La réalité subjectivée, technique cinématographique où le spectateur expérimente comme réel ce qui n’est que fantasme intérieur d’un personnage, crée une troublante empathie et transforme le film en rêve éveillé aux multiples interprétations possibles.
Il y a un effet de style qui a été, je crois inventé ou en tous cas utilisé de façon explicite pour la première fois par le cinéaste belge Jaco Van Dormael, dans Toto le héros (1991). Un personnage de vieil homme, interprété par Michel Bouquet, est obligé à prendre des médicaments dans une maison de retraite. La scène de soumission est très calme, très triste. Puis tout à coup on le voit se révolter, refuser les médicaments, les mettre dans la bouche de l’infirmière, pousser l’infirmière. Il y a quelque chose de très puissant dans ce moment de transgression par rapport à l’enfermement subi par le personnage, de libération, violente mais salutaire. Puis… on se retrouve exactement au même endroit, mais le personnage n’a pas bougé, comme si ce que nous venons de voir, qui était pourtant bien réel, n’avait jamais existé. Et il termine de prendre ses médicaments.
Ainsi, la réalité que nous venons de voir, car rien dans le film ne nous a dit que ce moment de révolte était un rêve, nous réalisons a posteriori que c’était un rêve, ce que je nomme une réalité subjectivée. C’est très fort et très troublant. On travaille le lien entre le cinéma et le rêve. C’est comme si nous, spectateur, étions tout à coup à l’intérieur de la réalité intime du personnage, car nous avons vécu comme réel quelque chose qui ne l’était pas extérieurement, mais qui l’est en lui.
Cet effet de style peut se décliner. Par exemple dans la série Zero Day, de Lesli Linka Glatter (2025), le personnage de président américain à la retraite, interprété par Robert De Niro, vit son quotidien dans sa maison avec ses quelques servants. Un peu plus tard, lors d’un moment de crise politique, nous voyons dans sa cuisine un autre homme que son assistant habituel. L’ancien président, interloqué, lui demande qui il est, et nous-mêmes nous nous demandons s’il n’y a pas un complot, ou quelque chose de dangereux. Mais sa femme lui dit que c’est bien le vrai employé, que le précédent est parti à la retraite il y a 5 ans. Donc nous avons vécu la réalité subjectivée du personnage principal.
Cette technique nous permet d’être en très forte empathie avec les émotions du personnage. Elle donne au film son statut de rêve éveillé, dans lequel tout peut arriver, même les choses les plus fantasmées. Cela confère au film son épaisseur d’objet subjectif et non pas juste un vecteur pour raconter une histoire.
Un film peut être représenté comme un tissu contre lequel nous nous frottons. Il est plus ou moins rugueux, plus ou moins doux, plus ou moins limpide ou mystérieux. L’objet film lui-même recèle alors des mystères, tout comme les rêves recèlent leurs mystères, auxquelles toutes les interprétations peuvent être données.
Lorsqu’un film se présente à nous comme un objet auquel il ne faut pas forcément croire, car peut-être que ce qu’on est en train de voir n’est que l’expression de la subjectivité d’un personnage et que peut-être la réalité sera toute autre plus tard, il peut se permettre de jouer avec nous, sans rompre l’éthique de la relation. Il peut se permettre de nous cacher sciemment des informations. J’ai beaucoup critiqué cette technique de rétention informationnelle, pour son manque d’éthique et sa mise en dépendance du spectateur à l’information. Mais dans le cadre d’un film qui assume que la réalité est subjectivée, nous ne savons même pas si cette rétention d’information n’est pas une réminiscence du passé, n’est pas un fantasme du personnage et qu’en fait peut-être n’y a-t-il aucune information secrète. Ainsi le film s’assume comme un objet de rêve autant qu’un objet de réalité. Il peut se proposer comme un terrain de jeu d’interprétations variées, comme l’est le rêve.
Cette technique de la réalité subjectivée est donc très profonde. On peut l’utiliser avec parcimonie, comme dans Toto le héros, pour nous faire sentir, nous faire vivre intensément les émotions intérieures du personnage. Et elle peut aussi être utilisée de façon structurelle, dans l’ensemble d’un film, pour lui conférer un mystère profond et le faire devenir un objet mental, comme si nous étions dans le rêve du personnage, avec tous les basculements possibles.
Cette technique est aussi employée de façon plus basique, par exemple si l’on voit un personnage vivre des aventures à l’époque du Moyen Âge, puis qu’on le voit se réveiller dans le monde contemporain : on comprend tout de suite qu’il s’agissait d’un rêve. C’est plus basique, car lorsque nous le voyons au Moyen Âge, on peut croire que c’est la réalité, a fortiori si c’est au début du film, mais lorsqu’il se réveille, il est dans un autre contexte, temporel, physique, politique, on le voit à son costume, au lieu dans lequel il habite. Ainsi, ce n’était pas tant une réalité subjectivée qu’une réalité rêvée, l’univers du film n’est pas troublé. Alors que dans la technique de réalité subjectivée, le contexte ne change pas, ce sont les rôles des uns et des autres qui changent. Le vieil homme soumis devient révolté, par exemple, mais le contexte est exactement le même. Cela apporte une épaisseur troublante, ce qui n’est pas le cas du rêve dont on se réveille, qui se révèle comme un simple rêve : le film lui-même n’est pas rêvé, il nous raconte que c’était un rêve, alors que dans la réalité subjectivée, le film lui-même est un rêve.
Outils et techniques pour l’écriture de scénario et la construction de projets de films.
Dans notre monde où des intelligences artificielles créent directement des films à partir des désirs de leurs auteurs exprimés en très peu de mots, dans ce monde où les films de 3h30 dans les salles obscures côtoient les vidéos de 10 secondes sur les réseaux sociaux, lesquels ont besoin de scénarios, pourquoi, et qu’est-ce qu’un scénario ?
Un scénario est-il encore utile à l’époque où chacun a dans sa poche un matériel de création audiovisuelle de niveau quasiment professionnel ? À quoi sert le scénario ?
Pour les auteurs, réalisateurs, producteurs et surtout créateurs de contenu, comme on les nomme le plus souvent aujourd’hui, je crois que le scénario, ses modes de création, d’écriture, ses façons de raconter les histoires, est un outil extrêmement puissant pour nous aider à créer les œuvres audiovisuelles les plus importantes possibles et qui rencontreront au mieux leur public aujourd’hui et demain, dans leurs espaces respectifs de diffusion, que ce soit la salle de cinéma, l’écran de télévision, la plateforme de SVOD, les sites de vidéos communautaires ou les nouveaux médias construits exclusivement autour de la vidéo collaborative comme TikTok.
Ce guide n’a pas la prétention d’être exhaustif, mais il s’appuie sur des expériences concrètes, celles que j’ai vécues et celles que j’ai fait vivre. Depuis plus de 30 ans, j’ai accompagné des milliers de personnes dans la réalisation de films de tous genres, j’ai fondé et dirigé plusieurs festivals de cinéma, j’ai créé de nombreux événements innovants autour de l’audiovisuel, et j’ai également siégé dans des commissions d’aide à la création. Ce que je partage ici est donc subjectif et concret, issu de mon parcours et de mes observations en pratique.