Les structures culturelles peinent à mobiliser leurs publics. Plutôt que de perfectionner les stratégies de communication, j’explore ici une voie différente : celle du récit démocratique comme outil de légitimation et de transformation du secteur culturel.
Les professionnel·le·s du spectacle vivant partagent l’état des lieux selon lequel les lieux culturels, notamment en territoires périurbains, voient une érosion progressive de leur fréquentation en saison régulière, tandis que les temps forts comme les festivals continuent d’attirer de façon importante. Cela semble révéler une transformation des pratiques culturelles : le spectacle isolé ne suffit plus à justifier le déplacement, les citoyen·ne·s recherchent désormais une « expérience » globale, un moment social autant qu’artistique.
Les raisons de cela sont multiples, avec entre autres la concurrence des plateformes de streaming (qui offrent un confort immédiat pour recevoir des contenus culturels), la multiplication des propositions accessibles en un clic, la prudence économique qui privilégie les « valeurs sûres » validées par les réseaux sociaux, etc. Comme l’analyse Yves Citton dans Pour une écologie de l’attention (2014), nous évoluons dans une économie de l’attention où la pertinence d’un contenu dépend autant de sa qualité que de sa capacité à s’inscrire dans les flux informationnels contemporains. Les institutions culturelles se retrouvent en compétition non seulement entre elles, mais avec l’ensemble de l’écosystème médiatique et numérique.
Le plus souvent, face à cela, les « solutions » se concentrent principalement sur l’optimisation : adapter les horaires, améliorer la communication visuelle, proposer des forfaits, multiplier les canaux de diffusion, etc. Ces ajustements tactiques, bien qu’utiles, restent à mon sens insuffisants car ils ne questionnent pas la nature même du lien entre les institutions culturelles et les citoyen·ne·s. Ils perpétuent une logique où la culture reste « proposée » à des publics qu’il faut « mobiliser », sans interroger les raisons profondes de cette distanciation croissante.
On se questionne à mon sens trop peu sur un sujet de grande importance : pourquoi les citoyen·ne·s acceptent-iels si facilement la réduction des budgets culturels ? Pourquoi n’y a-t-il pas de mobilisation massive pour défendre les lieux culturels menacés ? Cela m’évoque ce qu’Antonio Gramsci écrivait dans ses Cahiers de prison (1951) : « la crise consiste justement dans le fait que l’ancien meurt et que le nouveau ne peut pas naître : pendant cet interrègne on observe les phénomènes morbides les plus variés ». Il est clair que le modèle de la démocratisation culturelle s’épuise. Mais quel est le nouveau paradigme ?
Je crois que si le lien entre les institutions culturelles subventionnées et les citoyen·ne·s était réellement fort, les baisses de financements seraient vécues comme une amputation insupportable. Leur acceptation résignée signale quelque chose de plus profond qu’une simple « crise de fréquentation » : elle révèle une fragilité démocratique. La culture institutionnelle n’est plus perçue comme un bien commun essentiel, mais comme un secteur parmi d’autres, voire comme un privilège de classe. Pierre Bourdieu l’avait anticipé dès 1979 dans La Distinction : les pratiques culturelles légitimes reproduisent des schémas de domination symbolique qui excluent autant qu’elles incluent.
Plutôt que de chercher des boucs émissaires (les élu·e·s, les réseaux sociaux, le télétravail, etc.), je propose d’adopter une posture sociologique qui interroge notre propre responsabilité : comment avons-nous, professionnel·le·s de la culture, contribué à creuser ce fossé ? Avons-nous suffisamment travaillé à rendre compte du sens démocratique de nos actions ? Avons-nous construit des récits qui permettent aux citoyen·ne·s de s’approprier la culture comme un bien commun dont iels sont co-auteur·rice·s ?
Ma proposition sur le sujet de la mobilisation diffère assez fondamentalement de la manière habituelle de voir les choses. Au lieu de chercher à « mieux communiquer » sur les propositions artistiques, je suggère de développer une pratique systématique du récit démocratique. Il ne s’agit pas de communication institutionnelle, mais d’une écologie narrative territoriale où chaque acteur·rice, professionnel·le, bénévole, spectateur·rice, contribue à tisser le récit du territoire culturel. Comme l’écrit Édouard Glissant dans Poétique de la Relation (1990) : « Agis dans ton lieu, pense avec le monde. »
Concrètement, cela signifie documenter non pas tant les spectacles eux-mêmes que les expériences vécues, les rencontres qui se créent, les transformations personnelles qui s’opèrent. Quand une spectatrice ou un spectateur raconte comment un spectacle lui a permis d’aborder une conversation difficile avec sa fille adolescente, quand un bénévole ou une bénévole témoigne de l’amitié née lors d’un montage de décor, quand un·e habitant·e partage comment l’atelier théâtre du quartier a changé son rapport au français, voilà les récits qui créent du lien. Ces témoignages, partagés par les acteur·rice·s elles-mêmes ou eux-mêmes sur les réseaux sociaux, dans des clouds privés, dans des newsletters, lors de rencontres, en famille, construisent une légitimité horizontale, de pair à pair, infiniment plus puissante que n’importe quel communiqué de presse.
Patrick Germain-Thomas note dans l’article La démocratisation culturelle, illusion ou utopie en devenir ? (Quaderni, 2020) que les médiations numériques promettent une plus grande inclusion en soutenant une circulation horizontale des récits. Mais cette promesse ne se réalise que si nous acceptons de lâcher prise sur le contrôle de la narration. Il faut encourager chaque personne, agent·e territorial·e, artiste, spectateur·rice, à écrire, à témoigner, à partager son expérience culturelle, même et surtout si elle semble « banale » ou « insignifiante ». C’est précisément cette « banalité » qui crée l’identification et donc la légitimité démocratique. Au sein des municipalités, par exemple, il est rarissime, du fait de l’organisation hiérarchique, que les personnes prennent la parole nommément. Je les y encourage et c’est difficile, car c’est toute une culture, ancrée dans l’histoire de l’administration française, qui est à transformer. Il s’agit de respecter les droits culturels, c’est-à-dire la dignité, de chacun·e, y compris des agent·e·s fonctionnaires.
Je propose trois axes d’action concrets, directement applicables :
1. Créer des dispositifs de récolte de récits démocratiques
Au-delà des questionnaires de satisfaction, mettre en place des protocoles légers pour recueillir des témoignages narratifs. Par exemple : à la sortie de chaque spectacle, proposer un carnet où les spectateur·rice·s peuvent laisser non pas une note, mais une phrase sur ce qu’iels emmènent avec elles ou eux. Créer un hashtag territorial où chacun·e peut partager son « moment culturel de la semaine ». Dédier une page du site web aux récits des habitant·e·s, renouvelés mensuellement. Former les médiateur·rice·s culturels non pas à « expliquer » les œuvres mais à recueillir et valoriser les paroles des spectateur·rice·s. Ces dispositifs demandent peu de moyens mais une posture radicalement différente : accepter que la légitimité se construise de bas en haut.
2. Transformer les temps de creux en espaces de pratique culturelle partagée
Plutôt que de chercher uniquement à remplir les salles pour des spectacles, ouvrir les lieux culturels comme espaces de pratique amateur. Si les spectateur·rice·s ne viennent pas assez aux représentations, faisons-les devenir acteur·rice·s de leur propre culture. Proposer des ateliers d’écriture ouverts, des répétitions publiques, des résidences participatives où les habitant·e·s co-construisent avec les artistes, même juste en passant. L’enjeu n’est pas de « remplacer » les professionnel·le·s par des amateur·rice·s, mais de créer une porosité entre pratique et réception qui renforce le sentiment d’appartenance. Comme le défend Patrice Meyer-Bisch, la démocratie culturelle « reconnaît l’égale dignité des cultures et le droit de chaque personne de participer à la vie culturelle de son choix ». Ces moments de pratique génèrent naturellement des récits d’expérience qui circulent dans les réseaux sociaux des participant·e·s.
3. Instituer une responsabilité narrative pour chaque professionnel·le
Faire de la production de récits démocratiques une partie intégrante du travail de chaque agent·e culturel·le. Cela signifie inclure dans les fiches de poste une mission explicite de « documentation du sens démocratique des actions culturelles ». Allouer du temps de travail spécifiquement pour écrire, photographier, filmer les moments de rencontre et de transformation. Former les équipes à une écriture située, incarnée, qui raconte le territoire culturel sans jargon ni posture surplombante. Ces récits doivent être diffusés de manière décentralisée : chaque agent·e peut avoir son propre canal (blog personnel, compte social) pour témoigner de son expérience professionnelle au service du bien commun. Cette multiplication des voix crée une densité narrative qui renforce la légitimité collective du secteur. C’est très bien que les maires et mairesses des villes soient actif·ve·s sur les réseaux sociaux, mais leurs agent·e·s ne doivent pas l’être moins. L’expérience montre qu’à chaque fois que c’est le cas, les bienfaits culturels sont immédiatement tangibles. Cela ne doit pas être réservé à quelques agent·e·s particulièrement motivé·e·s, cela doit être cultivé, transmis, organisé et valorisé.
Ces propositions peuvent sembler éloignées des préoccupations immédiates de remplissage des salles trop vides. Elles le sont effectivement. Car je crois que nous faisons face non pas à une simple « crise de mobilisation », mais à une crise de légitimité démocratique qui nécessite une refondation du pacte entre culture institutionnelle et citoyen·ne·s. Les ajustements tactiques (horaires, communication, tarifs) peuvent apporter des améliorations marginales, mais ils ne résolvent pas le problème structurel : les citoyen·ne·s ne se sentent plus concerné·e·s par la culture subventionnée parce qu’iels ne s’y reconnaissent pas comme acteur·rice·s.
Le récit démocratique n’est pas un outil de communication supplémentaire : c’est un changement de paradigme. Il implique d’accepter que la valeur de nos actions culturelles se mesure moins au nombre de spectateur·rice·s qu’à la qualité des liens créés, moins à la reconnaissance institutionnelle qu’à l’appropriation citoyenne. Il demande d’avoir le courage de documenter aussi les échecs, les malentendus, les ajustements nécessaires, car c’est précisément cette vulnérabilité qui crée la confiance.
Quand les élu·e·s actuel·le·s cherchent à justifier leurs investissements culturels, iels ont besoin de ces récits pour démontrer concrètement en quoi la culture sert le bien commun démocratique. Sans ces témoignages, iels ne peuvent plus légitimer un secteur qui apparaît déconnecté des préoccupations quotidiennes. La mobilisation narrative n’est donc pas qu’un exercice démocratique abstrait : elle touche au cœur même de la survie économique du secteur culturel public.
La bonne nouvelle, c’est que ces propositions ne nécessitent pas de budgets supplémentaires. Elles demandent une réorientation de l’énergie collective : moins de temps passé à concevoir des visuels pour les réseaux sociaux, plus de temps à recueillir et partager des témoignages d’expériences vécues. Moins d’efforts pour convaincre les « non-publics » de venir, plus d’attention portée à celles et ceux qui viennent déjà pour comprendre et raconter ce qui se joue dans leur rencontre avec l’art.
Chaque structure peut commencer à son échelle. Lancer un carnet de témoignages. Créer une newsletter mensuelle racontant une rencontre marquante. Demander à chaque membre de l’équipe d’écrire un court texte personnel sur ce qui l’a touché·e ce mois-ci. Filmer trois minutes d’interview avec une spectatrice ou un spectateur après chaque représentation. Ces petits gestes, répétés, créent progressivement une densité narrative qui transforme le rapport au territoire.
La question n’est pas de savoir si nous avons raison ou tort dans notre programmation artistique. La question est de savoir si nous construisons suffisamment de récits qui permettent aux citoyen·ne·s de comprendre pourquoi la culture financée par l’argent public mérite d’exister. Sans ces récits, notre avenir est compromis. Avec eux, nous créons les conditions d’une refondation démocratique du secteur culturel. L’urgence n’est donc pas tant de remplir les salles que de remplir le territoire de récits qui donnent sens à notre présence collective dans le champ culturel.
Mes pratiques pluridisciplinaires, de création, d’action culturelle, de formation, d’accompagnement dans de très nombreux contextes culturels, sociaux et éducatifs en France m’offrent un observatoire privilégié, subjectif et en profondeur du secteur culturel en France.
Ce secteur est fragilisé par sa place, jugée comme « non essentielle » par bien des responsables politiques, par la concurrence des pratiques culturelles via les plateformes numériques, ainsi que par des freins liés aux difficultés pour mettre en place des coopérations interdisciplinaires, et aux trop peu nombreuses évaluations, qui sont le plus souvent mal menées et instrumentalisées.
Mon observatoire me permet d’identifier des dynamiques qui fonctionnent, ainsi que des difficultés que je constate. Je propose ici de partager mes analyses, mes méthodes, mes propositions en souhaitant qu’elles puissent être utiles. Mon objectif est d’aider à un secteur culturel plus fort demain, car à mon sens, la défense d’un secteur culturel financé par les impôts des contribuables me semble porteuse de possibilités d’émancipation, de développement des libertés, de la démocratie, des pouvoirs d’agir, d’une manière bien différente de ce que les acteurs privés produisent.
Ceci est possible s’il n’y a pas d’hypocrisie, et c’est à mon sens au prix d’une volonté de lucidité et de remise en question, d’un choix de déconstruction des représentations et peut-être de certains privilèges et systèmes de domination.