencé par un brainstorming d’une vingtaine de minutes, pendant lequel je notais en mind map, projetée sur le grand écran, ce qui se disait. Les gens voyaient leurs idées apparaître à mesure qu’ils les exprimaient. Un premier débat, que j’ai lancé moi-même, a porté sur le titre : fallait-il appeler cela plaidoyer, ou guide, et qu’est-ce qui serait le plus utile à des élues et élus ? Puis les apports se sont multipliés, et à un moment, parce que je suis garant du fait qu’il y aura un résultat au bout du compte, j’ai commencé à proposer dans la mind map une structure de document, des parties et des sous-parties, dont nous avons discuté ensemble.
Grâce à la mind map, on peut tout le temps tout changer, on n’est prisonnier d’aucun formalisme. Il y a en permanence un léger flou, et en même temps quelque chose de rassurant, parce que ce qui est écrit à l’écran est structuré, et que cette structure peut bouger. Si le formalisme est rigide, on ne peut pas recevoir la coopération. La mind map en collectif met en acte la coopération, en structurant les idées du groupe sans jamais figer cette structure. Il faut une personne pour animer, mais ce n’est pas une personne qui prend le pouvoir par un protocole figé, c’est une personne qui est là pour que les choses se structurent à partir de ce qui vient du groupe.
Au bout d’une cinquantaine de minutes, j’ai proposé que les personnes se positionnent sur les thématiques. Cela a pris une dizaine de minutes, et ce temps est nécessaire. On voudrait souvent que cette étape aille vite, parce qu’on a peur de perdre du temps et qu’on veut passer à la suite. Je pense l’inverse. C’est là que les personnes se projettent et se préparent à ce qu’elles vont écrire, en se sentant libres de leur choix, et ce cheminement leur est nécessaire parce que ce sont des êtres humains. En discutant de qui prendrait quelle thématique, plusieurs ont d’ailleurs demandé de rechanger un peu la structure du plaidoyer, et c’était possible, puisque rien n’était figé. Des binômes se sont formés. Le but était de produire quelque chose d’utile, pas de respecter un formalisme pour le formalisme.
Le moment où j’ai renoncé à photographier les feuilles
Puis chaque personne a écrit, pendant vingt-cinq minutes, seule ou en petit groupe. C’était très beau, cette communauté de personnes en train d’écrire en parallèle, chacune sachant exactement ce qu’elle avait à faire et en étant responsable, chacune avec toute sa place et toute sa liberté de contribution.
Mon idée initiale était de photographier les feuilles manuscrites avec la caméra pour les numériser, puis de ressaisir les textes plus tard. Quand j’ai reçu le premier texte terminé, la lettre au maire justement, je me suis rendu compte que des photos de manuscrits seraient difficiles à exploiter, et qu’avec le nombre de textes qui s’annonçait, personne ne pourrait facilement y revenir. Alors, puisque cette personne avait de l’avance, je lui ai proposé de lire son texte à voix haute et de l’enregistrer au dictaphone. J’ai construit pour mon travail des outils de retranscription rapides, et j’ai décidé de les mobiliser. Avec elle, j’ai fait un premier essai, enregistrement de la lecture, retranscription, mise en ligne sur le drive, et le résultat était un texte éditable, que la personne pouvait corriger elle-même en flashant le QR code. J’ai décidé à ce moment-là de faire de même pour tout le monde.
J’ai sorti mon deuxième ordinateur, les deux étant connectés au même drive. Sur l’un, projeté à l’écran, les textes apparaissaient au fur et à mesure, et les personnes pouvaient venir y saisir leur adresse email pour recevoir le lien. Sur l’autre, je collectais les audios, je les renommais avec le nom de chaque thématique, en notant l’ordre sur une feuille de papier, et je les envoyais un à un à la retranscription. Je me suis mis devant chaque personne avec le dictaphone, un enregistrement par personne. Certaines personnes avaient fait des listes et ajoutaient des éléments en lisant, d’autres lisaient littéralement, en commençant par le titre de leur partie.
De cette improvisation est né un moment que je n’avais pas prévu, où chaque personne a fait la lecture de son texte devant les autres, et où nous nous sommes écoutés mutuellement. L’écrit est devenu oralité. C’est étonnant, parce que cela dessine une dialectique entre l’oralité initiale du brainstorming, qui avait structuré le cadre collectif, et cette oralité finale, qui était le contenu produit par chacune et chacun grâce à ce cadre. Le cadre collectif permet à chaque personne d’exprimer pleinement ce qu’elle a à apporter, et cet apport revient ensuite au collectif. C’est une méthode de coopération en soi.
Une personne était partie avant d’avoir enregistré son texte, et elle est revenue vers la fin. Je lui ai accroché le dictaphone sur sa chemise et elle s’est enregistrée toute seule. Ensuite, j’ai invité tout le monde à corriger son propre texte, ce que la plupart ont fait, ne serait-ce que pour enlever la retranscription des paroles échangées juste avant chaque lecture. Cinq minutes avant la fin des deux heures, tout était retranscrit et visible à l’écran.
Le soir même, un premier jet de six pages
Pendant les trois minutes de restitution devant l’ensemble de la journée, j’ai montré le QR code et invité la salle à le flasher. Quasiment toutes les personnes ont sorti leur téléphone. Les arguments et les façons de formuler les choses étaient ainsi mis tout de suite à la disposition de toutes et tous.
En rentrant chez moi, en fin d’après-midi, j’ai demandé à une intelligence artificielle de reprendre l’ensemble des textes et d’en faire un premier jet, sans omettre aucune idée. Le résultat est un plaidoyer de six pages, accompagné d’un résumé d’une page, où les arguments sont mis en regard et en complémentarité les uns des autres. Ce n’est qu’un premier jet, mais un premier jet déjà structuré et opérant. J’ai mis en ligne les documents en Word, en PDF et en Markdown, et envoyé un email aux participantes et participants qui avaient laissé leur adresse, avec l’équipe organisatrice de la journée en copie. Celles et ceux qui avaient flashé le QR code pendant la restitution y ont trouvé, le soir même, ce premier jet de toutes ces idées nées dans une après-midi.
La feuille commune qui ne pouvait pas convenir
Les autres ateliers de l’après-midi ont été menés selon une méthode commune, avec une même feuille formatée pour la restitution. Cette feuille m’avait d’ailleurs été préparée aussi, mais elle ne correspondait pas à ce que nous allions faire. Je ne dis pas cela pour critiquer les personnes. Les échanges dans ces ateliers ont été riches, les personnes se sont enrichies les unes des autres, et c’est une construction en soi. Mais du côté des traces, il reste des feuilles remplies de façon synthétique, des post-it rendus par certaines personnes, et une restitution orale de trois minutes par groupe. Il n’y a pas de trace écrite collective, parce que rien dans la méthode ne l’avait prévue, et les synthèses demanderaient un travail énorme que, vu les moyens disponibles, personne ne fera vraisemblablement. C’est dommage, parce qu’il y avait beaucoup d’intelligences en présence, et cette richesse se trouve réduite par une méthode identique pour tous les sujets.
Dans les restitutions, un autre trait m’a frappé, un imaginaire de l’efficacité et du pouvoir centralisé. On va mettre en place ceci le mois prochain, cela dans trois mois, un bilan dans un an, une proposition de loi ensuite. On croit que c’est du concret, mais ce sont des intentions, et il faut les envisager comme telles. Et surtout, dans l’esprit, c’est penser à la place des autres, de façon descendante, comme si quelques personnes décidaient pour toutes les autres. La démocratie culturelle est l’inverse de cela.
Une méthode a bien sûr des invariants, comme le fait que chaque personne puisse s’exprimer et soit mise en conscience de sa contribution. Mais elle doit aussi être singulière à ce qu’on construit, elle ne peut pas être la même pour tous les sujets, et elle doit être souple. Si l’atelier a produit en deux heures un outil que certaines ou certains utiliseront peut-être dans leur contexte professionnel pour mieux défendre leur travail auprès de leurs élues et élus, c’est parce que rien ne s’est passé comme prévu et que la méthode a accepté de changer en cours de route. J’avais prévu des photographies de manuscrits, j’ai improvisé des lectures et des retranscriptions. Si je m’étais accroché à ce que j’avais prévu, l’intelligence collective n’aurait pas produit autant. C’est toute la nuance, dans le champ des droits culturels, entre participation et coopération. Au départ, les gens participent à un projet conçu par quelqu’un ; chemin faisant, une coopération se met en route, la gouvernance change, et le projet devient plus vaste que celui qui avait été conçu. Cela demande, de la part de la personne qui anime et qui reste garante de la bonne fin, une capacité d’évolution pour le projet lui-même. Le plaidoyer du 6 juillet 2026 est un premier jet, et chacune et chacun peut s’en saisir. C’était le but.

