La rétention informationnelle, technique narrative qui cache délibérément des informations connues des personnages mais pas du spectateur, crée une tension et une curiosité qui nous pousse à reconstituer l’histoire, soulevant des questions éthiques sur la manipulation du public.
Une astuce narrative récurrente
La rétention informationnelle est une astuce employée très souvent dans les films. Elle consiste à arrêter une scène précisément à l’instant où nous aurions reçu des informations que les personnages, eux, connaîtront. Puis, on fait une ellipse temporelle, et on se retrouve plus tard dans l’histoire, sans savoir ce que savent les personnages. Par exemple : un accident de voiture. Puis ellipse, nous retrouvons l’un des personnages engagés dans l’accident à l’hôpital, mais nous ne savons pas si les autres sont vivants ou morts. Et nous allons le découvrir au fur et à mesure.
Cette rétention informationnelle crée chez le spectateur une curiosité accentuée pour tous les détails de l’histoire qui lui est présentée, dans lesquels il va chercher à déceler des bribes d’informations qui vont lui permettre de reconstituer ce qu’il ne sait pas. Et évidemment, les personnages, eux, ne sont absolument pas étonnés lorsque nous découvrons les informations, car eux les connaissaient déjà. Cela nous met dans une place d’infériorité informationnelle. Nous nous sentons à la traîne et nous avons envie de nous remettre au niveau.
L’efficacité de la dépendance
Je ne nie pas la grande efficacité de cette technique, mais personnellement, je trouve qu’il y a une manipulation de la part de l’auteur vis-à-vis du spectateur. Le film nous cache sciemment des informations, juste pour aiguiser notre appétit de les découvrir. Le film crée un manque en nous, presque une dépendance à l’information. Il serait d’ailleurs intéressant d’étudier les effets chimiques ou neurologiques des différentes techniques narratives. Je crois que la rétention informationnelle a plus à voir avec la mise en dépendance qu’avec la responsabilisation et l’autonomisation, donc la liberté du spectateur.
Quelle éthique pour le film ?
Je crois que ce n’est pas parce que quelque chose est très efficace qu’il faut forcément l’utiliser, car efficacité ne rime pas toujours avec éthique. Et c’est même précisément ce qui a mené nos sociétés industrielles à apporter un tel préjudice à notre milieu de vie. Même si c’est plus compliqué, il me semble plus intéressant, humainement parlant, d’essayer de construire l’intérêt du spectateur pour le film par d’autres moyens que la manipulation. Mais on a aussi le droit de jouer avec le spectateur, dès lors que les règles du jeu sont énoncées, partagées et consenties.