La reconstruction narrative est un processus cognitif où le spectateur crée activement des connexions neuronales pour donner sens à une histoire. Cet espace ludique, particulièrement gratifiant, constitue l’une des plus riches interactions entre l’œuvre et son public.
Un jeu très pratiqué
Les scénaristes savent souvent très bien jouer avec ce que je nomme la reconstruction narrative. Par exemple en début de film, nous sommes plongés dans une histoire dont nous ne connaissons pas encore les tenants et aboutissants, et au fur et à mesure de l’arrivée des informations, nous reconstruisons dans notre esprit la logique de l’histoire à laquelle nous sommes en train d’assister, si ce n’est de participer, puisque que nous en sommes le personnage principal. C’est un grand plaisir et c’est je pense l’endroit le plus fort de la participation du spectateur. C’est quelque chose d’assez jubilatoire. Il se passe le même processus de reconstruction narrative dans une série, par exemple lorsque nous la prenons au milieu, avec des amis qui nous racontent le contexte pour nous aider à reconstruire la narration. Mais comme ils ne peuvent pas tout nous raconter, nous sommes dans cette situation là très actifs pour reconstruire l’histoire. On se saisit d’éléments de détail de l’histoire, afin de créer dans notre esprit les connexions neuronales qui vont nous permettre de nous y déplacer de façon de plus en plus ordonnée, structurée, intelligible et donc constructive pour nous. C’est réellement une construction qui s’opère dans notre cerveau, car des liaisons très concrètes se forment entre les neurones.
Les scénaristes jouent avec la reconstruction narrative, car ils savent très bien que les films peuvent être vus de façon plus ou moins attentive en fonction des moments, ou d’une manière épisodique dans le cadre des séries, d’autant plus lorsque, par exemple, nous attendons un an et demi la saison suivante de la série télévisée ou l’épisode suivant d’une franchise.
Créer la connivence avec le film
Cet espace de la reconstruction narrative est à mon sens l’un des espaces de connivence entre le film et son spectateur. C’est l’un des espaces ludiques les plus riches et les plus gratifiants pour le spectateur. Tout le monde la prend en compte, plus ou moins consciemment, c’est pourquoi j’ai souhaité l’identifier en tant que telle. Parfois, c’est le sujet même du film et l’un des arguments de plaisir pour les spectateurs, comme souvent dans les franchises. Prenons l’exemple du film Pulp Fiction de Quentin Tarantino : l’un des traits singuliers de ce film est de proposer un jeu de reconstruction narrative au spectateur. Pourquoi les deux personnages principaux, qui étaient toujours habillés de costumes noirs, se retrouvent tout à coup en short et en chemise hawaïenne, tout en arborant toujours le sérieux le plus imperturbable ? On analyse souvent ce film sous l’angle de l’inversion narrative. On peut bien-sûr observer sa structure narrative d’ensemble, mais le sujet d’un film n’est pas sa structure narrative, le sujet du film, c’est son interaction avec les spectateurs. Dans Pulp Fiction, peu importe que les séquences soient dans tel ou tel ordre, le but est d’ouvrir à un jeu de reconstruction narrative avec le spectateur, c’est l’un des sujets essentiels du film.
C’est pour cette raison-là que j’insiste beaucoup sur le sujet de la relation entre le spectateur et le film. Ce que je propose, c’est de travailler le présent, du plaisir, de la peur, du rire, du questionnement, etc. Ce que vit le spectateur, ce n’est pas uniquement suivre une histoire et projeter ses émotions sur des personnages imaginaires, c’est aussi et surtout, à mon sens, vivre une expérience sensorielle, émotionnelle, physique, visuelle, auditive. La grande force, à mon avis, de Quentin Tarantino dans ce film est d’avoir su, en passant par la transgression des codes et le jeu avec les codes du cinéma de genre, nous faire vivre des expériences directement neuronales et pas seulement narratives.
Écrire dans les neurones du spectateur
Bien sûr, la compréhension des émotions et l’investissement dans une histoire passionnante et construite est importante, mais si je mets ce coup de projecteur sur la reconstruction narrative, c’est pour indiquer que, in fine, tout ce qui nous est présenté sur l’écran va s’organiser dans notre esprit sous forme de création de nouvelles connexions neuronales et qu’on peut choisir de travailler explicitement la narration à cet endroit.
Je n’ai pas de solution toute faite et je pense que, comme Quentin Tarantino l’a tenté, expérimenté, on peut chacune et chacun à sa manière l’expérimenter en ayant à l’esprit ce qu’on projette de faire construire dans le cerveau du spectateur.