Atterrir ensemble

Composer la nouvelle classe écologique de Bruno Latour et Nikolaj Schultz par des pratiques locales, dans les temps calmes plutôt que dans les crises.

12 août 2026 Benoît Labourdette  9 min

Dans leur « Mémo sur la nouvelle classe écologique », Bruno Latour et Nikolaj Schultz soutiennent que l’écologie politique ne sortira de son impuissance qu’en se constituant en classe consciente et fière d’elle-même, définie par la défense des conditions d’habitabilité de la Terre. Pendant la canicule de l’été 2026, cette classe est apparue en creux, dans l’écart entre celles et ceux qui peuvent acheter un climatiseur et celles et ceux qui dorment dans des logements qui gardent la chaleur. Je propose ici une voie pratique pour la composer : des activités à double foyer, qui valent d’abord pour elles-mêmes et dans lesquelles la corésilience se construit, à mener dans les temps calmes plutôt que dans les crises.

Une classe définie par l’habitabilité

Bruno Latour et le sociologue Nikolaj Schultz ont publié un petit livre d’intervention, soixante-seize thèses pour aider l’écologie politique à sortir de son impuissance (Mémo sur la nouvelle classe écologique, La Découverte, 2022). Ils y déplacent la définition des classes sociales. Les classes du vingtième siècle se définissaient par leur position dans les rapports de production ; la classe écologique se définit par sa position dans les conditions d’habitabilité, c’est-à-dire par tout ce qui permet à un lieu de rester vivable et à des vies de s’y engendrer. Les deux auteurs distinguent d’ailleurs la production de l’engendrement : produire revient à assembler des éléments déjà là, tandis qu’engendrer demande des soins continus pour que les êtres dont dépend l’habitabilité, les sols, les nappes, les forêts, les personnes, continuent de naître et de durer. Toute leur politique tient dans la jonction à opérer entre « le monde où l’on vit et le monde dont on vit ». Ils demandent à cette classe d’assumer ce que toute classe assume, le conflit avec les puissances qui rendent le monde inhabitable, la fierté de ses propres valeurs, et l’ambition, empruntée à Gramsci, d’exercer une hégémonie culturelle, c’est-à-dire de donner le ton à l’ensemble de la société comme la bourgeoisie industrielle a su le faire en son temps. Ils demandent enfin un renversement de valeurs : la découverte de nos dépendances, loin de nous humilier, est ce qui nous rend capables d’agir. Ce livre fait suite à Où atterrir ? (La Découverte, 2017), où Latour proposait l’exercice de description des dépendances que j’ai présenté dans l’article Fabriquer la corésilience.

Un climatiseur ou une bouilloire thermique

Cette théorie s’est vérifiée pendant la canicule de l’été 2026 en France, d’une manière que personne ne souhaitait. Les vagues de chaleur ont commencé dès la fin du mois de mai ; entre la mi-juin et le début de juillet, Santé publique France a compté près de six mille décès en excès, selon des données encore provisoires. Or cette mortalité et cette souffrance ne se sont pas réparties au hasard. La Fondation pour le Logement, dans une étude publiée en juin 2026 sous le titre « Quartiers chauds ! », établit que 59 % des habitant·es des quartiers prioritaires souffrent de la chaleur dans leur logement, contre 43 % dans le reste du pays, et qu’un logement sur trois en France se comporte l’été comme une « bouilloire thermique ». Les personnes aisées peuvent acheter un climatiseur, partir quelques jours, ou habitent des immeubles anciens aux murs épais, tandis que les personnes pauvres vivent plus souvent dans des architectures récentes à bas coût, en béton, qui emmagasinent la chaleur le jour et la restituent la nuit, au moment où le corps aurait besoin de récupérer. La position de chacun·e dans les conditions d’habitabilité, ce critère qui pouvait sembler abstrait chez Latour et Schultz, se lit ici degré par degré, nuit après nuit.

Un second mécanisme s’est confirmé dans le traitement public de cette épreuve. Pendant la crise, les recommandations se sont adressées aux individus, s’hydrater, fermer les volets, sortir aux heures fraîches, pendant que les causes collectives restaient hors du champ : les budgets de construction qui ont produit ces logements, les financements de la végétalisation urbaine, dont on sait qu’elle abaisse de plusieurs degrés la température des îlots de chaleur, l’isolation des écoles et des hôpitaux. Les responsabilités sont politiques, et le moment de la crise est celui où on les voit le moins, parce que chacun·e est renvoyé·e à sa survie immédiate. J’ai consacré aux solidarités de voisinage pendant les canicules l’article Se rafraîchir en réchauffant la rue.

L’appartenance se découvre en décrivant

Le point du Mémo qui me retient le plus est le mode d’appartenance à cette classe. On n’y adhère pas comme à un parti, par accord avec un programme. On découvre qu’on en fait partie en décrivant ses conditions d’existence, car les personnes qui dépendent des mêmes sols, des mêmes eaux, des mêmes réseaux de soin que moi appartiennent objectivement à ma classe, quels que soient leurs votes et leurs opinions. Pendant la canicule, cette appartenance s’est vue en négatif, dans la souffrance partagée d’un même immeuble surchauffé ; en la décrivant ensemble, on peut la découvrir en positif, avant la souffrance. Avec la corésilience, Serge Tisseron dit la même chose depuis la psychiatrie : ma capacité à me relever d’une catastrophe dépend matériellement de la vôtre, que nous nous aimions ou non. L’appartenance précède l’opinion, et c’est une chance politique, car elle donne un point de départ à des personnes que les opinions séparent. Encore faut-il des lieux où cette appartenance objective devienne sensible et dicible. Les exercices collectifs de description, enquêtes partagées, cartographies, ateliers de récits, sont ces lieux. Dans les ateliers sur l’imaginaire des catastrophes (Crée ton film sur l’imaginaire des catastrophes), des personnes qui ne se connaissaient pas se découvrent inquiètes des mêmes crues et attachées aux mêmes lieux, et cette découverte est déjà une composition de classe, à petite échelle.

Le soin comme langage de la classe

La philosophe Joan Tronto a donné du soin une définition qui semble écrite pour la corésilience (Moral Boundaries, 1993, traduit sous le titre Un monde vulnérable, La Découverte, 2009) : le care désigne tout ce que nous faisons pour maintenir, perpétuer et réparer notre monde afin d’y vivre aussi bien que possible, et ce monde comprend nos corps, nous-mêmes et notre environnement. Tronto franchit ainsi d’emblée la frontière entre le soin des personnes et le soin des milieux, celle-là même que la classe écologique doit franchir. Prendre soin d’une personne âgée isolée et prendre soin d’une zone humide relèvent du même travail de maintien de l’habitabilité, et ce travail, massivement invisibilisé et féminisé, est celui dont Latour et Schultz font la valeur centrale de leur classe quand ils parlent d’engendrement. La corésilience, alors, c’est du soin organisé à l’échelle des interdépendances.

Pendant la crise, on désapprend le lien

On pourrait croire qu’on apprend la corésilience dans les catastrophes elles-mêmes, puisqu’elles suscitent des solidarités spectaculaires. Je pense l’inverse : la crise est le plus mauvais moment pour apprendre à dépendre les un·es des autres. Pendant une crise, celles et ceux qui gouvernent concentrent les décisions dans l’urgence, ce qui laisse peu de place à la délibération ; ils gouvernent volontiers par la peur, qui est le plus court chemin vers l’obéissance ; et dans la peur, on apprend la défiance, parce qu’avoir peur, c’est toujours avoir peur de quelque chose, et que ce quelque chose devient vite quelqu’un. Nous en avons vécu l’exemple le plus massif pendant la période du Covid : on a demandé aux gens de se percevoir comme dangereux les uns pour les autres, et dans le repli qui en a résulté, celles et ceux pour qui le lien était une condition de survie, à commencer par les personnes âgées isolées, se sont retrouvé·es privé·es de ce qui les tenait en vie. J’ai rappelé dans l’article Présence sociale et santé physiologique à quel point la santé dépend de la qualité des liens, et j’ai analysé cette fabrique de la peur dans Ce que la peur nous a fait. Dans le même mouvement, l’attention publique glisse des responsabilités politiques vers les comportements individuels, comme on vient de le voir pour la canicule. Dans ces conditions, personne n’est disposé à s’ouvrir à ses voisin·es. Les solidarités qui naissent dans les désastres sont réelles, mais elles s’appuient sur ce qui existait avant. La corésilience se prépare donc dans les temps calmes, hors des moments où l’on gouverne par la peur.

L’activité à double foyer

Les temps calmes ont pourtant leur propre obstacle : hors crise, se préparer à la crise n’attire personne, parce qu’on garde le secret espoir que la prochaine n’arrivera pas, autrement dit on compte sur la chance. Seules viennent aux exercices de préparation les personnes très conscientes des risques et celles que l’imaginaire de la catastrophe habite déjà, et il est heureux que tout le monde ne vive pas dans cet imaginaire. Si l’on ne propose que de la préparation, on échoue donc d’avance. C’est pour sortir de cette impasse que je propose un concept, celui de l’activité à double foyer. L’image vient des verres correcteurs à double foyer, qui permettent de voir net de près et de loin sans changer de lunettes. Une activité à double foyer possède un foyer proche, sa valeur immédiate et intrinsèque, le plaisir de créer, d’apprendre, de s’exprimer, de rencontrer ; et un foyer lointain, la corésilience qui s’y construit sans être l’objet affiché de la séance. Les deux foyers doivent être réels : si le foyer proche manque, on retombe dans l’exercice de sécurité civile auquel personne ne vient, et si c’est le foyer lointain qui manque, il ne reste qu’un loisir. Le mot foyer désigne d’ailleurs aussi, en français, le lieu qu’on habite, et l’habitabilité dont parlent Latour et Schultz commence là.

L’économiste John Kay a montré dans Obliquity (Profile Books, 2010) que les buts complexes s’atteignent mieux indirectement : les entreprises les plus rentables ne sont pas celles qui visent la rentabilité, les personnes les plus heureuses ne sont pas celles qui poursuivent le bonheur. La corésilience appartient à cette famille de buts qu’on manque en les visant. Nos ateliers de réalisation de films sur l’imaginaire des catastrophes reposent sur ce principe. On y vient pour faire un film, pour le plaisir de l’expression personnelle et de la fabrication collective, et c’est dans ce plaisir même que se construisent les imaginaires et les liens dont on aura besoin. La psychologue Barbara Fredrickson a donné un fondement expérimental à cette intuition avec sa théorie dite broaden-and-build (« What Good Are Positive Emotions ? », Review of General Psychology, 1998, puis American Psychologist, 2001) : quand nous éprouvons des émotions positives, notre répertoire de pensées et d’actions s’élargit sur le moment, et il en reste des ressources durables, résilience psychique, liens sociaux, compétences, qui demeurent disponibles dans les épreuves ultérieures. Le plaisir du foyer proche n’est donc pas l’enrobage de la préparation, il en est le mécanisme.

Neuf conseils pliés en deux

Je donne deux exemples de ces activités à double foyer, tirés de ma pratique d’animation. Le premier est un rituel de conseils que j’ai expérimenté en formation et qui fonctionne très bien. Une personne se place face au groupe et expose pendant trois à cinq minutes une question qu’elle se pose réellement, sur son métier, sur un projet, sur ce qu’elle veut (l’effort de synthèse fait partie de l’exercice), puis elle demande conseil et revient s’asseoir. Chaque personne du groupe écrit alors un conseil sur un morceau de feuille, le découpe aux ciseaux, le plie en deux et se lève pour le donner en main propre. Le conseil est privé, écrit, adressé à une seule personne. Puis quelqu’un d’autre se place face au groupe, et ainsi de suite ; à dix, il faut environ quarante-cinq minutes, et chacun·e repart avec neuf conseils pliés. Chacun·e de nous dispose, sur la situation d’autrui, d’une distance que l’autre n’a pas, et ces distances sont toutes différentes, parce que nos compétences et nos histoires le sont. Donner un conseil coûte peu à qui le donne, les idées viennent presque d’elles-mêmes, et la personne qui offre ne mesure pas la puissance de ce qu’elle offre : le conseil griffonné à la va-vite sera peut-être celui qui comptera le plus, plus que tel autre préparé avec soin, orné d’un dessin, donné avec amour. Cette valeur née de la variété plutôt que de l’optimisation, je la rapproche de la robustesse du vivant décrite par le biologiste Olivier Hamant, que j’ai présentée dans l’article Robustesse, résilience, antifragilité : les systèmes vivants tiennent par leurs redondances et leurs hétérogénéités, pas par la performance de chaque élément.

Le second exemple est l’Atelier photographique participatif inversé, où chacun·e réalise une photographie puis se tait pendant que les autres commentent son image. J’ai développé dans l’article Ce que le regard des autres fait à nos images cette découverte que le regard des autres nous construit : les autres voient dans nos images des choses que nous ne savions pas y avoir mises, et ce qu’iels nous en disent nous apprend sur nous-mêmes. Ces deux exercices demandent le même geste, oser se présenter aux autres dans sa réalité vécue et sensible, et non dans un rôle, geste dont j’ai exploré les conditions dans S’autoriser à créer. Or ce geste est celui que demande la composition de la classe écologique : dans ces séances, des personnes que les opinions séparent s’entraînent, sur des objets sans gravité apparente, à dépendre du regard et des compétences les unes des autres. C’est de l’interdépendance éprouvée, avant d’être de l’interdépendance pensée.

Une main tenue face à la menace

Ces expériences s’impriment dans l’organisme, bien au-delà du souvenir. Le neuroscientifique James Coan a montré, dans une expérience devenue classique (« Lending a Hand », Psychological Science, 2006, avec Hillary Schaefer et Richard Davidson), que tenir la main d’un proche atténue de façon mesurable l’activité des circuits cérébraux de la menace face à un danger annoncé, et d’autant plus que la relation est de qualité. Il en a tiré une théorie, dite de la ligne de base sociale (social baseline theory), selon laquelle le cerveau humain prend la proximité d’autrui pour état de référence : seul, tout coûte plus cher, en vigilance comme en énergie. Quant aux ressources décrites par Barbara Fredrickson, elles persistent bien après la séance. Ce que ces recherches décrivent, nous le pratiquons dans nos ateliers : chaque fois qu’une personne éprouve que le regard des autres la construit au lieu de la juger, cette expérience se dépose dans son corps, dans ses émotions et dans sa mémoire ; c’est dans cette réserve que la personne puisera le jour où il faudra compter sur des inconnu·es. Voilà pourquoi ces exercices d’apparence ludique sont en réalité extrêmement concrets dans ce qu’ils transforment.

Ni union sacrée ni petit territoire

Cette composition par le bas prête à deux malentendus. Le premier serait d’y voir une réconciliation générale. Une classe a des adversaires, et la classe écologique affronte des intérêts précis, ceux qui tirent profit de l’inhabitabilité, avec lesquels la description des dépendances ne suffit pas à s’entendre. Le second malentendu serait le repli sur le local. Serge Tisseron insiste sur l’emboîtement des corésiliences jusqu’à l’échelle planétaire, et Latour et Schultz donnent à leur classe une ambition d’hégémonie culturelle, pas de hameau. Les exercices locaux de description et de création prennent leur sens politique quand celles et ceux qui les mènent se relient, se racontent les un·es aux autres ce qu’iels font, se fédèrent en réseaux qui traversent les frontières comme les traversent les canicules. Composer la classe écologique par en bas ne dispense donc ni du conflit ni des grandes échelles ; cela donne au conflit une base sensible et aux grandes échelles des membres qui savent pourquoi iels en font partie.

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