La démarche d’enquête fascine et structure de nombreux récits. Au-delà des policiers, personnages commodes car légitimes pour enquêter, si nous explorions d’autres approches inspirées des sciences humaines pour renouveler nos narrations ?
La police, et notamment des policiers qui enquêtent, sont extrêmement présents dans les scénarios des films ainsi que dans les romans, que ce soient des films commerciaux ou d’art et essai. Très souvent, dans les films, on suit un enquêteur ou on est confrontés à des enquêteurs à certaines étapes de l’histoire, et ce infiniment plus souvent que dans notre vie quotidienne ! La démarche d’enquête passionne tout un chacun. Beaucoup de films et de séries sont construits autour, avec la colonne vertébrale d’une enquête. Même la série expérimentale Twin Peaks de David Lynch est une enquête, qui dès les premiers instants pose cette question à laquelle on n’aura jamais de réponse : mais qui a tué Laura Palmer ? Le roman d’Agatha Christie Les dix petits nègres est à ce titre très significatif car ce sont les personnages d’un groupe restreint, enfermé dans un microcosme, qui enquêtent les uns sur les autres pour essayer de trouver au présent qui est le meurtrier de ceux qui ont déjà été tués et potentiellement des suivants.
L’enquête n’est donc pas le propre des policiers, mais les policiers sont des personnages pratiques pour le cinéma, car ils sont légitimes à enquêter. Il n’y a pas à justifier dans le scénario qu’ils consacrent du temps à leur démarche d’enquête ; c’est leur travail. Et bien souvent d’ailleurs, le policier va enquêter même au-delà de ses heures de travail. Et il va continuer à enquêter pour faire la vérité, même s’il est renvoyé de la police, parce qu’il cherche la vérité et que la vérité dérange les pouvoirs en place, un argument très courant.
La méthode d’enquête est donc la colonne vertébrale d’énormément de films. Elle pose un mystère que les personnages ont besoin d’élucider. Et le policier enquêteur a un besoin intrinsèque d’élucider tous les mystères. C’est pour cela que c’est un personnage très pratique. On pose n’importe quelle situation sans explication : une personne retrouvée morte, un vol, un cambriolage, un suicide (mais est-ce un suicide ?), une couleur dans le ciel, un grand bruit dans la forêt, ce qu’on veut. Nous posons un événement qui n’a pas d’explication, n’importe lequel, puis nous faisons arriver un policier qui est légitime à enquêter. Il doit trouver soit le coupable, soit le mobile, soit la raison de cet état de fait. Le scénario a besoin que la réponse à la question ne soit jamais donnée, ou uniquement à la fin de l’histoire.
La démarche d’enquête pour les films qui y ont recours, car ce n’est pas obligatoire, même si beaucoup de films y ont recours, structure complètement le film. La réponse ne vient qu’à la fin et les péripéties successives apportent des réponses partielles, des fausses pistes, des croyances que c’est terminé et en fait non, c’était plus compliqué... Et bien souvent, nous découvrons l’implication des enquêteurs eux-mêmes ou de leurs proches dans l’objet de l’enquête. Cela va éclairer des mystères de leur vie ou révéler leur face sombre par exemple. Cette dimension d’implication du personnage enquêteur en tant que faisant partie des enquêtés et des potentiels responsables est une très bonne astuce scénaristique, car cela implique l’enquêteur émotionnellement dans les enjeux de l’enquête. Ce n’est pas nécessaire au début, c’est une cartouche qu’on se réserve pour plus tard pour éviter un sentiment de récurrence chez le spectateur. C’est-à-dire que dans une première phase, l’enquêteur fait juste son travail d’enquêteur et dans une deuxième phase, nous découvrons qu’il est impliqué lui-même, et lui-même peut d’ailleurs découvrir qu’il est plus impliqué que ce qu’il croyait. Cela permet de passer à une deuxième phase et de renourrir l’émotion.
Avec ce point de départ que le film commence par une grande question et que ce qui le sous-tend est la quête de la réponse à cette question, il y a aussi une autre dimension qui suscite un grand intérêt chez le spectateur, c’est de découvrir la démarche d’enquête singulière de ce personnage. Tel policier obtiendra les informations de façon violente, l’autre les obtiendra par la ruse et la manipulation, un troisième sera un agent infiltré et les découvrira par sa cooptation avec l’ennemi, etc. Je crois que l’espace d’invention dans les démarches d’enquête est encore très vaste. En effet, on retombe souvent sur les mêmes poncifs.
Je propose de nous ouvrir aux approches des sociologues et d’ouvrir cette notion d’enquête bien au-delà de l’enquête policière et aussi bien au-delà de l’enquête journalistique. En effet, policier comme journaliste cherchent dans leurs enquêtes des réponses rationnelles et spécifiques, car l’objectif est de désigner un coupable. On est donc sur une vision de l’enquête et de son résultat qui est très fermée. Alors que dans la démarche d’enquête développée par le sociologue Bruno Latour par exemple, on va enquêter sur le monde lui-même et ses agents, ses freins, ses agents humains et non humains, conceptuels, on va cartographier notre compréhension du monde, pour y découvrir des explications complexes, profondes, justes, passionnantes et constructives, notamment pour l’écologie.
D’ailleurs, dans les films les policiers cartographient beaucoup : il y a cette figure récurrente du mur, plein de photos, de schémas et de fils pour mettre en relation et trouver les relations qui manquent entre les éléments qui, dans un premier temps, semblent disparates. C’est une méthode particulière d’enquête, mais il y a bien d’autres méthodes, bien d’autres façons d’enquêter que les sciences humaines explorent : la sociologie, l’ethnologie, l’anthropologie, l’ethnométhodologie, entre autres. Et bien sûr la psychologie, et encore plus la psychanalyse. D’ailleurs, dans le champ de la psychanalyse comme dans les autres, il y a un grand nombre d’écoles qui se déchirent sur la question de la méthode d’enquête.
Je crois que prendre un peu des sciences humaines et recevoir leurs méthodes d’enquête particulières peut être très nourrissant pour les scénarios. Cela pourra ouvrir nos récits à de toutes nouvelles dimensions.
Outils et techniques pour l’écriture de scénario et la construction de projets de films.
Dans notre monde où des intelligences artificielles créent directement des films à partir des désirs de leurs auteurs exprimés en très peu de mots, dans ce monde où les films de 3h30 dans les salles obscures côtoient les vidéos de 10 secondes sur les réseaux sociaux, lesquels ont besoin de scénarios, pourquoi, et qu’est-ce qu’un scénario ?
Un scénario est-il encore utile à l’époque où chacun a dans sa poche un matériel de création audiovisuelle de niveau quasiment professionnel ? À quoi sert le scénario ?
Pour les auteurs, réalisateurs, producteurs et surtout créateurs de contenu, comme on les nomme le plus souvent aujourd’hui, je crois que le scénario, ses modes de création, d’écriture, ses façons de raconter les histoires, est un outil extrêmement puissant pour nous aider à créer les œuvres audiovisuelles les plus importantes possibles et qui rencontreront au mieux leur public aujourd’hui et demain, dans leurs espaces respectifs de diffusion, que ce soit la salle de cinéma, l’écran de télévision, la plateforme de SVOD, les sites de vidéos communautaires ou les nouveaux médias construits exclusivement autour de la vidéo collaborative comme TikTok.
Ce guide n’a pas la prétention d’être exhaustif, mais il s’appuie sur des expériences concrètes, celles que j’ai vécues et celles que j’ai fait vivre. Depuis plus de 30 ans, j’ai accompagné des milliers de personnes dans la réalisation de films de tous genres, j’ai fondé et dirigé plusieurs festivals de cinéma, j’ai créé de nombreux événements innovants autour de l’audiovisuel, et j’ai également siégé dans des commissions d’aide à la création. Ce que je partage ici est donc subjectif et concret, issu de mon parcours et de mes observations en pratique.