Les spécificités de l’écriture scénaristique

14 février 2025. Publié par Benoît Labourdette.
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Le scénario a pour rôle de faire imaginer un film et d’en organiser la fabrication. C’est pour cette raison qu’il existe des caractéristiques, des spécificités formelles de l’écriture scénaristique, partagées par les professionnels du secteur audiovisuel, afin que le scénario puisse être directement utile et jouer son rôle d’outil pour convaincre et organiser. Je développe ici les raisons de ces formalismes d’écriture du scénario, non pas pour les considérer comme des contraintes frustrantes, mais pour en comprendre le sens et les intégrer d’autant mieux, au bénéfice de la concrétisation des projets.

La structure technique d’un scénario

Un scénario est divisé en scènes. Par exemple :

  • Scène 1 : Extérieur jour – Cuisine des parents.
  • Scène 2 : Extérieur jour – Cuisine d’été des parents.
  • Scène 3 : Intérieur jour – Entrée de la maison des parents.
  • Scène 4 : Extérieur jour – Place du village.

La structure en scènes permet d’organiser le tournage. Par exemple, si certaines scènes se déroulent dans la maison des parents, dans le jardin ou dans l’entrée, les lieux de tournage peuvent être situés dans des endroits différents, voire dans des villes différentes. Cela demande donc une organisation pour rassembler les personnes dans ces lieux, trouver les moyens nécessaires, etc. Ce système d’organisation n’est donc pas une contrainte ou un protocole formaté ennuyeux, mais un véritable outil pour organiser le tournage.

De la même manière, les noms des personnages sont indiqués en majuscules afin qu’il soit facile de repérer quels acteurs principaux sont nécessaires dans chaque scène, ce qui permet d’organiser les plannings. Dans certains logiciels d’écriture de scénarios, on peut également associer à chaque scène des informations supplémentaires qui ne figurent pas dans le scénario lui-même (pour ne pas le surcharger), mais qui restent accessibles pour organiser les étapes suivantes : le dépouillement (la liste de tout ce qui est nécessaire pour chaque scène) et le plan de travail (l’organisation temporelle du tournage). Il peut aussi y avoir des informations narratives reliées aux scènes, comme le niveau d’émotion des personnages, pour aider à construire la structure narrative globale du film.

Le scénario est donc la partie visible d’un iceberg, mais il doit fonctionner à la fois comme un document autonome et comme un document de référence, que ce soit pour la lecture ou pour l’organisation du tournage.

L’écriture elle-même

Dans l’écriture du scénario, on trouve deux éléments principaux : les didascalies (ce qui explique ce qui se passe) et les dialogues.

Les didascalies sont très particulières dans le scénario, contrairement au roman. Dans un roman, on est libre de les écrire comme on veut, et c’est même ce qu’on apprécie, car cela nous fait entrer dans un univers littéraire. Mais dans un scénario, on ne peut pas écrire, par exemple : « Jean-Pierre pense à sa mère. » Pourquoi ? Parce que le but du scénario est de permettre la fabrication du film. Si on écrit « Jean-Pierre pense à sa mère », comment le représenter à l’écran ? Quel décor faut-il ? Comment filmer Jean-Pierre pour que le spectateur comprenne qu’il pense à sa mère ? Cela ne fonctionne pas. Au lieu de cela, il faut inventer une manière de montrer et de faire ressentir que Jean-Pierre pense à sa mère. Par exemple :

  • Didascalie : Jean-Pierre est attablé à la table de la cuisine, la tête dans les mains.
  • Dialogue (voix off) : « Maman, maman, je t’ai toujours aimée. »

Cela pourrait aussi se représenter autrement, par un flashback :

  • Didascalie : Jean-Pierre conduit sa voiture. Il tourne la tête et on voit une école maternelle avec des enfants qui en sortent.
  • Scène suivante : Entrée de l’école maternelle dans les années 70. Un petit enfant, Jean-Pierre enfant, sort en courant de l’école et crie : « Maman ! » Une jeune femme brune avec un pantalon pattes d’éléphant crie : « Jean-Pierre ! »

Le dialogue est très important ici. Dans le scénario, on écrit « Jean-Pierre enfant » pour savoir de qui il s’agit, mais le spectateur ne le sait pas encore. Le fait que la mère prononce le nom de Jean-Pierre permet au spectateur de comprendre qu’il s’agit de Jean-Pierre enfant.

Ici, on voit Jean-Pierre dans sa voiture, qui regarde l’entrée de l’école, puis un flashback dans les années 70. Le scénario décrit ce qu’on verra à l’écran, il permet donc la fabrication du film.

Même dans un roman, d’ailleurs, écrire simplement « Jean-Pierre pense à sa mère » ne suffit pas (à part choix stylistique particulier, évidemment). Cela ne raconte pas grand-chose et n’est pas très intéressant. Il faut qu’il y ait une réalité dramaturgique derrière. En effet, penser à sa mère, en soi, ne constitue pas une réalité dramaturgique. En revanche, si Jean-Pierre pense à sa mère qui lui racontait pourquoi elle avait quitté son père parce qu’il était violent avec elle, alors, tout de suite, il y a une dramaturgie, on est plongé dans une histoire, dans un vécu. « Penser à sa mère », sans plus, ne véhicule pas vraiment de vécu. Ce qu’on appelle la dramaturgie, c’est précisément ce lien au vécu.

Le son

On peut aussi faire naître des sons dans l’esprit des spectateurs et inviter les techniciens qui vont réaliser le film à travailler le son en décrivant des sons, des ambiances sonores.

  • Par exemple : « Jean-Pierre entre dans un restaurant où règne une cacophonie de cliquetis de baguettes chinoises. » Tout de suite, l’ambiance est posée.
  • À l’inverse, on pourrait écrire : « Jean-Pierre entre dans un restaurant où une musique américaine des années 50, sirupeuse et très forte, résonne. » Ce n’est pas du tout la même chose. D’un côté, on a un restaurant chinois animé, avec des bruits de baguettes, et de l’autre, une musique envahissante.
  • Ou encore : « Jean-Pierre entre dans un restaurant où, malgré une salle remplie de monde, un silence de mort règne. » Là, l’ambiance est immédiatement palpable.

Ainsi, parler du son dans le scénario est très évocateur d’une ambiance et d’une émotion physique ressentie par le spectateur. Le cinéma est un art de l’architecture et de l’émotion physique. On est face à des images, immergés dans des sons, et notre corps ressent réellement des émotions physiques. Cela va encore plus loin dans les cinémas où les sièges peuvent bouger, où des odeurs sont diffusées, et où de la pluie peut tomber. On pousse alors encore plus loin l’émotion physique. Mais même en regardant un simple film sur son téléphone, on est immergés dans le son et face à l’image, ce qui procure déjà des effets physiques. Cela fait pleinement partie de l’émotion.

Le son est donc, on peut le dire, la clé de l’immersion dans l’univers du film. Il est essentiel de ne pas l’oublier dans l’écriture du scénario.

Une minute par page

Les pages d’un scénario ne sont pas très denses. Le principe est que le temps de lecture d’une page de scénario corresponde à une minute de film. Cela correspond à 1500-1800 signes maximum. C’est donc une contrainte d’écriture très forte, car il faut respecter tout ce que j’ai présenté précédemment, tout en réussissant à synthétiser pour que la lecture ne dure qu’une minute.

Alors, pourquoi cette contrainte ? On pourrait la trouver dommage, en se disant : « J’ai tellement de choses importantes à dire pour le film, il faut que tout soit dans le scénario ! » Eh bien non. Le scénario est un objet synthétique, et il n’est pas le seul outil de préparation du film. Dans un logiciel d’écriture de scénario, on peut inclure beaucoup d’éléments supplémentaires : des fiches personnages, des fiches décors, ou même des détails supplémentaires pour chaque scène. Ces éléments peuvent être consultés, imprimés, etc., pour travailler sur le film.

Le scénario en lui-même doit être lisible en une minute par page, et c’est un point essentiel. Cette règle permet à la personne qui lit le scénario de se plonger dans le rythme du film, de ressentir son énergie temporelle, et de juger s’il y a des longueurs ou des éléments qui pourraient être davantage développés. Par ailleurs, cela a un impact important sur le tournage et la diffusion. Un film d’une heure trente n’est pas perçu de la même manière qu’un film de deux heures trente. Ce ne sont pas les mêmes publics qui s’engagent à consacrer deux heures trente ou une heure trente de leur temps.

Ainsi, la règle d’une minute par page est essentielle, même si elle peut demander beaucoup de travail pour être respectée. Elle structure le scénario, guide sa lecture et influence la perception du film dans son ensemble.

Le scénario de documentaire

Le scénario de documentaire, c’est un sujet polémique parce qu’un documentaire, qui représente le réel, a priori, comment peut-on le scénariser ? Cela semble impossible, et même intrinsèquement absurde ; parce que on va filmer le réel, donc comment peut-on, si par exemple on va interviewer quelqu’un, savoir à l’avance ce que cette personne va nous dire ? Précisément, l’intérêt du documentaire, c’est de partager la découverte du monde et l’ouverture à des découvertes. Et pourtant, pour pouvoir financer le tournage du documentaire, qu’il a aussi fallu réunir une équipe, etc., on a besoin d’un scénario.

On peut décider de tourner un documentaire par soi-même, sans scénario bien-sûr, et c’est tout à fait légitime. Mais pour pouvoir trouver des financements, il faut, tout comme pour un film de fiction, présenter un scénario, ce qui semble particulièrement absurde. Pourtant cela peut se comprendre et s’expliquer, car comment juger un projet de film documentaire ? Donc, ce qu’on conseille pour écrire le scénario d’un documentaire, c’est de commencer par explorer le sujet du documentaire qu’on veut financer, d’aller rencontrer des personnes, etc. Et là, peut-être d’enregistrer, de prendre un magnétophone, et même filmer, pourquoi pas. Mais il ne s’agit pas du tournage du film, il s’agit de documents de travail.

Et à partir de toutes ces informations sur le sujet, parce que de la même manière que pour une fiction, si on décide pour le documentaire d’aller tourner à tel ou tel endroit, il faut l’avoir organisé. Cela peut varier au fil du tournage, mais quand même, on a aussi besoin d’organiser un tournage de documentaire, pour les documentaires qui demandent une équipe et un financement. Si vous tournez un documentaire tout seul, vous êtes complètement libre. Et d’ailleurs, vous n’avez même pas besoin de scénario, parce que vous êtes libre de démarrer votre tournage. Et aujourd’hui, les outils numériques le permettent. Mais si on a besoin, dans le documentaired de faire une reconstitution historique, par exemple, on aura besoin d’un budget, donc d’un scénario.

Par ailleurs, le documentaire qu’on réalise tout seul va être difficile à diffuser, parce qu’on est aussi tout seul pour le diffuser. Alors que si, grâce à un scénario, on convainc un producteur, un diffuseur, une chaîne de télévision, par exemple, de son intérêt pour ce projet à la lecture du scénario, eh bien on l’assurance qu’il sera vu par des personnes.

Bien-sûr, aujourd’hui on est plus libres, on peut diffuser son film soi-même sur les réseaux sociaux. Et c’est absolument respectable de tourner des films en autonomie totale, sans rien demander à personne, sans écrire de scénario, et les diffuser soi-même. Simplement, cela ne s’inscrit pas dans la même économie, on ne sera pas rémunéré pour ce qu’on a fait par exemple. Mais cela n’est pas obligatoire, car le travail n’est pas que le travail salarié. Il faut juste être conscient du cadre que l’on se donne.

Mais du coup, si on se positionne en tant que professionnel et qu’on a besoin d’être payé pour réaliser son film parce qu’on considère que c’est son métier et qu’on n’a pas d’autres sources de revenus par ailleurs, alors on va être un peu plus obligé, peut-être pas pour tous ses projets de documentaire, mais pour un certain nombre, d’écrire un scénario de documentaire.

Donc, je reviens à l’enquête. On fait d’abord une enquête et finalement, on écrit un scénario, un peu comme un scénario de fiction avec les mêmes règles, mais pour un documentaire qu’on imagine, à partir des enquêtes qu’on a faites. Donc il y a des dialogues, il y a des situations précises, des enjeux entre les personnages, qui sont des personnages réels, mais qui deviennent les personnages d’un film.

Et on sait, que tout le monde sait, les lecteurs aussi, que le documentaire final sera peut-être assez différent du documentaire écrit, mais on sent qu’il y a une réflexion de l’auteur sur comment transmettre au mieux cette histoire réelle, avec quel personnage principal, avec quels enjeux dramatiques, etc. Et cela va permettre à d’autres de juger, non seulement de l’intérêt du sujet, mais de comprendre que la personne qui a ce projet a envie de raconter cette histoire à sa manière, particulière et choisie.

Donc cet objet a priori absurde qu’est le scénario d’un documentaire peut se comprendre. C’est un effort un peu étrange, parce qu’on va écrire un scénario dont on sait à peu près qu’il va sans doute nous guider, nous donner des idées, mais que le film sera sûrement très différent. Donc c’est un peu comme si on faisait deux fois deux films. Mais pourquoi pas, c’est un cheminement, qui peut aussi aider à faire un meilleur film.

Outils et techniques pour l’écriture de scénario et la construction de projets de films.

Dans notre monde où des intelligences artificielles créent directement des films à partir des désirs de leurs auteurs exprimés en très peu de mots, dans ce monde où les films de 3h30 dans les salles obscures côtoient les vidéos de 10 secondes sur les réseaux sociaux, lesquels ont besoin de scénarios, pourquoi, et qu’est-ce qu’un scénario ?

Un scénario est-il encore utile à l’époque où chacun a dans sa poche un matériel de création audiovisuelle de niveau quasiment professionnel ? À quoi sert le scénario ?

Pour les auteurs, réalisateurs, producteurs et surtout créateurs de contenu, comme on les nomme le plus souvent aujourd’hui, je crois que le scénario, ses modes de création, d’écriture, ses façons de raconter les histoires, est un outil extrêmement puissant pour nous aider à créer les œuvres audiovisuelles les plus importantes possibles et qui rencontreront au mieux leur public aujourd’hui et demain, dans leurs espaces respectifs de diffusion, que ce soit la salle de cinéma, l’écran de télévision, la plateforme de SVOD, les sites de vidéos communautaires ou les nouveaux médias construits exclusivement autour de la vidéo collaborative comme TikTok.

Ce guide n’a pas la prétention d’être exhaustif, mais il s’appuie sur des expériences concrètes, celles que j’ai vécues et celles que j’ai fait vivre. Depuis plus de 30 ans, j’ai accompagné des milliers de personnes dans la réalisation de films de tous genres, j’ai fondé et dirigé plusieurs festivals de cinéma, j’ai créé de nombreux événements innovants autour de l’audiovisuel, et j’ai également siégé dans des commissions d’aide à la création. Ce que je partage ici est donc subjectif et concret, issu de mon parcours et de mes observations en pratique.


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