L’ascenseur émotionnel

24 février 2025. Publié par Benoît Labourdette.
  3 min
 |  Télécharger en PDF

L’ascenseur émotionnel est une technique de manipulation psychologique où l’on alterne entre moments positifs et négatifs pour garder l’emprise sur l’autre. Ce phénomène, exploité par les manipulateurs, peut être utilisé dans l’écriture scénaristique pour explorer les relations humaines ou créer une expérience cathartique pour le spectateur. Mais attention à ne pas perdre notre éthique dans la relation au spectateur.

La manipulation psychologique

Les personnes manipulatrices, qui ne sont pas nécessairement les plus intelligentes, savent manier avec talent l’ascenseur émotionnel chez les autres, et faussement chez elles. Elles soufflent, comme on dit, le chaud et le froid. Elles vous rassurent, puis vous humilient. Elles vous aiment, puis vous rejettent. Elles vous jurent fidélité, mais vous trahissent. Comment peuvent-elles ainsi conserver une emprise sur nous ? Pourquoi ne partons-nous pas ?

Nous sommes manipulés, parce que nous savons que nous pouvons espérer le meilleur quand il y a le pire. Voici le processus : quand il y a le meilleur, nous faisons tout pour le maintenir, par crainte que le pire revienne. Nous agissons de façon responsable, dans le sens de préserver un moment présent qui soit le meilleur possible, pour nous et pour les autres personnes impliquées dans la situation. Et a contrario, quand le pire survient, nous prenons en charge de faire revenir la situation au meilleur, pour nous et pour les autres, même si le prix à payer est de renoncer à notre intégrité. Nous sommes manipulés parce que nous prenons nos responsabilités ! Notre fragilité, c’est d’être responsables.

Les manipulateurs prennent ce grand pouvoir sur les autres grâce au fait qu’ils n’ont pas d’éthique. Ils choisissent la manipulation là où d’autres choisissent le respect. On le sait, la seule solution est de fuir absolument ces personnes, ce qui est loin d’être facile à faire, car ils nous offrent aussi beaucoup, dans les moments les meilleurs. On sait ce qu’on perdra, et on peut se dire que rien n’est parfait et qu’on réussira peut-être à faire qu’il y aura une plus grande proportion de moments meilleurs ; quand on pense cela, c’est qu’on est devenu complètement prisonnier de l’autre. La compréhension de ce phénomène humain permet certaines nuances dans l’écriture scénaristique.

Des personnages qui se manipulent entre eux

Dans le cadre du scénario, le premier usage est de mettre en scène cette modalité relationnelle entre des personnages, de raconter ce type d’histoire. Cela aura un vrai intérêt intellectuel de compréhension des comporements humains, on peut construire des films assez profonds autour de ces sujets. C’est sans fin et toujours assez troublant et passionnant.

Manipuler le spectateur avec éthique

On peut aussi faire vivre un sentiment d’ascenseur émotionnel au spectateur lui-même. Mais attention, c’est extrêmement difficile à manier, car c’est une démarche qui, comme celle des manipulateurs, n’a aucune éthique. A priori, nous choisirons de nous interdire de manipuler le spectateur dans un scénario. Car si notre attitude vis-à-vis du spectateur est de le manipuler, de manipuler ses émotions, c’est-à-dire d’affecter sa liberté de jugement, nous établissons une relation de manipulation vis-à-vis de lui, et c’est contraire à toute éthique. On ne peut pas faire n’importe quoi, me semble-t-il, dans un film, comme dans la vie. C’est de la fiction, mais nous avons des responsabilités, notamment dans le respect des droits et de la dignité humaine.

Alors, comment se servir de cette puissance sans renoncer à notre éthique ? Eh bien, en affichant cartes sur table, au spectateur : on lui annonce que nous allons jouer au jeu de la manipulation avec lui, afin qu’il puisse le vivre, tout en conservant son esprit critique. La puissance émotionnelle sera donc un peu minorée, mais elle sera quand même là, associée à une pensée critique. Et la traversée de ces émotions et de ces obscurcissements de la perception et du respect de soi pourront être cathartiques pour certains spectateurs, et même extrêmement bénéfiques dans leur compréhension d’eux-mêmes.

Comment mettre cartes sur table ?

On met cartes sur table en l’écrivant ou en le disant avec une voix off, ou par le biais d’un personnage. Je donne un exemple : on va mentir au spectateur en lui disant qu’un personnage est mort, par exemple. Et cela est présenté de façon omnisciente. Donc, le personnage est mort. En fonction du contexte scénaristique, cela peut amener le spectateur vers un sentiment de tristesse. Puis, plus tard, nous découvrirons qu’en fait, ce personnage était vivant. Alors que le film nous avait fait croire qu’il était mort, pour jouer avec nos émotions, nous faire vivre un ascenseur émotionnel. Dans ce type de moment, nous nous sentons trahis. On sent qu’on a été manipulé, que les émotions que nous avons vécues étaient fausses, alors que nous les avons vécues réellement.

Mais si l’instance qui nous donne ces informations, que ce soit le film ou le personnage, nous indique, avant de nous donner cette information, que ce personnage est un menteur par exemple, eh bien, nous allons suivre l’histoire dans le sens de ce qu’il nous dit, mais nous n’y croirons pas à 100 %. Nous serons tristes de savoir que cette personne est morte, car c’est une information qui sera affirmée. Nous aurons quand même en nous la conscience que nous sommes sans doute en train d’être manipulés, même si nous croyons à ce qu’on nous dit. C’est cette petite voix, cette intuition que nous avions, que le film nous a permis d’avoir, en nous affirmant que ce personnage était menteur, c’est cela qui nous amènera, à la fin du film à nous réassurer face à notre intuition. L’effet cathartique est là.

Outils et techniques pour l’écriture de scénario et la construction de projets de films.

Dans notre monde où des intelligences artificielles créent directement des films à partir des désirs de leurs auteurs exprimés en très peu de mots, dans ce monde où les films de 3h30 dans les salles obscures côtoient les vidéos de 10 secondes sur les réseaux sociaux, lesquels ont besoin de scénarios, pourquoi, et qu’est-ce qu’un scénario ?

Un scénario est-il encore utile à l’époque où chacun a dans sa poche un matériel de création audiovisuelle de niveau quasiment professionnel ? À quoi sert le scénario ?

Pour les auteurs, réalisateurs, producteurs et surtout créateurs de contenu, comme on les nomme le plus souvent aujourd’hui, je crois que le scénario, ses modes de création, d’écriture, ses façons de raconter les histoires, est un outil extrêmement puissant pour nous aider à créer les œuvres audiovisuelles les plus importantes possibles et qui rencontreront au mieux leur public aujourd’hui et demain, dans leurs espaces respectifs de diffusion, que ce soit la salle de cinéma, l’écran de télévision, la plateforme de SVOD, les sites de vidéos communautaires ou les nouveaux médias construits exclusivement autour de la vidéo collaborative comme TikTok.

Ce guide n’a pas la prétention d’être exhaustif, mais il s’appuie sur des expériences concrètes, celles que j’ai vécues et celles que j’ai fait vivre. Depuis plus de 30 ans, j’ai accompagné des milliers de personnes dans la réalisation de films de tous genres, j’ai fondé et dirigé plusieurs festivals de cinéma, j’ai créé de nombreux événements innovants autour de l’audiovisuel, et j’ai également siégé dans des commissions d’aide à la création. Ce que je partage ici est donc subjectif et concret, issu de mon parcours et de mes observations en pratique.


QR Code d'accès à cette page
qrcode:https://www.benoitlabourdette.com/les-ressources/creer-penser-ecrire-des-scenarii-aujourd-hui/l-ascenseur-emotionnel