Voir un film ou se le faire raconter ?

3 mars 2025. Publié par Benoît Labourdette.
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Le scénariste doit considérer non seulement les spectateurs directs, mais aussi ceux qui se feront raconter son œuvre. Ces récits secondaires, devenus multiples interprétations, participent à la vie du film dans la mémoire collective et méritent d’être intégrés au processus créatif.

Écrire aussi pour ceux qui sont font raconter nos films

Un film, une série, une vidéo sur les réseaux sociaux, sont des objets audiovisuels dont l’objectif est qu’ils soient vus et, je dirais même, vécus par les spectateurs. Donc, se faire raconter un film n’est a priori qu’une expérience très dégradée de l’expérience du spectateur de cinéma. Ce n’est a priori absolument pas ce qu’on va chercher à cultiver dans les pratiques professionnelles. Et pourtant, je crois qu’en tant que scénariste, nous devons aussi tenir compte non seulement de l’expérience des spectateurs qui verront directement nos créations audiovisuelles, mais aussi de ceux qui se les feront raconter. Ils font partie de nos spectateurs !

Nous devons travailler me semble-t-il l’expérience et le vécu de ces drôles de spectateurs qui se font raconter nos films de la même manière que nous devons considérer et respecter les spectateurs qui choisissent de regarder notre film ou notre série à l’accéléré, ou ceux qui choisissent de ne voir que des extraits de nos œuvres, ce qui est souvent le cas aujourd’hui, notamment chez les étudiants de cinéma. C’est un peu comme avec la littérature : il y a énormément de livres dont on n’a lu que des extraits, qu’on n’a jamais lus entièrement. Aujourd’hui, c’est exactement pareil pour les films. Il y a énormément de films dont on a vu que des extraits ou qu’on nous a racontés entièrement ou partiellement. Nous ne sommes pas pour autant de mauvais spectateurs ! Ce type de spectateurs fait aussi partie de notre audience et nous devons les respecter, à mon sens, et travailler nos scénarios pour la qualité de l’expérience cinématographique d’eux aussi !

Susciter l’envie de raconter

Qu’est-ce qui fait qu’une personne va avoir envie de raconter un film à une autre personne ? C’est pour partager à cette autre personne un apprentissage, des émotions, un sujet qui lui a semblé important, une esthétique, un courant artistique, des apprentissages, etc., c’est-à-dire tout ce dont les films et autres objets audiovisuels peuvent nous enrichir.

Ce qui est très intéressant pour nous scénaristes à cette étape, c’est que nous avons un interprète qui n’est plus seulement le réalisateur du film, mais qui est un spectateur qui en devient un réalisateur secondaire par son récit du film. Nous n’avons donc pas qu’un seul réalisateur pour notre film, nous en avons une multiplicité ! Le rôle des réalisateurs est d’interpréter le scénario pour le transmettre en images, en sons, en mots. Je soutiens que se faire raconter un film peut être une très bonne expérience de spectateur. D’ailleurs, il me semble avoir lu, mais je n’en trouve plus la source, que ce que nous gardons en mémoire, que nous ayons vu un film ou qu’il nous ait été raconté, peut être relativement similaire. C’est-à-dire que pour certains films, nous pouvons, bien longtemps après, ne plus savoir exactement si nous l’avons vu en entier, si nous n’en avons vu que certains extraits ou si on nous l’a raconté. Nous ne nous rappelons pas exactement les moments vécus, nous avons le film en nous et nous en avons mémorisé ce qui nous semble important pour nous. C’est pourquoi le film raconté me semble un élément important à prendre en compte. Car notre rôle en tant que membre des collectifs qui fabriquent des œuvres audiovisuelles, c’est bien d’enrichir les spectateurs de ce dont nous avons envie de les enrichir et de ce dont nous sommes capables de les enrichir, et de les enrichir au présent, dans le plaisir et l’émotion de leur expérience vécue pendant le film, mais aussi de les enrichir à l’avenir, dans ce qu’ils en retiennent, sur divers de plans.

Que devient le film après visionnage ?

Donc, finalement, que devient le film dans l’esprit du spectateur, après avoir été vu ? Le film en devient le récit que ce spectateur s’en fait. Donc même les films que nous avons vus deviennent des films qu’on se raconte à soi-même pour en continuer à en recevoir les bienfaits. Et c’est précisément pour cette raison que ce qui continue, c’est le récit qui reste et non pas le film lui-même. C’est pourquoi il peut y avoir après-coup une confusion entre un film vu et un film raconté. Car de toute façon, nous nous racontons a posteriori les films que nous avons vus.

Donc même pour nos primo spectateurs, si je peux les nommer ainsi, il me semble important de considérer le film qu’ils vont se raconter après l’avoir vu, comme une des facettes dans notre écriture scénaristique. Les récits des films d’ailleurs peuvent être très collectifs. Des personnes peuvent, par exemple, partager des scènes cultes ou des dialogues cultes de certains films. C’est une réappropriation. Mais si cette réappropriation se passe de telle ou telle manière, nous y sommes, nous scénaristes, pour quelque chose. Et si nous le pensons, si nous envisageons dans notre travail d’écriture cette dimension, que nous la travaillons, que nous la proposons entre les lignes, bien sûr, elle pourra enrichir le film dans son incarnation, dans la mémoire, à la fois individuelle, collective et communautaire.

Outils et techniques pour l’écriture de scénario et la construction de projets de films.

Dans notre monde où des intelligences artificielles créent directement des films à partir des désirs de leurs auteurs exprimés en très peu de mots, dans ce monde où les films de 3h30 dans les salles obscures côtoient les vidéos de 10 secondes sur les réseaux sociaux, lesquels ont besoin de scénarios, pourquoi, et qu’est-ce qu’un scénario ?

Un scénario est-il encore utile à l’époque où chacun a dans sa poche un matériel de création audiovisuelle de niveau quasiment professionnel ? À quoi sert le scénario ?

Pour les auteurs, réalisateurs, producteurs et surtout créateurs de contenu, comme on les nomme le plus souvent aujourd’hui, je crois que le scénario, ses modes de création, d’écriture, ses façons de raconter les histoires, est un outil extrêmement puissant pour nous aider à créer les œuvres audiovisuelles les plus importantes possibles et qui rencontreront au mieux leur public aujourd’hui et demain, dans leurs espaces respectifs de diffusion, que ce soit la salle de cinéma, l’écran de télévision, la plateforme de SVOD, les sites de vidéos communautaires ou les nouveaux médias construits exclusivement autour de la vidéo collaborative comme TikTok.

Ce guide n’a pas la prétention d’être exhaustif, mais il s’appuie sur des expériences concrètes, celles que j’ai vécues et celles que j’ai fait vivre. Depuis plus de 30 ans, j’ai accompagné des milliers de personnes dans la réalisation de films de tous genres, j’ai fondé et dirigé plusieurs festivals de cinéma, j’ai créé de nombreux événements innovants autour de l’audiovisuel, et j’ai également siégé dans des commissions d’aide à la création. Ce que je partage ici est donc subjectif et concret, issu de mon parcours et de mes observations en pratique.


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