L’écriture de scénarios repose souvent sur une maîtrise narrative visant à contrôler les émotions du spectateur. Pourtant, cette quête de contrôle peut entrer en conflit avec une éthique de la liberté du spectateur. Pourquoi ne pas envisager le film comme un espace de partage de connaissances, où le spectateur est libre de penser et de ressentir, plutôt que chercher à le manipuler ? Je propose une introduction aux nuances entre narration manipulatrice et respect de la liberté du spectateur. Et découvrons pourquoi laisser le spectateur libre peut transformer un film en chef-d’œuvre.
L’arsenal des techniques narratives du scénario, ou plutôt l’ensemble des techniques de narration que l’on utilise pour écrire des scénarios, a pour rôle – ou pour objectif – une maîtrise du processus narratif : les émotions, les évolutions, les arcs, les niveaux d’intensité, etc. On cherche à contrôler au mieux ce que vit le spectateur et ce que traversent les personnages. Et moi, le premier, je peux être tenté de partager ce fantasme de maîtrise. Mais le spectateur doit être libre. C’est une éthique que je défends dans la vie en général, alors pourquoi pas à l’intérieur des films ?
Si, dans la vie, je considère que nous devons partager la connaissance pour que chaque personne, au sein du collectif humain, puisse contribuer librement et dans le respect des autres, pourquoi, dans un film, construirais-je une entreprise de manipulation qui restreindrait la liberté du spectateur de penser et de vivre ses émotions pendant le visionnage ?
On pourra m’objecter que raconter une histoire n’est pas de la manipulation, mais un choix conscient de se faire raconter une histoire. Tout à fait. Raconter une histoire n’est pas forcément de la manipulation. Et justement, il y a plusieurs manières de raconter des histoires : des manières manipulatrices et des manières qui ne le sont pas. Le sujet de cette réflexion est de distinguer, dans les façons de raconter des histoires, ce qui relève de la manipulation et ce qui relève du respect de la liberté du spectateur. Ces méthodes pourraient sembler proches, mais elles sont philosophiquement très différentes.
On pourra aussi m’objecter que, si on ne force pas le spectateur à vivre des émotions, il s’ennuiera. Par exemple, un film qui serait un plan fixe d’une rue pendant une heure et demie serait sans doute très ennuyeux, même si le spectateur est totalement libre de penser ce qu’il veut. En réalité, le spectateur ne serait pas si libre : il serait pris en otage dans ce point de vue unique. Imposer un plan fixe d’une heure et demie sur une rue ne respecte pas nécessairement sa liberté.
Ce qui rend les personnes libres, c’est l’accès à la connaissance. Ainsi, ce qui distingue, à mon sens, le respect de la liberté du spectateur dans un film, c’est la manière dont on partage ou non les connaissances avec lui. Est-ce qu’on le manipule ? Est-ce qu’on lui fait croire quelque chose pour finalement lui révéler autre chose ? C’est là qu’on entre dans la nuance.
Je suis d’accord pour dire que cacher la vérité un certain temps, faire croire quelque chose au spectateur, puis lui révéler autre chose, peut rendre le film intéressant. Mais il y a une nuance entre le faire de manière manipulatrice et le faire de manière ludique. Si on propose explicitement aux spectateurs un jeu, en leur faisant comprendre qu’ils ne disposent que d’une partie de la réalité et qu’ils découvriront d’autres facettes au fil du récit, on ne leur ment pas. On ne donne pas toutes les informations d’un coup, mais on assume que c’est un jeu.
Croire que mentir au spectateur rend le film plus intéressant est une erreur. En réalité, c’est simplement plus facile de mentir que de construire une narration complexe et respectueuse. Par exemple, si le personnage principal est manipulé par les autres personnages, le spectateur peut être mis dans la confidence : il sait que les autres mentent au protagoniste, mais ce dernier l’ignore. Ainsi, le spectateur est libre parce qu’il a l’information. Il ne sait pas sur quoi portent les mensonges, mais il sait qu’ils existent.
Un bon exemple de cette approche est le film Barry Lyndon de Stanley Kubrick (1975). Le film est divisé en chapitres, chacun introduit par un intertitre qui dévoile l’élément essentiel de l’histoire à venir. Par exemple, un chapitre annonce que Barry Lyndon est « destiné à ne pas avoir de descendance ». Puis, on voit des scènes avec son enfant qu’il adore. Le spectateur sait donc que cet enfant va mourir. Cette connaissance nous permet de réfléchir, de sortir du film, de porter une réflexion philosophique sur la parentalité, la mort, etc.
Ce film raconte une histoire que nous suivons, mais il nous invite aussi à produire nos propres réflexions, à nous relier à nos émotions, sans être prisonniers du récit. On pourrait croire que cette technique réduit l’intérêt – comme on dit aujourd’hui, c’est « spoiler » –, mais au contraire, elle rend notre cheminement personnel plus fin et plus nuancé. Cela fait de Barry Lyndon un film que l’on peut revoir sans perdre de son intérêt, car il nous propose un espace de liberté pour élaborer nos propres réflexions sur les thématiques abordées.
C’est ce qui fait, sans doute, la différence entre un chef-d’œuvre et un film que l’on regarde une fois sans envie de le revoir. Un chef-d’œuvre est un objet artistique qui nous laisse libres. Les œuvres qui ne ménagent pas, dans leur structure, un espace de liberté pour le spectateur perdent rapidement leur intérêt.
Il est donc plus fin, plus compliqué, plus difficile, plus nuancé et plus délicat de faire un film ou d’écrire un scénario qui laisse le spectateur libre de son propre cheminement. Mais je pense que cette difficulté supplémentaire vaut absolument la peine d’être engagée, car elle permet d’aboutir à des œuvres bien plus passionnantes. Écrire un scénario est déjà un travail considérable, et je crois qu’on peut essayer de le faire avec une éthique de la relation entre le film et son spectateur.
La liberté du spectateur est au cœur d’une éthique narrative qui privilégie le partage de connaissances plutôt que la manipulation. Des films comme Barry Lyndon montrent que la transparence et la complexité narrative peuvent enrichir l’expérience du spectateur, en lui laissant l’espace pour réfléchir et s’émouvoir librement. Écrire un scénario qui respecte cette liberté est un défi, mais il ouvre la voie à des œuvres plus profondes et durables. En fin de compte, un chef-d’œuvre est celui qui nous laisse libres de penser, de ressentir et de revenir, encore et encore.
Outils et techniques pour l’écriture de scénario et la construction de projets de films.
Dans notre monde où des intelligences artificielles créent directement des films à partir des désirs de leurs auteurs exprimés en très peu de mots, dans ce monde où les films de 3h30 dans les salles obscures côtoient les vidéos de 10 secondes sur les réseaux sociaux, lesquels ont besoin de scénarios, pourquoi, et qu’est-ce qu’un scénario ?
Un scénario est-il encore utile à l’époque où chacun a dans sa poche un matériel de création audiovisuelle de niveau quasiment professionnel ? À quoi sert le scénario ?
Pour les auteurs, réalisateurs, producteurs et surtout créateurs de contenu, comme on les nomme le plus souvent aujourd’hui, je crois que le scénario, ses modes de création, d’écriture, ses façons de raconter les histoires, est un outil extrêmement puissant pour nous aider à créer les œuvres audiovisuelles les plus importantes possibles et qui rencontreront au mieux leur public aujourd’hui et demain, dans leurs espaces respectifs de diffusion, que ce soit la salle de cinéma, l’écran de télévision, la plateforme de SVOD, les sites de vidéos communautaires ou les nouveaux médias construits exclusivement autour de la vidéo collaborative comme TikTok.
Ce guide n’a pas la prétention d’être exhaustif, mais il s’appuie sur des expériences concrètes, celles que j’ai vécues et celles que j’ai fait vivre. Depuis plus de 30 ans, j’ai accompagné des milliers de personnes dans la réalisation de films de tous genres, j’ai fondé et dirigé plusieurs festivals de cinéma, j’ai créé de nombreux événements innovants autour de l’audiovisuel, et j’ai également siégé dans des commissions d’aide à la création. Ce que je partage ici est donc subjectif et concret, issu de mon parcours et de mes observations en pratique.