Le cinéma et la psychanalyse, nés ensemble, explorent l’inconscient. Le rêve, au cœur des films, agit comme un moteur narratif puissant, mêlant réalité et fiction, et touchant profondément le spectateur. Exploration de techniques narratives mystérieuses…
La relation entre le scénario et le rêve, entre un film et un rêve, est profonde et fascinante. Le cinéma est né à peu près en même temps que la psychanalyse. La psychanalyse vient affirmer que l’être humain possède un inconscient, et que ses actes sont davantage dirigés par l’inconscient que par le conscient. C’est une vision du fonctionnement psychologique aujourd’hui partagée de façon presque universelle.
La psychanalyse, en tant que clinique thérapeutique, travaille sur le système de projection, qu’on appelle le transfert. On projette sur l’analyste des figures de notre passé et revit des expériences à partir d’une autre place, ce qui permet de prendre conscience de nos névroses. Il ne s’agit pas de les supprimer, mais d’apprendre à devenir libre par rapport à elles. La psychanalyse travaille aussi beaucoup sur l’interprétation des rêves, c’est-à-dire sur le rêve comme un espace à partir duquel on peut élaborer, mettre son psychisme en mouvement, et ne plus en être l’objet, mais en devenir le sujet : agissant, désirant, comme on dit dans le jargon de la psychanalyse.
La séance de cinéma, elle, se déroule dans l’obscurité, avec une projection sur un écran. Le cinéma met en œuvre une forme de rêve éveillé. Car nous assistons, comme dans un rêve, à des situations qui semblent réelles mais qui pourtant ne le sont pas. À travers nos interprétations et nos vécus de ces situations imaginaires, nous pouvons vivre des expériences cathartiques, par exemple, qui nous font du bien dans le sens où elles mettent en mouvement notre psychisme de façon librement choisie et consentie.
Je crois qu’il est important d’avoir conscience du fait que le dispositif cinématographique est proche du dispositif psychanalytique dans ses fondements, sa conception et sa mise en œuvre. Lorsqu’un rêve est mis en scène dans un film, c’est une forme de mise en abyme du cinéma lui-même. Le trouble de la confusion entre rêve et réalité, que nous ressentons si souvent dans nos vies, est exprimé de façon particulièrement puissante et efficace dans les films.
Utiliser des scènes de rêve dans un scénario est un moteur narratif d’une immense puissance, mais qui peut aussi être à double tranchant, car trop déstabilisant pour le spectateur. Attention, danger, produit explosif. Un explosif peut détruire, mais il peut aussi ouvrir des chemins dans la roche et dévoiler des perspectives incroyables.
Parfois, d’ailleurs, dans un film, il est plus puissant qu’un personnage raconte son rêve plutôt que nous montrer le rêve. Car nous savons qu’un film est une fiction : si nous voyons un rêve, nous projetons sur lui. Mais si un personnage raconte un rêve, nous pouvons croire que ce rêve a été réellement rêvé. Il gagne donc une vérité très forte.
On peut aussi s’inspirer de ses propres rêves pour écrire des scénarios. Dans ce cas, il y a dans la narration des choses inexplicables, ce qui nous autorise à intégrer de l’inexplicable dans notre histoire. En cela, les rêves sont un levier d’inspiration très utile, car ils nous permettent d’aller au-delà de la logique cartésienne, celle de notre esprit conscient. Ils nous offrent des logiques d’enchaînement des faits qui relèvent de l’inconscient et qui peuvent donc toucher les spectateurs en profondeur, au niveau de leur inconscient.
Car l’inconscient est à la fois personnel et collectif. Nos liens humains sont faits d’une dimension consciente, d’une dimension non-verbale et d’une dimension inconsciente, que nous connaissons encore extrêmement mal et qui est expliquée par diverses traditions, qu’on retrouve dans bien des études ethnologiques depuis longtemps.
Le cinéaste David Lynch, récemment disparu, s’est beaucoup inspiré de ses rêves pour écrire ses scénarios et a aussi mis en scène les rêves de ses personnages. Dans ses films, ces moments semblent, par instants, nous toucher de façon presque surnaturelle. Cela est lié à la dimension du rêve, qu’il a très bien maniée. En voici un exemple : dans le film Mulholland Drive (2001), à 11 minutes 40 secondes, dans un café, un personnage raconte son rêve à un autre personnage. Il lui dit que, dans son rêve, son interlocuteur était à côté de la caisse et le regardait étrangement, et qu’il ressentait une immense angoisse. Il décidait alors de sortir du restaurant, et là, il se retrouvait face à un terrible visage, qu’il ne veut jamais revoir. À ce moment-là, son interlocuteur se lève pour aller payer. Et tout à coup, nous le voyons à côté, de la caisse, en train de nous regarder étrangement… Nous vivons donc la réalisation du rêve, ce qui est quelque chose d’impossible dans la vie réelle, mais qui se déroule dans ce film. Nous entrons alors dans une dimension complètement surnaturelle, car nous voyons le rêve se réaliser. Ce rêve se termine mal : le personnage sort du café, croise un être monstrueux, s’évanouit et, sans doute, décède. Cette scène est d’une incroyable force, et c’est avec beaucoup de grâce que David Lynch utilise toutes les dimensions du rêve dans son scénario.
Outils et techniques pour l’écriture de scénario et la construction de projets de films.
Dans notre monde où des intelligences artificielles créent directement des films à partir des désirs de leurs auteurs exprimés en très peu de mots, dans ce monde où les films de 3h30 dans les salles obscures côtoient les vidéos de 10 secondes sur les réseaux sociaux, lesquels ont besoin de scénarios, pourquoi, et qu’est-ce qu’un scénario ?
Un scénario est-il encore utile à l’époque où chacun a dans sa poche un matériel de création audiovisuelle de niveau quasiment professionnel ? À quoi sert le scénario ?
Pour les auteurs, réalisateurs, producteurs et surtout créateurs de contenu, comme on les nomme le plus souvent aujourd’hui, je crois que le scénario, ses modes de création, d’écriture, ses façons de raconter les histoires, est un outil extrêmement puissant pour nous aider à créer les œuvres audiovisuelles les plus importantes possibles et qui rencontreront au mieux leur public aujourd’hui et demain, dans leurs espaces respectifs de diffusion, que ce soit la salle de cinéma, l’écran de télévision, la plateforme de SVOD, les sites de vidéos communautaires ou les nouveaux médias construits exclusivement autour de la vidéo collaborative comme TikTok.
Ce guide n’a pas la prétention d’être exhaustif, mais il s’appuie sur des expériences concrètes, celles que j’ai vécues et celles que j’ai fait vivre. Depuis plus de 30 ans, j’ai accompagné des milliers de personnes dans la réalisation de films de tous genres, j’ai fondé et dirigé plusieurs festivals de cinéma, j’ai créé de nombreux événements innovants autour de l’audiovisuel, et j’ai également siégé dans des commissions d’aide à la création. Ce que je partage ici est donc subjectif et concret, issu de mon parcours et de mes observations en pratique.