La « vérité », ce n’est pas le réalisme ni la vraisemblance. La « vérité » est une perception du spectateur, qui peut être très puissante : c’est le signe d’un ancrage du film en soi, du sens qu’une œuvre prend dans notre vie, de l’enrichissement profond qu’elle nous apporte. Mais qu’est-ce que cette « vérité » mystérieuse ? Peut-on travailler la « vérité » du film à l’étape du scénario et comment ?"
Quand on évoque le scénario, on pense principalement à la fiction. Mais un documentaire, ou même un film expérimental, peuvent eux aussi avoir un scénario, c’est à dire un canevas de travail. Il n’aura simplement peut-être pas la même forme qu’un scénario de fiction.
A priori, dans le cas de la fiction, la « vérité » ne devrait pas être un sujet, puisque l’histoire est inventée, alors que dans le cas du documentaire, la relation à la vérité semble évidente, puisqu’on s’appuie sur le réel. Eh bien, ce peut être tout à fait l’inverse : un film de fiction peut être très véridique et un documentaire tout à fait faux. De la même manière, un film expérimental, qui travaille principalement la forme audiovisuelle par exemple, sans raconter d’histoire au sens normatif du terme, peut nous « parler » ou nous sembler creux et formaliste, sans aucune vérité, ou au contraire nous toucher au plus profond de nous même.
Ainsi, la vérité, c’est à dire l’importance du film pour son spectateur, est une notion intense, qui réside entre les lignes du scénario. La vérité a sans doute à voir avec la nécessité pour soi de traiter ce sujet plutôt qu’un autre. La vérité, c’est ce qui fait qu’un film va sembler essentiel à certains spectateurs, sans qu’il puisse en analyser exactement les raisons.
Dans la conception ou l’écriture d’un projet, souvent on cherche une cohérence, narrative par exemple, une structure en plusieurs actes, etc. J’affirme que c’est absolument sans importance, face à l’écoute de votre intuition. Ne cherchez pas à remplir un canevas dramaturgique préétabli. La structure profonde de votre histoire serait alors en relation non pas avec votre intériorité mystérieuse, inconnue pour vous même et donc passionnante pour quelqu’un d’autre, mais avec des conceptions préétablies qui n’ont rien à voir avec ce dont vous êtes riche.
Comment faire le tri entre une intuition de valeur et du « n’importe quoi » ? C’est un travail de lâcher-prise à mener : ressentir la justesse de quelque chose, sans pouvoir l’expliquer. On sentir la justesse à plusieurs signes :
Prenez ce risque, embrassez ce mystère. C’est tout à fait contre intuitif, car ce n’est ni rassurant, ni “cadré”. Quand ces signes se montrent à vous, c’est que vous vous trouvez face à quelque chose qui vous arrive « en direct » de votre inconscient. Notre inconscient constitue la structure sous-jacente de tous nos actes et émotions. Notre inconscient pilote nos rêves par exemple, ou nos réactions inattendues, qui feront sens après-coup. Servez-vous de votre inconscient, en travaillant à « capter » vos intuitions, pour entrer dans un monde d’invention fascinant et mystérieux pour vous même, qui semble impossible à circonscrire, à maîtriser : vous êtes au bon endroit. Cet endroit est tout sauf rassurant, il faut du courage pour y aller. Votre courage est à la mesure du futur sens de votre projet pour d’autres personnes.
Bien-sûr, quand on travaille à la production d’un objet artistique dont on souhaite qu’il soit intéressant pour d’autres personnes, on cherche à ce qu’il soit « bien ». On cherche des critères de jugement extérieurs, pour s’assurer de la « qualité » de notre création, au fur et à mesure du travail. C’est à mon sens une très mauvaise démarche, car cette prise de distance par rapport à notre création, notre regard qu’on chercher à extérioriser pour juger, nous font quitter l’essence de vérité, qui ne peut être que mystérieuse. L’application de critères extérieurs, « objectifs » de jugement sur notre travail, notre histoire, nos personnages, nos décors, va en réduire l’épaisseur, va vider nos éléments de leur substance, en nous éloignant du « toucher intime », de notre contact profond avec notre matière en gestation.
Je vous suggère de ne plus chercher à juger du « bien » ou « mal » pendant votre travail de création. Restez connecté à vos sensations, ne lâchez pas ce qui vous semble improbable, laissez le émerger sans juger. D’autres personnes pourront voir votre projet de l’extérieur, et à un moment vous aurez besoin du regard des autres, mais du « vrai » regard des autres, c’est à dire d’autres personnes que vous même. Ne cherchez pas à vous substituer à eux par anticipation. Restez en vous.
Faites lire votre travail à d’autres personnes, inlassablement. Demandez à d’autres leur regard sur des étapes de votre travail. Souvent, on ne le fait pas, car il y a une peur, une honte presque que l’autre découvre la « nullité » de notre production. On préfère alors, tout seul, essayer de se mettre à la place du regard de l’autre, ce qui est absolument impossible. Mais on se le fait croire, et on s’autocensure, pour se protéger de toute critique potentielle. Cela n’est pas intentionnel de notre part, bien-sûr, on croit bien faire. Mais ce faisant, on vide notre travail de son intérêt, de ses « rugosités vraies ».
Vous serez toujours surpris par le regard des autres : ils vous inviteront le plus souvent à cultiver votre singularité, car c’est ce qui les aura le plus intéressés. On n’ose pas leur faire part de ce qui nous semble si fragile, si faible, si personnel et donc sans intérêt. Et c’est précisément là que réside l’intérêt de notre travail. Mais il est quasiment impossible de reconnaître par soi-même la valeur de ce qui est fragile, c’est pourquoi le regard des autres est si précieux.
Dans la relation à vos lecteurs, ne cherchez pas à vous justifier, demandez leur simplement leurs impressions personnelles, ce qu’ils ont reçu. Cela vous aidera, soit à creuser des choses encore ténues dont ils vous renvoient la valeur, ou alors de continuer votre chemin en opposition à eux. Quoi qu’il en soit, la confrontation au regard fait avancer, bien plus que ce que l’on croit.
Relisez souvent l’ensemble de ce que vous avez écrit ou produit (car un scénario n’est pas forcément qu’un objet textuel). Cela peut au départ sembler superflu et presque ennuyeux. En réalité, plus vous le ferez et moins ce sera ennuyeux : cela vous mettra en contact avec tout le sous-texte, la respiration profonde de votre œuvre en cours de fabrication. Et ainsi, ce qu’il faut ajouter ou retrancher viendra à vous de façon de plus en plus naturelle. C’est comme construire une profonde intimité avec votre objet. Cette intimité entre vous et l’objet, cette vérité de la relation, est le gage d’une relation d’une qualité similaire entre vos futurs lecteurs et votre œuvre.
Ne cherchez pas à vous adresser à tou·te·s, car le grand public n’existe pas. Adressez-vous à un petit public de passionnés. Les autres que ces passionnés ne comprendront sans doute rien à votre travail, cela n’a aucune importance. Soyez radical. C’est ainsi que vous ouvrirez la porte à une puissance créative, libérée du besoin de séduire. Une puissance créative qui souhaite partager avec ses pairs un sujet profond, essentiel pour vous et pour la petite communauté à laquelle vous adressez.
Sachez que les effets de mode viennent toujours de petites communautés de passionnés. La mode ne provient jamais du plus grand nombre.
Pour résumer : souvent on cherche à « maîtriser » sa production. Ce qui signifie en réalité une quête de se rassurer. Ce qui est rassurant, c’est ce qui est déjà connu, donc dénué d’intérêt, en termes artistiques. Alors que travailler, c’est se risquer, oser, partir à l’aventure, sans être sûr du résultat. C’est une voie bien plus difficile que la quête de la maîtrise, car c’est une voie sur laquelle n’existent pas encore de critères de jugement. Mais ce travail est seul gage de la production d’un objet sincère, véridique dans votre relation intime à lui, et donc potentiellement intéressant pour quelqu’un d’autre.
Une fois que vous avez libéré votre esprit du concept d’harmonie et d’une musique qui doit être « correcte », vous pouvez faire ce que vous voulez. Donc personne ne m’a dit quoi faire, et il n’y avait aucune idée préconçue de ce qu’il fallait faire.
Interview de Giorgio Moroder dans la chanson « Giorgio by Moroder » (Daft Punk, Random Access Memories, 2013).
Outils et techniques pour l’écriture de scénario et la construction de projets de films.
Dans notre monde où des intelligences artificielles créent directement des films à partir des désirs de leurs auteurs exprimés en très peu de mots, dans ce monde où les films de 3h30 dans les salles obscures côtoient les vidéos de 10 secondes sur les réseaux sociaux, lesquels ont besoin de scénarios, pourquoi, et qu’est-ce qu’un scénario ?
Un scénario est-il encore utile à l’époque où chacun a dans sa poche un matériel de création audiovisuelle de niveau quasiment professionnel ? À quoi sert le scénario ?
Pour les auteurs, réalisateurs, producteurs et surtout créateurs de contenu, comme on les nomme le plus souvent aujourd’hui, je crois que le scénario, ses modes de création, d’écriture, ses façons de raconter les histoires, est un outil extrêmement puissant pour nous aider à créer les œuvres audiovisuelles les plus importantes possibles et qui rencontreront au mieux leur public aujourd’hui et demain, dans leurs espaces respectifs de diffusion, que ce soit la salle de cinéma, l’écran de télévision, la plateforme de SVOD, les sites de vidéos communautaires ou les nouveaux médias construits exclusivement autour de la vidéo collaborative comme TikTok.
Ce guide n’a pas la prétention d’être exhaustif, mais il s’appuie sur des expériences concrètes, celles que j’ai vécues et celles que j’ai fait vivre. Depuis plus de 30 ans, j’ai accompagné des milliers de personnes dans la réalisation de films de tous genres, j’ai fondé et dirigé plusieurs festivals de cinéma, j’ai créé de nombreux événements innovants autour de l’audiovisuel, et j’ai également siégé dans des commissions d’aide à la création. Ce que je partage ici est donc subjectif et concret, issu de mon parcours et de mes observations en pratique.