La recherche scientifique rigoureuse, qu’elle concerne les sciences dures ou humaines, ancre le scénario dans le réel et génère des idées singulières issues de la rencontre entre l’imaginaire et la réalité.
Documentation, expérimentation et Sergio Leone
La recherche scientifique consiste en un grand travail de documentation sur un sujet, ainsi qu’en un travail d’expérimentation sur le même sujet. Quand je parle de sciences, j’envisage toutes les sciences, pas seulement les sciences dures, mais aussi les sciences humaines : l’histoire, la sociologie, l’anthropologie, qui sont des sciences elles aussi ! Il n’y a pas que la physique, les mathématiques ou la chimie.
Le cinéaste Sergio Leone, qui n’a jamais fait de film à proprement parler historique, dans le sens où les histoires qu’il raconte sont toujours des fictions, s’appuyait sur une très grande rigueur scientifique pour les costumes, les armes, les accessoires et les décors. Chacun de ces détails était d’une exactitude historique parfaite. Rien ne l’y contraignait car les histoires qu’il racontait étaient des fictions pures. Il aurait pu, et personne ne lui en aurait tenu rigueur, prendre toutes les libertés qu’il souhaitait avec la véracité historique de tous ces détails, mais telle n’était pas sa pratique. Il mettait une immense attention à la précision de ces détails. Cela pourrait sembler de prime abord inutile, ou même obsessionnel. Mais pourquoi les films de Sergio Leone ont-ils à ce point résisté au temps ? C’est parce qu’ils sont ancrés dans la réalité.
Ontologie du cinéma et de la recherche
Le cinéma tire sa magie, tout comme le magnétophone ou la photographie, d’un enregistrement mécanique du réel, c’est en cela qu’il est ontologique : il est la preuve de l’existence de ce qui est filmé (et même avec les effets spéciaux, il ne perd pas cette force de preuve, c’est un autre sujet, très intéressant d’ailleurs). Et si ce qui est filmé dans une fiction inventée est de l’ordre du réel (comme les exactitudes historiques chez Sergio Leone), ce qui est filmé se retrouve alors en résonance avec la nature ontologique du cinéma lui-même. Cette exactitude de la trace confère au film une puissance d’ancrage multipliée. C’est l’une des clés de la force des films de Sergio Léone.
Par ailleurs, un travail de recherche par la documentation et par l’expérimentation approfondie sur le sujet ou le contexte du film va nous permettre de découvrir des idées par la rencontre entre notre imaginaire et ce réel précisément. Nous allons littéralement découvrir nos idées, ancrées dans le réel. Et elles seront très précises, très informées. Elles constitueront pour les spectateurs des découvertes puissantes, dignes du plus grand intérêt, même dans une fiction.
Nos recherches vont nous inspirer un nombre infini de situations dramatiques, d’idées toutes plus étonnantes et singulières les unes que les autres, qui vont apporter à notre scénario, puis à notre film, une puissante singularité, quelque chose d’unique qui consiste dans la rencontre entre notre subjectivité personnelle et la réalité du champ dans lequel se situe notre film.
Ce champ peut tout à fait avoir de multiples aspects. Imaginons une fiction qui se déroule dans le domaine médical, en banlieue de Naples, dans une communauté de personnes de gauche. Nous allons pouvoir faire des recherches scientifiques autant sur la géographie de ce territoire que son climat, que l’histoire de la santé publique dans cette région d’Italie, ou la manière dont la crise Covid y a été gérée, etc.
L’enquête sociologique
Pour faire ces recherches scientifiques, rien de tel que l’enquête sociologique. Je suggère vivement de démarrer votre recherche scientifique par une enquête sociologique à la manière de Bruno Latour. Cela ouvre des portes incroyables, dans des proportions difficilement imaginables. Bien sûr, c’est plus efficace de faire ses recherches en amont de l’écriture, mais elles seront utiles à tout moment.
Petit résumé de la méthode d’enquête de Bruno Latour :
- Identifier les acteurs impliqués dans un phénomène donné (par exemple, des personnes, des institutions, des technologies, etc.).
- Tracer les relations entre ces acteurs pour comprendre comment ils interagissent et coopèrent pour produire des résultats concrets.
- Analyser les réseaux de relations pour identifier les points de contrôle et les points de rupture, c’est-à-dire les moments où les acteurs peuvent influencer les résultats.
- Utiliser des techniques de visualisation pour représenter les réseaux de relations et pour faciliter l’analyse.
- Interroger les acteurs pour comprendre leur point de vue et leur rôle dans les relations et les processus étudiés.
- Analyser les objets matériels impliqués dans les processus étudiés pour comprendre leur rôle dans les relations sociales.
- Identifier les moments clés où les acteurs et les objets matériels ont été connectés ou déconnectés pour produire des changements dans les relations et les processus étudiés.
Mise en pratique de la recherche
Il n’est jamais trop tard pour s’investir dans la recherche scientifique qui nourrira le scénario automatiquement et une recherche scientifique exigeante, pas superficielle, faite de quelques lectures sur Internet, une recherche dans les livres, dans les bibliothèques. Je vous suggère d’avoir un budget important d’achat de livres et sur le terrain et dans la rencontre directe avec des chercheurs, non pas pour les interviewer, mais pour discuter avec eux en profondeur de leur sujet d’étude dans le but d’exciter notre pensée sur des aspects du sujet que nous n’étions même pas en capacité d’imaginer si nous n’avions pas fait ces recherches.