Un défi aux conventions narratives occidentales : le cinéma peut transgresser la notion d’identité fixe des personnages. Des œuvres comme Lost Highway ou Matrix révèlent qu’un personnage peut être remplacé, multiplié ou divisé, touchant ainsi nos certitudes identitaires et atteignant les profondeurs de notre inconscient.
Et si on était plus que nous même ?
Dans la vision occidentale du monde, de la nature, de la vie et de l’humanité qui est la nôtre, nous identifions un personnage agissant dans le film a une entité physique représentée par un acteur qui interprète un personnage, qui a un nom, une histoire, etc. Mais pourquoi se restreindre à cette vision, limiter la réalité ? Et pourquoi un personnage ne pourrait-il pas être remplacé par un autre, qui continue à sa place, par exemple ? Cela peut être justifié dans certaines histoires avec des sujets d’usurpation d’identité par exemple, mais dans ce cas, on reste bien avec deux personnes distinctes qui font croire qu’elles sont quelqu’un d’autre. Fondamentalement, chaque personnage reste dans sa définition unique et univoque. Dans Lost Highway de David Lynch (1997), il y a à un moment le remplacement d’un personnage par un autre. C’est très étrange, très intéressant et très troublant. Et dans les films moins narratifs, comme par exemple Sayat Nova de Serguei Paradjanov (1968), il n’y a pas de définition aussi psychologisée d’un personnage, plusieurs acteurs peuvent représenter des symboles qui se relient à des personnages, mais aussi à la nature, à l’art, à l’histoire, à la philosophie. Ce n’est pas aussi simpliste que l’histoire avec des personnages qui vivent une aventure comme dans les mythes grecs classiques.
Je n’ai rien contre les mythes grecs, mais ils ne sont pas tout. Je pense qu’en tant que scénariste, on peut légitimement se poser la question du remplacement d’un personnage par un autre dans une dynamique narrative traditionnelle, avec un effet d’étrangeté, et on peut aussi décider du rôle que joue un personnage ou ses occurrences narratives dans l’histoire que nous choisissons de raconter. Un personnage peut se multiplier, se diviser, se rassembler, changer de nature identitaire. On peut voir cela dans Matrix Reloaded des frères Wachowski (2003), le deuxième volet de la quadrilogie Matrix. Ici, le personnage du méchant peut remplacer n’importe quel personnage. Cela est justifié de façon rationnelle dans le scénario, mais il faut voir le film plusieurs fois pour bien le comprendre. Donc on voit souvent des personnages qui changent de tête devant nous. Le méchant peut lui-même être multiplié en des centaines ou des milliers d’exemplaires similaires, cela évoque sa puissance de méchant. Mais c’est bien un seul personnage, on le perçoit comme tel, qui est multiplié en diverses instances.
Cela se justifie de façon rationnelle si on cherche, mais ça n’a pas beaucoup d’importance, parce que pour bien comprendre l’histoire de Matrix, il faut vraiment creuser ; donc la plupart des spectateurs l’ont vu sans en comprendre tous les tenants et aboutissants, et ils ont tout à fait admis le fait qu’un personnage puisse se multiplier, se diviser, changer de place, changer d’identité, être l’un pour un autre, etc., sans qu’il y ait forcément besoin que ce soit à chaque instant justifié ni expliqué.
Dépasser la rationnalité
Dans le cas de Matrix, on pourrait tout justifier et tout expliquer, mais dans Lost Highway par contre, ce n’est pas le cas, l’explication ne nous est pas donnée, donc le mystère reste entier. Et ce faisant, cela touche très profondément en nous car cela touche à nos certitudes occidentales sur notre unité. Je trouve que c’est un champ tout à fait passionnant à explorer dans le cadre du scénario.
Au cinéma, nous voyons devant nous des personnes comme si elles étaient réelles. Et pour autant, elles prennent leur épaisseur de rêve quand nous leur faisons faire des choses qui n’ont plus à voir avec la rationalité a priori de la vie réelle. Cela nous permet de toucher une très grande profondeur humaine, aux endroits de nos inconscients.