Un film au passé

22 février 2025. Publié par Benoît Labourdette.
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Il y a beaucoup moins de nuances dans les temps au cinéma qu’en littérature. Le cinéma raconte ses histoires principalement au présent, même si le passé peut intervenir, par les flashbacks notamment. Entrons dans les finesses et le potentialités du travail sur le temps de la narration cinématographique, en appui sur le film « Barry Lyndon », qui est très inspirant sur ce plan.

Le temps du cinéma

Dans la langue écrite, nous avons une collection de temps à notre disposition : le passé, le présent, le futur, et toutes leurs nuances. Par contre, au cinéma, face à un film, nous sommes dans le présent d’assister au déroulement de faits qui sont présents devant nous. Un film n’est pas au passé. Un film est toujours au présent, au départ.

On peut trouver un certain nombre de techniques pour exprimer le passé, mais ce sont des techniques comparatives au sein du film. Par exemple, un personnage qui a des caractéristiques précises — les yeux bleus, les cheveux blonds et un grain de beauté sur la joue gauche —, on le voit dans sa vie d’aujourd’hui, et puis on voit tout à coup un enfant qui a les cheveux blonds, les yeux bleus et un grain de beauté sur la joue gauche. Les images étant en noir et blanc, les voitures étant plus anciennes que celles qu’on avait vues précédemment, pendant cette séquence, nous avons conscience que nous sommes dans le passé par rapport au temps initial du film.

Mais quelqu’un qui prendrait le film en cours de route et arriverait dans cette séquence directement ne saurait pas forcément qu’elle est dans le passé. Il le découvrirait peut-être après, a posteriori, au retour, au moment de sa découverte du personnage adulte en couleur, la couleur étant culturellement plus représentative du temps présent. Mais c’est le cas par rapport à nos codes culturels d’aujourd’hui. Ça peut tout à fait changer.
Donc, le passé est moins clair que dans une œuvre littéraire. Même si on prend le livre au milieu et qu’on voit des phrases du type « L’enfant allait à l’école à pied », il est évident que c’est du passé. Ce n’est pas la même chose que « L’enfant va à l’école à pied ». On est immédiatement conscient de la modalité temporelle. Ce n’est pas le cas au cinéma.

Mais au-delà de l’effet de style visuel, des décors, des accessoires et des échos des éléments, il y a une manière plus fine, me semble-t-il, de faire vivre au spectateur le passé au cinéma. Cette manière est, à mon sens, exprimée avec la plus grande intelligence et délicatesse dans le film Barry Lyndon de Stanley Kubrick (1975), qui est, à mon sens, un film entièrement au passé. Devant ce film, nous ressentons le passé.

J’en donne quelques explications qui seront, je l’espère, inspirantes pour pouvoir utiliser cette forme temporelle du passé au cinéma d’une autre manière que les manières qu’a utilisées Stanley Kubrick. Je trouve que partir d’un exemple est très probant et très inspirant.

Barry Lyndon

Dans ce film, divisé en chapitres explicité par des titres associés à une ou deux phrases, l’en-tête de chaque chapitre nous donne l’information, nous indique le résultat de l’histoire à la fin de ce chapitre. Par exemple, au milieu du film, il y a un chapitre où il est écrit que Barry Lyndon n’aurait pas de descendance. Il a déjà eu un enfant, et le chapitre commence par des histoires autour de ce petit enfant en pleine forme. Mais nous savons que cet enfant ne survivra pas. Ça nous a été écrit, et tout le film est sur cette modalité : on nous annonce le résultat.

On pourrait du coup craindre que ce film soit particulièrement ennuyeux, ce qui, à mon sens, n’est pas du tout le cas, car nous sommes au contraire dans un grand suspense de découvrir pourquoi cet enfant ne vivra pas, et d’essayer de déceler dans ce que nous voyons les signes avant-coureurs. Du coup, on se perd en interprétation, projection et conjecture. C’est pour ça que je parle d’une grande finesse. Il choisit de raconter l’histoire de cette manière-là.

En voyant ces images, nous sommes dans le passé, car nous savons le futur. Et en plus, c’est une histoire qui se passe au XVIIIe siècle, donc déjà dans le passé par rapport à nous aujourd’hui. À la toute fin du film, il y a un carton sur l’écran qui dit que tous ces personnages, qu’ils aient été bons ou mauvais, en sont tous au même point aujourd’hui. C’est-à-dire, oui, ils sont tous dans la tombe. Donc, il réaffirme le fait que cette histoire est un point de vue très pessimiste sur le monde, évidemment, qui est le point de vue de Stanley Kubrick dans quasiment tous ses films. Il utilise le passé pour nous faire vivre sa vision pessimiste de l’Histoire.

Les plans larges

Il y a plusieurs autres éléments qui soutiennent cette modalité passée dans le film Barry Lyndon. C’est d’une part l’utilisation fréquente de plans larges. Nous voyons les choses de loin. C’est référencé à des tableaux, peut-être que nous avons déjà vu certains de ces tableaux. Nous avons l’impression d’être face à des tableaux qui représentent le passé plus que face à un film. Donc, ça soutient notre sentiment de modalité passée.

Le zoom arrière

Par ailleurs, il y a aussi l’utilisation du zoom. Quasiment après chaque début de chapitre, Kubrick fait un zoom arrière très lent. On voit un personnage en gros plan, et très lentement, la caméra zoom en arrière, et nous découvrons le contexte qui l’entoure. Le zoom donne une très forte distanciation du spectateur par rapport au film, car nous sommes proches de quelqu’un au début, et petit à petit, nous nous rendons compte qu’en tant que regardeur, en réalité, nous sommes loin. Au moment du zoom, nous sentons bien qu’il y a une volonté de mettre à distance. On sait que quelqu’un est en train de filmer cette scène, ça se voit, ça se dit. Nous ne sommes pas dupes. Donc, nous voyons quelque chose qui est mis en scène, qui n’existe plus.

Les costumes

Les costumes des personnages, par ailleurs, sont sortis de musées. Ce sont des costumes très figés, bien souvent, qui sont aussi vraiment des costumes de musée, portés par des acteurs, mais ils sont très lisses, très parfaits. Donc, c’est une représentation habituelle qu’on a du musée, qui représente le passé.

Les ruines

Enfin, il y a quelque chose de très troublant : à plusieurs moments, les personnages se trouvent dans des châteaux du XVIIIe siècle, mais les châteaux sont en ruine. Ce sont les châteaux d’aujourd’hui, du XXe siècle, en ruines, dans lesquels on va mettre en scène des situations avec des personnages qui vivent des aventures. Mais nous voyons bien, nous savons bien qu’à l’époque, le château n’était pas en ruine avec de l’herbe sur les murets. À l’époque, il était entièrement construit. Et bien, chez Kubrick, on voit que c’est une ruine. Donc, c’est le château aujourd’hui, et on voit cette histoire dans un décor qui ne cherche pas à nous rendre présent le passé, mais qui nous montre que cette histoire se passe dans le passé pour nous.

L’inspiration

Voilà, j’ai mis en exergue un certain nombre de techniques que Stanley Kubrick emploie pour nous faire vivre un récit au passé dans Barry Lyndon, et je crois que ces techniques peuvent être très inspirantes et très riches, soit pour faire tout un film, tel qu’il l’a fait, soit pour certains moments dans des films, et pour toucher en finesse le sentiment du passé chez nous, spectateurs.

Outils et techniques pour l’écriture de scénario et la construction de projets de films.

Dans notre monde où des intelligences artificielles créent directement des films à partir des désirs de leurs auteurs exprimés en très peu de mots, dans ce monde où les films de 3h30 dans les salles obscures côtoient les vidéos de 10 secondes sur les réseaux sociaux, lesquels ont besoin de scénarios, pourquoi, et qu’est-ce qu’un scénario ?

Un scénario est-il encore utile à l’époque où chacun a dans sa poche un matériel de création audiovisuelle de niveau quasiment professionnel ? À quoi sert le scénario ?

Pour les auteurs, réalisateurs, producteurs et surtout créateurs de contenu, comme on les nomme le plus souvent aujourd’hui, je crois que le scénario, ses modes de création, d’écriture, ses façons de raconter les histoires, est un outil extrêmement puissant pour nous aider à créer les œuvres audiovisuelles les plus importantes possibles et qui rencontreront au mieux leur public aujourd’hui et demain, dans leurs espaces respectifs de diffusion, que ce soit la salle de cinéma, l’écran de télévision, la plateforme de SVOD, les sites de vidéos communautaires ou les nouveaux médias construits exclusivement autour de la vidéo collaborative comme TikTok.

Ce guide n’a pas la prétention d’être exhaustif, mais il s’appuie sur des expériences concrètes, celles que j’ai vécues et celles que j’ai fait vivre. Depuis plus de 30 ans, j’ai accompagné des milliers de personnes dans la réalisation de films de tous genres, j’ai fondé et dirigé plusieurs festivals de cinéma, j’ai créé de nombreux événements innovants autour de l’audiovisuel, et j’ai également siégé dans des commissions d’aide à la création. Ce que je partage ici est donc subjectif et concret, issu de mon parcours et de mes observations en pratique.


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