Pour une considération pondérée des personnages

10 mars 2025. Publié par Benoît Labourdette.
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La comparaison visuelle des poids portés par différents personnages crée une sensation physique chez le spectateur. Ces charges, qu’elles soient matérielles ou symboliques, révèlent les dynamiques de pouvoir et engagent notre perception sensorielle du film bien au-delà de la simple narration.

Un sac à dos et un culturiste

Si on imagine deux personnages de même corpulence et de même force physique ayant chacun un sac à dos, l’un avec un sac extrêmement chargé et l’autre avec un sac très léger, leurs rythmes, leurs démarches, leurs énergies, vont être complètement différents. Leurs dynamiques respectives seront tout à fait singulières en fonction du poids qu’ils portent, représenté à l’écran par la taille des sacs à dos. Notre sensation physique liée à ces personnages est reliée à notre conscience du poids qu’ils ont sur les épaules, qui se voit visuellement.

Les vidéos TikTok du culturiste Anatoli sont à ce sens éclairantes. Anatoli est un culturiste extrêmement fort, mais plutôt fluet. Il se fait passer pour un homme de ménage de la salle de sport et s’habille avec un bleu de travail trop grand pour lui, qui fait paraître sa silhouette encore plus fine. Il joue l’homme très peu sûr de lui. Il s’approche de culturistes massifs, et, comme si de rien n’était, il soulève devant avec facilité des poids que les autres ont du mal à soulever. Il y a une inversion incroyable, pour les culturistes eux-mêmes, qui ont des réactions de surprise très drôles, et c’est tout l’objet de ces caméras cachées. C’est comme lorsqu’on lève une bouteille de 1 litre de mercure et qu’on ne sait pas ce qu’il y a à l’intérieur : on est extrêmement surpris de sentir que son poids est de 7 kilos et non pas d’un kilo comme habituellement avec cette taille de bouteille.

Volume, comparaison et sensation

Ces deux exemples signifient que le volume visible est toujours associé à un poids ou à une force. Dans l’exemple de deux personnages similaires qui portent chacun un sac à dos de volume différent, c’est par différence entre les deux que l’on ressent d’autant plus l’effet du poids. On ressent par différence les écarts de vécus des personnages, leurs sentiments, leurs énergies, leurs vitesses, leurs puissances, leurs freins, bien distincts pour l’un et pour l’autre. La comparaison des plusieurs personnages nous amène dans une forme de sensation physique. Les poids que portent ces personnages les qualifient, et pas seulement en termes narratifs, mais aussi en termes physiques, en termes de sensations dans le film. Dans le début du film Conan le barbare de John Milius (1982), le jeune Conan enfant est enchaîné à l’un des rayon d’une immense roue horizontale, poussée par des dizaines d’autres hommes enchaînés. On voit les étapes de son corps qui grandit, et à la fin, adulte et très musclé, il pousse l’immense roue seul. On en savait le poids par le nombre d’hommes nécessaires, et ce poids représente l’étendue de sa force. Cela expose la puissance de ce personnage, par une simple relation au poids, représenté à l’écran par divers personnages et leurs comparaisons.

Cet effet rend le film non seulement « physique », mais présente aussi un intérêt narratif. Dans un film sur le sujet du le sexisme, par exemple, on peut voir une femme porte toutes les valises et l’homme ne rien porter, en comparaison, ou dans un western spaghetti comme Le Bon, la Brute et le Truand de Sergio Leone (1966), le personnage dominé doit porter plus que le personnage dominant. Cela a une fonction dans l’histoire et dans le sujet, et cela nous fait aussi ressentir, par comparaison, les différentes sensations physiques des personnages en présence devant nous.

Ces poids peuvent être d’autres natures que mécaniques, ce peuvent être des poids psychologiques, des poids de mémoire, d’histoire, des pondérations de joie ou de peine, des poids du souvenir ou de l’oubli, etc. L’idée est que nous puissions faire une comparaison de rythme, d’énergie, d’émotion entre différents personnages de l’histoire.

Déclinaisons des différentes natures de poids

Pour que cela fonctionne bien et que la sensation physique soit là chez le spectateur, il faut que nous ayons à l’écran des signes visibles de ces différences de poids portées par les deux ou plusieurs personnages. Nous devons réussir à signifier ces poids par autre chose que des sacs à dos ! Ce peut être un vêtement neuf et un vêtement abîmé, ou une coiffure soignée et une coiffure décoiffée, ou une couleur de peau blanche et une couleur de peau noire dans un contexte raciste, par exemple. Une voiture neuve et une vieille voiture, ou même une grande maison et un petit appartement, et ainsi de suite.

Si ces poids sont matérialisés, nous vivrons très fortement la différence entre les personnages. Nous serons comme nous-mêmes dans cet écart de perception des poids portés par les divers personnages pendant les scènes. C’est une technique qui ancre des sensations physiques face à un film. Évidemment, en tant que spectateur, ce n’est pas conscient, nous avons juste la sensation d’assister à une scène dans laquelle deux personnages ont des freins différents, l’un porte lourd et l’autre porte léger. Nous pouvons associer cela à la simple histoire, à la simple narration de la domination de l’un sur l’autre ou de la chance de l’un par rapport à l’autre. Mais en réalité, cela engage aussi, sans que nous nous en rendions compte consciemment, nos sensations pendant le visionnage de ce film.

Outils et techniques pour l’écriture de scénario et la construction de projets de films.

Dans notre monde où des intelligences artificielles créent directement des films à partir des désirs de leurs auteurs exprimés en très peu de mots, dans ce monde où les films de 3h30 dans les salles obscures côtoient les vidéos de 10 secondes sur les réseaux sociaux, lesquels ont besoin de scénarios, pourquoi, et qu’est-ce qu’un scénario ?

Un scénario est-il encore utile à l’époque où chacun a dans sa poche un matériel de création audiovisuelle de niveau quasiment professionnel ? À quoi sert le scénario ?

Pour les auteurs, réalisateurs, producteurs et surtout créateurs de contenu, comme on les nomme le plus souvent aujourd’hui, je crois que le scénario, ses modes de création, d’écriture, ses façons de raconter les histoires, est un outil extrêmement puissant pour nous aider à créer les œuvres audiovisuelles les plus importantes possibles et qui rencontreront au mieux leur public aujourd’hui et demain, dans leurs espaces respectifs de diffusion, que ce soit la salle de cinéma, l’écran de télévision, la plateforme de SVOD, les sites de vidéos communautaires ou les nouveaux médias construits exclusivement autour de la vidéo collaborative comme TikTok.

Ce guide n’a pas la prétention d’être exhaustif, mais il s’appuie sur des expériences concrètes, celles que j’ai vécues et celles que j’ai fait vivre. Depuis plus de 30 ans, j’ai accompagné des milliers de personnes dans la réalisation de films de tous genres, j’ai fondé et dirigé plusieurs festivals de cinéma, j’ai créé de nombreux événements innovants autour de l’audiovisuel, et j’ai également siégé dans des commissions d’aide à la création. Ce que je partage ici est donc subjectif et concret, issu de mon parcours et de mes observations en pratique.


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