La bonne application des techniques de suspense permet de construire ce lien fort entre le spectateur et le film. Je vous présente la méthode décrite par Alfred Hitchcock dans le livre Hitchcock-Truffaut, recueil d’entretiens entre Alfred Hitchcock et François Truffaut en 1966, qui a été retranscrit en un magnifique livre. Je vais aller un petit peu plus loin et relier sa méthode aux enjeux du scénario contemporain ; le scénario dont je vais parler, ce n’est pas juste un scénario de film, c’est aussi un scénario de série, de vidéo YouTube, ou de vidéo TikTok.
Le « hook » par exemple, que l’on connaît bien sur les réseaux sociaux, c’est-à-dire l’accroche initiale pendant la première seconde ou les quelques premières secondes, qui fait que nous choisissons de regarder la suite, est une technique de suspense.
Nous avons besoin que les spectateurs de nos films aient envie de regarder la suite, pour diverses raisons :
Alfred Hitchcock prend un exemple plein d’humour et de justesse, comme il sait si bien le faire. Rappelons-nous qu’Alfred Hitchcock était en son temps qualifié de « maître du suspense » et qu’il était un cinéaste commercial prolifique à succès. Cela lui valait un jugement très négatif dans le milieu intellectuel français, notamment. Les critiques de cinéma qui devinrent ensuite cinéastes, fondateurs des Cahiers du Cinéma, François Truffaut, Jean-Luc Godard et bien d’autres, ont proposé l’idée qu’Alfred Hitchcock était un auteur et pas seulement un commerçant d’émotions sur grand écran.
L’anecdote suivante illustre bien comment on peut réussir un film ennuyeux. A priori, ce n’est pas ce que nous souhaitons faire, mais c’est la base qui permet de comprendre la puissance de sa méthode, qu’il raconte de le livre et que je reformule :
Prenons exactement le même film, le même réalisateur, le même tournage, le même scénario, et insérons-y un minuscule changement :
Qu’est-ce qui a fait que la deuxième version du film a accroché notre attention ? Comment cela fonctionne-t-il ? Il y avait un décalage d’informations entre ce que savait le spectateur et ce que savaient les personnages du film. Nous avions de l’avance par rapport aux personnages du film. Nous, nous savions ce qui allait se passer, eux ne le savaient pas. Ce décalage d’informations nous implique dans le film. Nous sommes actifs, nous sommes acteurs du film. Car nous ressentons que nous aurions le pouvoir de modifier le cours des choses, et nous avons envie d’avoir ce pouvoir. Nous sommes en interaction émotionnelle avec le film.
Ce décalage d’informations et le jeu avec l’information, c’est ce qu’on nomme la dramaturgie. La dramaturgie est l’art de raconter les histoires. L’histoire est la même. L’enchaînement des faits est exactement le même. Des personnes parlent, et à la fin, une bombe qui était posée là explose. La seule différence, c’est la manière de le raconter, la dramaturgie (ou la narration). Nous avons choisi, de montrer la bombe au début, ou pas. L’histoire est la même, l’enchaînement des faits est exactement le même, mais nous construisons une manière de raconter l’histoire pour le spectateur.
Alfred Hitchcock considère que le spectateur est le personnage principal du film. C’est le spectateur qui doit vivre des émotions. Peu importe que les acteurs en vivent ou non. Si je vois quelqu’un pleurer à l’écran, je ne vais pas obligatoirement pleurer. Si par contre, je me suis attaché à ce personnage et que je connais les raisons pour lesquelles ce personnage pleure, je peux partager ses émotions. Mais plus que cela, par exemple, si je sais qu’un personnage va mourir dans la minute suivante, je peux pleurer, alors même que ce personnage est très joyeux à l’écran. Mais moi, je sais ce qui va lui arriver. J’ai peur pour lui, je suis triste pour lui.
Donc, Alfred Hitchcock construit ses films en mettant le spectateur au centre de ses attentions. L’histoire ne compte pas. La seule chose qui compte, c’est la narration, la dramaturgie, c’est-à-dire le cheminement que va faire le spectateur, l’interaction entre le spectateur et le film. On nous dit beaucoup que le cinéma, c’est une narration linéaire par rapport à des narrations non linéaires que sont les jeux vidéo ou les objets interactifs. Mais en réalité, le cinéma est hautement interactif. Nous participons à ce qui se passe. Et c’est l’art du cinéaste que de nous y faire participer. Et nous pouvons vivre une interaction très forte avec ce qui se déroule devant nous.
C’est pourquoi les démarches modernistes multimédia qui ont prétendu apporter plus d’engagement des spectateurs que le cinéma étaient particulièrement superficielles.
Le suspense est donc une technique de travail sur le décalage de l’information entre le spectateur et les personnages du film, qui permet d’engager le spectateur en tant que participant du film. Ce décalage d’information marche aussi en sens inverse. Il peut y avoir des personnages dont on sait qu’ils savent des informations que nous ne savons pas. Et nous avons envie de les découvrir pour comprendre ce qui se passe.
Si l’on regarde les films à l’aune de la construction du suspense, on voit que cela infuse chaque détail dans chaque scène. Et pas seulement dans les débuts et fins d’épisodes de séries, mais à chaque instant.
Columbo était une série télévisée à succès dans les années 1980. L’inspecteur Columbo était interprété par l’acteur Peter Falk, qui avait un immense capital sympathie chez les spectateurs. Je prétends que ce capital sympathie venait beaucoup plus de la manière dont la série était construite que du talent de Peter Falk. Je ne veux pas discréditer Peter Falk, qui était un excellent acteur, mais expliquer que le succès de cette série ne tenait pas qu’à lui, loin de là.
Chaque épisode était construit de la même manière :
Dans Columbo, le suspense, plus qu’être uniquement un outil dramaturgique, structure le sujet même de cette série et organise son succès et son adhésion par les spectateurs sur la durée. Grâce au suspense, les spectateurs savaient qu’ils allaient à chaque fois devenir des architectes de la vérité, ce qui était extrêmement satisfaisant.
Donc, le suspense est à la fois un outil narratif de premier plan, peut-être même l’outil narratif principal du cinéma, et souvent du roman aussi, d’ailleurs, et des séries, et des vidéos YouTube, etc. Mais c’est aussi un lien d’engagement plus profond, au-delà du récit d’un film ou d’une vidéo individuelle, au-delà même de l’envie, à la fin d’un épisode, d’avoir la réponse lors de l’épisode suivant. C’est un lien pérenne entre les œuvres et leurs spectateurs, construit par le décalage d’informations entre le spectateur et les personnages.
Outils et techniques pour l’écriture de scénario et la construction de projets de films.
Dans notre monde où des intelligences artificielles créent directement des films à partir des désirs de leurs auteurs exprimés en très peu de mots, dans ce monde où les films de 3h30 dans les salles obscures côtoient les vidéos de 10 secondes sur les réseaux sociaux, lesquels ont besoin de scénarios, pourquoi, et qu’est-ce qu’un scénario ?
Un scénario est-il encore utile à l’époque où chacun a dans sa poche un matériel de création audiovisuelle de niveau quasiment professionnel ? À quoi sert le scénario ?
Pour les auteurs, réalisateurs, producteurs et surtout créateurs de contenu, comme on les nomme le plus souvent aujourd’hui, je crois que le scénario, ses modes de création, d’écriture, ses façons de raconter les histoires, est un outil extrêmement puissant pour nous aider à créer les œuvres audiovisuelles les plus importantes possibles et qui rencontreront au mieux leur public aujourd’hui et demain, dans leurs espaces respectifs de diffusion, que ce soit la salle de cinéma, l’écran de télévision, la plateforme de SVOD, les sites de vidéos communautaires ou les nouveaux médias construits exclusivement autour de la vidéo collaborative comme TikTok.
Ce guide n’a pas la prétention d’être exhaustif, mais il s’appuie sur des expériences concrètes, celles que j’ai vécues et celles que j’ai fait vivre. Depuis plus de 30 ans, j’ai accompagné des milliers de personnes dans la réalisation de films de tous genres, j’ai fondé et dirigé plusieurs festivals de cinéma, j’ai créé de nombreux événements innovants autour de l’audiovisuel, et j’ai également siégé dans des commissions d’aide à la création. Ce que je partage ici est donc subjectif et concret, issu de mon parcours et de mes observations en pratique.