Le 11 décembre 2025, à l’invitation d’Alain Chenevez, maître de conférences HDR en sociologie à l’Université de Bourgogne, je suis intervenu·e aux côtés d’Olivier Servais, anthropologue du numérique à l’Université catholique de Louvain, dans le cadre du séminaire des Graduate Schools consacré aux « Imaginaires de l’Anthropocène et nouveaux contextes ». Cette rencontre de trois heures, organisée à l’Amphithéâtre Droit de Dijon, s’est construite comme un dialogue à trois, ouvert avec les étudiant·es et les membres du corps enseignant présent·es, explorant les transformations profondes que le numérique opère sur nos manières d’habiter le monde, de faire culture et de construire du commun. En voici une synthèse qui mixe les apports des uns et des autres.
Une première clarification s’impose d’emblée : le numérique n’est pas un sujet sur lequel on pourrait être « pour » ou « contre ». Il constitue désormais un milieu d’existence, au même titre que l’air que nous respirons ou la langue dans laquelle nous pensons. Cette perspective, que je défends depuis vingt ans à travers ma pratique artistique et mon travail d’accompagnement des politiques culturelles, invite à dépasser les postures de rejet ou d’adhésion naïve pour penser avec le numérique, en conscience de ce qu’il transforme en nous.
Michel Serres, dans Petite Poucette (2012), avait déjà perçu que les générations nées avec le smartphone ne sont pas « décervelées », mais que leur cognition fonctionne autrement. Cette intuition se confirme : les neurosciences montrent aujourd’hui que si les capacités mémorielles tendent à s’atrophier chez les utilisateur·ices intensif·ves du numérique, leurs capacités associatives se développent considérablement. Nous assistons à une transformation anthropologique, non à une dégradation.
Cette transformation n’est d’ailleurs pas sans précédent historique. Comme l’a rappelé Olivier Servais en citant Tom Boellstorff, chaque révolution communicationnelle, du télégraphe au téléphone, de la radio à Internet, a suscité des paniques morales similaires. Les journaux américains du XIXe siècle prédisaient que le télégraphe allait « détruire les emplois » et isoler les gens chez eux·elles. Ces peurs récurrentes ne doivent pas nous dispenser de vigilance, mais elles invitent à la nuance.
Si le numérique représente une transformation anthropologique majeure, il s’inscrit dans un continuum plus long qu’on ne le croit généralement. L’imaginaire de la pensée comme calcul remonte à Leibniz, dont j’ai montré lors du séminaire un manuscrit de 1703 où il expose le calcul binaire. La première machine à calculer, construite par Blaise Pascal adolescent, date du XVIIe siècle. Ada Lovelace, dans les années 1840, a inventé conceptuellement l’informatique moderne dans ses notes sur la machine de Babbage. Le test de Turing, qui définit encore notre conception de l’intelligence artificielle, date de 1950.
Les points de bascule pour le grand public sont plus récents : la micro-informatique à la fin des années 1970, Internet dans les années 1990, l’Internet mobile au milieu des années 2000, les réseaux sociaux avec Facebook (qui a importé la culture des gamer·euses dans le réseau social), et enfin l’intelligence artificielle générative avec ChatGPT en novembre 2022. Chaque étape n’a été possible que grâce aux précédentes, techniques et imaginaires confondus.
Car nos imaginaires précèdent et orientent les transformations du monde. Elon Musk, abreuvé de science-fiction dans les années 1980, tente aujourd’hui de réaliser ces visions. Jeff Bezos finance les dernières saisons de la série The Expanse sur ses deniers personnels, tant cette série incarne sa vision d’un futur où l’humanité ira extraire des ressources sur les astéroïdes. Ces imaginaires ont des conséquences très concrètes sur l’allocation des ressources et les orientations technologiques.
Face à l’intelligence artificielle, une question se pose : qu’est-ce qui nous qualifie en tant qu’humains et humaines ? Ma réponse est claire : ce n’est pas la cognition, puisque les machines cogitent désormais. Ce sont l’empathie, l’imagination, le hasard, la sérendipité, le vécu sensible entre les personnes. Toutes ces dimensions que le système productif extractiviste a précisément négligées, voire détruites.
Olivier Servais a enrichi cette réflexion en pointant la baisse des niveaux d’empathie mesurée dans les enquêtes de psychologie sociale depuis quinze ans. L’écran crée une distance émotionnelle à l’autre. Il a témoigné de son expérience d’enseignant : alors qu’il y a dix-huit ans l’oral était une banalité, il constate aujourd’hui que plusieurs étudiant·es par jour s’effondrent, incapables de soutenir le regard d’un·e examinateur·ice. Le face-à-face humain est devenu épreuve.
Pourtant, cette même technologie peut créer du lien inattendu. J’ai expérimenté ChatGPT dès l’été 2023 dans le champ social, lors d’une tournée avec Culture du Cœur auprès de personnes en grande précarité, addicts, personnes transgenres victimes de violences, jeunes placé·es. Un homme de soixante-dix ans, alcoolique, qui n’avait jamais écrit sur un clavier, a passé plus de deux heures à poser à ChatGPT des questions philosophiques sur la résurrection, la célébrité, comment acheter de la bière sans argent, etc. Il avait enfin un·e interlocuteur·ice bienveillant·e, disponible, non jugeant·e. Des enfants placé·es ont pu obtenir des réponses pointues sur leurs jeux vidéo, des questions auxquelles aucun·e adulte ne pouvait répondre, créant habituellement condescendance et rupture.
Ces expériences me ramènent toujours à la question des droits culturels, inscrits dans la loi française depuis 2015-2016. Considérer la culture dans son sens anthropologique, ce qui nous constitue, implique de respecter la culture de l’autre, y compris quand elle nous est étrangère ou nous déplaît. Un·e jeune passionné·e de jeux vidéo que nous jugeons « nul·le » mérite le même respect qu’un·e mélomane amateur·ice de baroque.
Cette approche distingue la démocratisation culturelle (héritée de Malraux : donner accès aux « grandes œuvres ») de la démocratie culturelle (créer des espaces où l’on s’enrichit mutuellement). Les directeur·ices de théâtres décentralisés rechignent souvent aux droits culturels car ils et elles se considèrent porteurs et porteuses de « la » bonne culture à diffuser aux masses. Pourtant, le ministère de la Culture lui-même, depuis 2021, a créé une délégation puis une direction pour les droits culturels, signe d’un retour de l’éducation populaire dans la politique culturelle.
Je me situe dans la filiation de John Dewey, philosophe pragmatiste qui, dans L’art comme expérience (1934), affirme que l’art n’est pas l’objet (peinture, sculpture) mais l’expérience vécue par la personne qui le rencontre. Cet appui sur l’expérience rejoint le respect de la dignité de la personne. C’est aussi, paradoxalement, ce que font les GAFAM lorsqu’ils et elles personnalisent nos expériences grâce à la collecte massive de données. Le secteur culturel subventionné, lui, peine encore à s’intéresser réellement à ses publics, alors qu’il revendique des expériences incarnées.
Le numérique n’est pas qu’uniformisation et mainstream. Le concept de « longue traîne », théorisé par Chris Anderson en 2006, montre qu’à la différence du commerce physique (où 20 % des références produisent 80 % du chiffre d’affaires), les plateformes numériques tirent 50 % de leurs revenus de l’immense diversité des contenus de niche. Un livre de poésie vendu à un exemplaire par an restera disponible dix ans sur Amazon, quand il aurait été déréférencé après un an en librairie.
Cette économie de la diversité permet à des communautés de passionné·es, amateur·ices de musique baroque sur instruments anciens, joueur·euses de jeux vidéo alternatifs, de se trouver, de se fédérer, de créer des événements. Le succès des festivals de musique témoigne de ce retour au spectacle vivant, nourri par les algorithmes qui connectent les niches. L’économie de la musique, après le choc du piratage, s’est reconstruite autour de la musique jouée, performée, partagée.
Ces opportunités ne doivent pas masquer les enjeux de pouvoir. J’ai interpellé les participant·es sur la dépendance des universités à Microsoft (par exemple, 350 000 euros annuels pour la suite Office à l’Université de Bourgogne), alors que des alternatives libres existent. Choisir Windows, c’est soumettre ses données à la loi américaine. C’est permettre à Donald Trump, potentiellement, de couper l’accès à des données françaises.
L’histoire de Microsoft est celle d’un capitalisme prédateur : vol de logiciels, procès pour abus de position dominante, non-respect des normes web. Face à cela, des alternatives existent et fonctionnent : Linux pour les systèmes d’exploitation, Framasoft pour les services en ligne, Signal pour la messagerie sécurisée, Mistral pour l’intelligence artificielle européenne respectueuse du RGPD.
Les collectivités publiques ont une responsabilité particulière. Quand Nantes abandonne Linux pour revenir à Windows, c’est une inconséquence politique majeure. L’argent public devrait nourrir des écosystèmes locaux, des logiciels libres, des FabLabs, pas enrichir des multinationales dont les intérêts divergent de l’intérêt général. Par contre la ville de Lyon est passée au logiciel libre, comme la gendarmerie nationale, ce qui représente une responsabilisation politique essentielle.
Le numérique pose des défis écologiques considérables. Les centres de données consomment des quantités massives d’eau potable et d’électricité. Lorsqu’ils s’implantent sur un territoire, ils deviennent si indispensables aux infrastructures qu’en cas de canicule, c’est l’alimentation des machines qui sera priorisée sur celle des habitant·es. Deux tiers des éléments du tableau de Mendeleïev entrent dans la fabrication d’un smartphone, dont certains en situation critique de disponibilité.
Pourtant, des alternatives émergent. L’hébergeur suisse Infomaniak chauffe 6 000 logements genevois avec la chaleur de ses serveurs, utilise des ordinateurs anciens pour les données peu consultées, et propose une IA gratuite (Euria) avec une empreinte réduite. En France, ST Microelectronics à Grenoble développe des semi-conducteurs selon une logique de sobriété plutôt que de course à la puissance. L’Europe, avec ASML (seul fabricant mondial des graveurs pour puces les plus avancées), reste un acteur clé de la révolution numérique.
Des modèles de langage open source peuvent tourner localement sur un ordinateur personnel, sans connexion Internet, avec une consommation énergétique minimale. L’obsolescence programmée n’est pas une fatalité : un ordinateur de vingt ans, équipé d’un disque SSD et de Linux, fonctionne parfaitement pour les usages courants.
Ma pratique artistique incarne ces tensions et ces possibles. Dans le documentaire que je termine actuellement sur la pédagogie nouvelle, j’ai confié des caméras aux enfants plutôt que de les filmer de l’extérieur. Comment prétendre documenter le « droit à la parole » des enfants sans leur donner droit sur le film lui-même ? L’artiste aujourd’hui doit assumer des positions multiples : créateur·ice, pédagogue, médiateur·ice. Cette hybridation n’est pas dilution mais enrichissement. Loin d’affaiblir le geste artistique, elle le relie au monde, lui redonne sens et légitimité.
Le séminaire s’est conclu sur une évidence partagée : nous sommes, professionnel·les de la culture subventionnée, des marginaux et marginales des pratiques culturelles réelles. TikTok est plus consulté que Google par les jeunes. Le jeu vidéo est la première pratique culturelle mondiale, avec 3,8 milliards d’utilisateur·ices.
Face à cette réalité, deux voies s’offrent à nous : le repli sur des positions défensives et condescendantes, ou l’ouverture à une démocratie culturelle véritable. La seconde voie implique de reconnaître les compétences développées par les publics (navigation transmédiatique, curation personnelle, création de communautés), de créer des espaces de confiance où chacun·e peut contribuer, et de réinventer nos méthodes pour qu’elles fassent lien plutôt que magistère.
Le numérique, milieu d’existence ambivalent comme tout pharmakon, peut être le poison ou le remède. À nous de cultiver ce qui nous fait humains et humaines, l’empathie, le hasard, la rencontre, avec les outils de notre temps, sans nostalgie ni naïveté. C’est à cette condition que le secteur culturel retrouvera sa pertinence politique : non comme instrument de domination symbolique, mais comme facilitateur humble d’une culture véritablement partagée.
Captations vidéo, enregistrements audio, documents, résumés, de conférences que j’anime, ou de tables rondes auxquelles je participe, dans différents contextes.