Comment se fait-il que nous nous identifions aux personnages de fiction ? Dans certains films, les personnages principaux sont délibérément insipides, tandis que les personnages secondaires, notamment les méchants, sont plus travaillés, bien plus intéressants, complexes et profonds. Cela semble contre-intuitif, car c’est l’histoire du personnage principal que nous suivons et c’est à lui que nous allons nous identifier. On peut donc être surpris de s’identifier à un personnage insipide plutôt qu’à un personnage intéressant, riche et valorisant, et pourtant c’est la clé du processus d’identification. Explorons-en les arcanes.
Cependant, le processus d’identification n’a strictement rien à voir avec un processus de valorisation. Nous ne regardons pas un film pour nous valoriser, mais pour projeter nos émotions et vivre des expériences par procuration. Comme le cerveau ne fait pas la différence entre le réel et l’imaginaire, ces expériences vécues à travers les films sont très fortes. C’est donc nous-mêmes qui vivons ces expériences lorsque nous regardons un film, et non pas les personnages.
Dans le cinéma narratif académique, il y a presque toujours un personnage principal que nous suivons et auquel nous nous identifions. Cela nous inscrit dans une histoire, c’est-à-dire un déroulement d’événements, comme dans la vie. Parfois, nous nous ennuyons dans certains films parce que le personnage principal nous semble peu intéressant, même si les enjeux de l’histoire sont énormes. Par exemple, si le personnage principal doit sauver le monde, nous devrions en théorie nous sentir extrêmement impliqués dans ses aventures. À l’inverse, dans d’autres films où il semble ne pas se passer grand-chose, comme des histoires d’amour sans enjeux majeurs, nous pouvons ressentir des émotions très fortes et nous passionner pour les personnages et l’histoire.
L’identification au personnage est l’un des éléments clés de notre intérêt pour les films et les histoires qu’ils racontent, même si ce n’est pas le seul. Pour que nous puissions nous identifier à un personnage, celui-ci doit être une sorte de surface vide sur laquelle nous pouvons projeter nos émotions et nos pensées. C’est pour cette raison qu’il ne doit pas être trop défini ou trop riche dès le départ. Le personnage d’un film, comme son nom l’indique, n’est qu’un objet narratif, un support pour notre projection émotionnelle et philosophique.
Pour que l’identification fonctionne, il faut aussi un décalage d’informations entre le personnage et nous, un mécanisme bien documenté par Alfred Hitchcock dans son explication du suspense. Par exemple, si le personnage est dans une pièce et que nous savons qu’un intrus armé entre dans la maison, nous vivons une tension intense car nous voudrions intervenir sur son destin. Ce décalage nous pousse à nous identifier à lui, non pas parce que nous vivons la même chose que lui, mais parce que nous vivons une expérience différente, celle de vouloir l’aider.
Les récits d’initiation, où un personnage incompétent et illégitime acquiert peu à peu des compétences et une légitimité, fonctionnent particulièrement bien pour susciter l’identification. Ces personnages sont souvent vides au départ, ce qui permet au public de projeter ses propres incompétences et d’espérer, à travers le personnage, acquérir des qualités et des compétences. Si le personnage avait déjà toutes ses compétences dès le début, nous ne pourrions pas nous identifier à lui.
En conclusion, ce qui fait que nous nous identifions à un personnage, c’est que le vrai personnage de l’histoire, c’est nous. Le personnage à l’écran n’est qu’un support pour notre personne imaginaire pendant le film. Il doit donc être le plus vide possible au départ, afin que nous puissions, en même temps que lui, acquérir des expériences, des compétences et des émotions. S’il était déjà plein et intéressant dès le début, il nous serait impossible de nous identifier à lui.
Ainsi, le personnage principal doit être envisagé comme un récipient vide qui se remplit peu à peu. Même si ce personnage découvre qu’il est, par exemple, le fils d’un roi, cette révélation fonctionnera comme une nouvelle qualité acquise, car lui-même l’ignorait auparavant. Nous aussi, nous ignorons beaucoup de choses sur nous-mêmes, ce qui rend ce type découverte aussi fonctionnelle pour l’identification.
Enfin, pour que le processus d’identification touche plusieurs de nos zones émotionnelles, il faut que les qualités du personnage s’acquièrent par différentes voies : à la fois par ses efforts et par des « dons du ciel », comme un héritage ou une révélation. Cela ouvre l’histoire et renforce notre implication émotionnelle.
L’identification passe donc par une projection sur le personnage, au sens psychanalytique du terme, qui fait qu’on se retrouve acteur dans cette histoire. Quand on est mis à la place des yeux du personnage, paradoxalement, l’identification est assez faible, car nous n’avons plus de surface de projection, nous sommes à la place d’un personnage dont nous savons qu’il est en réalité inexistant. Car le personnage n’existe en nous que par notre projection sur lui. C’est pourquoi un film entièrement tourné en caméra subjective comme « La dame du Lac » de Robert Montgomery (1947) préfigure plutôt le jeu vidéo qu’un futur cinéma immersif imaginaire. Dans le jeu vidéo, les règles de l’identification sont complètement différentes, c’est un autre sujet.
Outils et techniques pour l’écriture de scénario et la construction de projets de films.
Dans notre monde où des intelligences artificielles créent directement des films à partir des désirs de leurs auteurs exprimés en très peu de mots, dans ce monde où les films de 3h30 dans les salles obscures côtoient les vidéos de 10 secondes sur les réseaux sociaux, lesquels ont besoin de scénarios, pourquoi, et qu’est-ce qu’un scénario ?
Un scénario est-il encore utile à l’époque où chacun a dans sa poche un matériel de création audiovisuelle de niveau quasiment professionnel ? À quoi sert le scénario ?
Pour les auteurs, réalisateurs, producteurs et surtout créateurs de contenu, comme on les nomme le plus souvent aujourd’hui, je crois que le scénario, ses modes de création, d’écriture, ses façons de raconter les histoires, est un outil extrêmement puissant pour nous aider à créer les œuvres audiovisuelles les plus importantes possibles et qui rencontreront au mieux leur public aujourd’hui et demain, dans leurs espaces respectifs de diffusion, que ce soit la salle de cinéma, l’écran de télévision, la plateforme de SVOD, les sites de vidéos communautaires ou les nouveaux médias construits exclusivement autour de la vidéo collaborative comme TikTok.
Ce guide n’a pas la prétention d’être exhaustif, mais il s’appuie sur des expériences concrètes, celles que j’ai vécues et celles que j’ai fait vivre. Depuis plus de 30 ans, j’ai accompagné des milliers de personnes dans la réalisation de films de tous genres, j’ai fondé et dirigé plusieurs festivals de cinéma, j’ai créé de nombreux événements innovants autour de l’audiovisuel, et j’ai également siégé dans des commissions d’aide à la création. Ce que je partage ici est donc subjectif et concret, issu de mon parcours et de mes observations en pratique.