Le scénario de film a deux fonctions : convaincre et organiser. L’IA remet en question ce format transitoire en permettant une création plus souple et interactive, sans éliminer les méthodes traditionnelles. Pistes d’expérimentation, pour renouveler le cinéma, afin qu’il reste vivant.
Le scénario est un objet préalable à la réalisation d’un film, qui a deux fonctions principales :
Le scénario doit convaincre ses lecteurs de s’engager dans l’aventure de ce film. S’engager en tant qu’acteur, en tant que producteur, en tant que financeur, en tant que diffuseur, en tant que technicien, etc.
C’est pourquoi le scénario est formaté. L’une des raisons du formatage du scénario en scènes, une minute par page, dont la lecture prend le temps du film, est que le scénario est un objet très synthétique ; ce n’est pas du tout un objet qui raconte tout ce qui va se passer dans le film, sinon ce serait beaucoup plus long. Donc cet objet, qui permet d’imaginer le film à la lecture d’un simple document écrit qui coûte beaucoup moins cher à fabriquer qu’un film entier, permet de convaincre.
La division du scénario en scènes, la précision des personnages présents dans chaque scène, qui correspond à un lieu de tournage précis, donne au scénario cette fonction d’outil technique, qui va être la base à partir de laquelle on va organiser le tournage du film, c’est-à-dire contacter les personnes, construire les décors, trouver les accessoires, préparer la technique et les équipes nécessaires pour pouvoir mettre en œuvre les choses, respecter le budget, etc.
Si le scénario a cette place transitoire, c’est parce qu’il coûte moins cher à fabriquer que le film. Si nous pouvions directement réaliser les films, le scénario n’aurait plus du tout le rôle qu’il a aujourd’hui. Il a ce rôle parce que cela coûte cher, cela demande de mobiliser beaucoup de personnes, et donc il faut trouver les moyens et bien s’organiser pour pouvoir rassembler les êtres humains nécessaires à la réalisation du film. Alors qu’après tout, écrire sur du papier, cela peut être le travail d’une seule personne ou d’une équipe de personnes, mais qui ne mobilise pas tout l’argent, la technique et tout le temps de travail collectif nécessaires à la réalisation du film.
Il est d’ailleurs très intéressant de se questionner sur les statuts sociaux des différents intervenants pour la réalisation de film. Le scénariste n’est pas intermittent du spectacle, il a un statut social extrêmement précaire. Il est libre, il n’est subordonné à personne, il crée la source finalement. Alors que pour la fabrication du film, toutes les personnes sont salariées, touchent le chômage s’ils sont licenciés, etc. C’est une équipe technique. Le réalisateur même est un technicien, juridiquement parlant.
Le scénario fait partie d’un système d’organisation de la matière, de l’espace, du temps et des ressources.
Mais si, aujourd’hui, en 2025, elles ne sont pas encore extrêmement au point, il existe des intelligences artificielles génératives qui sont capables, à partir de « prompts », c’est-à-dire de micro-scénarios, de créer des images et des sons donc des films ou des morceaux de films ou des éléments qui servent à faire des films sans qu’il y ait eu besoin de financement. Ce sont des techniciens presque infiniment capables. Ces outils coûtent un petit peu d’argent, mais beaucoup moins qu’un tournage de films avec construction du décor, salaires des personnes, etc. Doc ce type de pratique pour faire des films change tout à fait le rôle du scénario. Car si on n’a plus besoin d’aller convaincre des personnes parce que les acteurs, les décors et le film entier sont générés par l’intelligence artificielle, ni de réunir des sommes très importantes pour organiser un tournage, finalement, on n’est plus obligés, si on fait appel à une intelligence artificielle, d’écrire tout son scénario pour préparer le tournage du film.
On pourrait, par exemple, écrire progressivement le film, modifier tout tout le temps, parce que finalement, ce n’est que du temps de calcul, mais du fait de la puissance des machines aujourd’hui, on peut tout à fait refaire une séquence plusieurs fois. Il n’y a même plus besoin de l’étape finale du monteur parce que la machine elle-même fait le montage. On pourrait par exemple, sur le film final, d’une heure et demie, demander à la machine, que l’ensemble du film soit un flashback et que le personnage principal, au lieu d’être l’homme du couple, soit la femme du couple, et cela modifierait toute l’histoire et les relations amoureuses, et même les enjeux, et apporterait ainsi au film une dimension politique sur la question du genre que la première version n’avait pas.
Aujourd’hui, début 2025, on ne peut pas encore demander cela, on n’aurait pas de résultat immédiat sur un film d’une heure et demie. Mais cela va venir assez vite. La machine peut donc réécrire complètement le scénario et refaire complètement le film avec ces changements-là. Ce sera accessible.
De la même manière qu’aujourd’hui, et ça, ça existe déjà, il y a des podcasts interactifs, c’est-à-dire qu’au lieu d’écouter un podcast, on peut interagir avec le podcast. C’est une intelligence artificielle qui a toutes les données de l’interlocuteur, et on peut poser des questions. Cet interlocuteur, l’intelligence artificielle, va piocher dans sa base de données et va faire des réponses qui sont pertinentes par rapport à qui est l’interlocuteur. Cela crée une autre forme de podcast, plus interactive. On peut choisir la durée de son podcast par rapport au temps qu’on a. Ce n’est plus « Ah, je n’ai pas écouté jusqu’à la fin, donc il y a quelque chose qui m’a manqué. » Je peux aller questionner et avoir tout de suite ce que je cherche, oralement.
Au fond, même ma conception de ce qu’est un film est assez passéiste. En effet, j’envisage le film comme un objet figé, qui ne serait pas du tout interactif. Le film comme objet figé, a ses nécessités, parce que cela coûte tellement cher de le fabriquer que faire plein de versions du film, serait compliqué et très serait cher.
Rappelons-nous qu’au tout début du cinéma, c’était beaucoup plus compliqué de tirer des copies d’un même film. Le film « L’attaque du train », The Great Train Robbery, c’est un film dont il existe plein, plein, plein, plein, plein de versions parce qu’en fait, on tournait le film, et c’était la copie unique du film tourné qu’on diffusait. Donc, s’il fallait plusieurs copies, on a fait plusieurs tournages du film !
On pourrait m’objecter que les objets audiovisuels interactifs existent déjà, ce sont les jeux vidéo. Est-ce que l’avenir du cinéma sera d’être un vaste jeu vidéo, si on compare au podcast dont je viens de parler ? Je ne pense pas. Je pense qu’il ne faut pas avoir peur des évolutions technologiques. Je pense qu’on rajoute des pinceaux à la palette avec l’avancée des technologies. On le voit bien par rapport au livre.
Avec l’arrivée du numérique, il y a eu beaucoup de prédictions sur la future disparition du livre. Et en fait, ça n’est pas arrivé. Il y a une complémentarité. Les livres n’ont pas disparu, et on peut, si on préfère, lire des livres de façon numérique. Mais il n’y a pas moins de livres qu’avant. Et simplement, il y a plus de lecteurs et il y a plus de façons de lire. Donc c’est finalement très riche.
Ainsi, je crois qu’il n’y a aucune crainte à avoir avec les intelligences artificielles. Il y aura toujours des scénarios et des vrais tournages de films. Mais il y aura aussi de plus en plus des films réalisés autrement.
Donc, il y aura des films qui seront faits sans scénario, en coopération avec des intelligences artificielles, qui ressembleront aux films faits avec scénario, mais qui auront été co-construits avec des intelligences artificielles. Je pense que ces nouvelles méthodes de travail qui vont s’inventer vont être très enrichissantes pour le cinéma, car peut-être que le scénario est aussi un frein à la créativité d’une certaine manière, parce que c’est une façon de faire les choses avec un certain nombre d’étapes, et peut-être qu’en employant une autre méthode, non pas d’écriture, mais de réalisation des films, on va découvrir de nouvelles modalités narratives, des nouvelles façons de raconter les histoires grâce à ces nouvelles techniques, qui auront sans doute ensuite de l’influence même dans l’écriture des scénarios « classiques ».
Dès aujourd’hui, je crois qu’il peut être intéressant d’expérimenter d’autres façons de faire les films que la manière traditionnelle « écriture de scénario + réalisation de film », ce qui impose évidemment des films à petit budget, et a priori des films plus courts. C’est très riche pour le cinéma d’expérimenter de nouvelles façons de faire, de s’y risquer et de se risquer à faire des choses qui ne sont pas dans les normes.
Les intelligences artificielles ont un biais fâcheux : bien sûr on va pouvoir inventer des choses avec elles, mais les intelligences artificielles génératives s’appuient sur les corpus des films préexistants. Et aujourd’hui, ça changera sans doute, mais aujourd’hui, elles ont très peu d’imagination. C’est tout à fait impressionnant, parce que ça crée tout de suite des images, mais en réalité, ces images sont référencées aux images que ces intelligences artificielles connaissent. Comme nous, d’une certaine manière. Mais nous, on a encore dans la création quelque chose de plus organique, de moins mécanique que les intelligences artificielles. Donc je pense que cela peut nous apporter beaucoup. Mais je vois qu’il y a aussi intrinsèquement un formatage.
De même qu’il y a une forme de formatage dans la façon de faire les films, qui est d’écrire un scénario et ensuite de tourner le film, parce que c’est une méthode. Et finalement, faire des films avec des intelligences artificielles, ce sera une autre méthode, pas mieux, ni moins bien, simplement une autre méthode, mais sans doute relativement formatée aussi, même si elle pourra quand même ouvrir des portes.
Donc c’est pourquoi il me semble qu’il est intéressant et important d’expérimenter d’autres manières de faire, avec et sans les intelligences artificielles, pour renouveler le cinéma. À quoi ça sert de renouveler le cinéma ? Ça sert à contribuer au monde d’une manière enrichissante pour les êtres humains, d’ouvrir les portes de l’imaginaire, de les partager, de construire des référents communs, donc de contribuer à la construction du monde, finalement.
Outils et techniques pour l’écriture de scénario et la construction de projets de films.
Dans notre monde où des intelligences artificielles créent directement des films à partir des désirs de leurs auteurs exprimés en très peu de mots, dans ce monde où les films de 3h30 dans les salles obscures côtoient les vidéos de 10 secondes sur les réseaux sociaux, lesquels ont besoin de scénarios, pourquoi, et qu’est-ce qu’un scénario ?
Un scénario est-il encore utile à l’époque où chacun a dans sa poche un matériel de création audiovisuelle de niveau quasiment professionnel ? À quoi sert le scénario ?
Pour les auteurs, réalisateurs, producteurs et surtout créateurs de contenu, comme on les nomme le plus souvent aujourd’hui, je crois que le scénario, ses modes de création, d’écriture, ses façons de raconter les histoires, est un outil extrêmement puissant pour nous aider à créer les œuvres audiovisuelles les plus importantes possibles et qui rencontreront au mieux leur public aujourd’hui et demain, dans leurs espaces respectifs de diffusion, que ce soit la salle de cinéma, l’écran de télévision, la plateforme de SVOD, les sites de vidéos communautaires ou les nouveaux médias construits exclusivement autour de la vidéo collaborative comme TikTok.
Ce guide n’a pas la prétention d’être exhaustif, mais il s’appuie sur des expériences concrètes, celles que j’ai vécues et celles que j’ai fait vivre. Depuis plus de 30 ans, j’ai accompagné des milliers de personnes dans la réalisation de films de tous genres, j’ai fondé et dirigé plusieurs festivals de cinéma, j’ai créé de nombreux événements innovants autour de l’audiovisuel, et j’ai également siégé dans des commissions d’aide à la création. Ce que je partage ici est donc subjectif et concret, issu de mon parcours et de mes observations en pratique.