En 2025, le secteur culturel français s’alarme de la montée du Rassemblement National. Pourtant, son comportement durant la période Covid révèle une troublante propension à la soumission qui interroge sa capacité de résistance future.
Le secteur culturel français, traditionnellement ancré dans une pensée de gauche, manifeste aujourd’hui une inquiétude croissante face à la montée du Rassemblement National. Les professionnel·le·s s’interrogent : comment travailler avec des élu·e·s RN ? Cette question, comme le soulignait récemment un article de Haute Fidélité, pôle des musiques actuelles en Hauts-de-France paru dans le média de l’OPC (Extrême droite et culture, un pacte faustien inenvisageable ?), évoque cette angoisse et les contradictions afférentes : « La culture doit-elle se compromettre avec l’extrême droite ou maintenir une ligne de résistance ? »
Pourtant, ce que je constate dans cette posture, c’est un a priori déconnecté de la réalité récente. Ces mêmes professionnel·le·s qui s’inquiètent aujourd’hui ont, pour la plupart, accepté sans broncher les décisions autoritaires prises pendant la période Covid. Des décisions dénuées de sens commun, stigmatisantes et brutales, sans fondement sanitaire réel, basées sur des mensonges assez évidents pour qui avait à l’époque la conscience de lutter contre ses peurs, et servant un opportunisme capitaliste qui a fait croire aux personnes que c’était pour leur bien.
Cette manipulation psychologique collective n’est pas sans rappeler ce qu’Alice Miller décrivait dans C’est pour ton bien (1984) : « L’éducation totalitaire commence toujours par faire croire à l’individu que la violence qu’il subit est exercée dans son propre intérêt. » Pour qui tentait de construire son propre appareil critique durant cette période, l’évidence de cette manipulation sautait aux yeux.
Par ailleurs, rappelons que, déjà aujourd’hui, une part importante des grandes salles privées de musiques actuelles appartient à des investisseur·euse·s ou entrepreneur·euse·s proches de la droite radicale.
La violence de cet extrême-centre qui s’est incarnée dans les fermetures arbitraires et sans fondements des lieux culturels, la surveillance généralisée, la stigmatisation des non-vacciné·e·s et leurs exclusions professionnelles, fut globalement acceptée sans broncher par le secteur culturel. Plus troublant encore, cette acceptation est allée au-delà de ce que la loi autorisait. Je pense notamment au contrôle des passes sanitaires, couplé à des contrôles d’identité dans certains lieux culturels, pratique interdite par la loi, sauf pendant les deux mois du pass vaccinal début 2022.
Le secteur culturel a ainsi collaboré à une entreprise de surveillance et de stigmatisation sans précédent. Sans doute par peur, sans doute parce qu’ils et elles ont cru aux discours officiels. Ils et elles pensaient être dans le camp du bien alors qu’ils et elles participaient à quelque chose de bien différent. Hannah Arendt nous avait pourtant prévenu·e·s : le totalitarisme advient quand il est accepté par les citoyen·ne·s eux-mêmes comme étant le bien. Oui, nous avons traversé une période aux accents totalitaires. Et chacun·e est responsable de son obéissance aveugle.
Les conséquences furent désastreuses : accentuation des inégalités, dégradation sans précédent de la santé mentale, particulièrement chez les jeunes et les enfants, détérioration de la santé publique, dont nous payons les frais pour longtemps, endettement stratosphérique du pays, au bénéfice, encore, des grands actionnaires. Ainsi, les grands actionnaires mondiaux ont doublé leur fortune en deux ans, du jamais vu dans l’histoire du capitalisme. Une réussite éclatante pour certains, un désastre pour la majorité. Je ne prétends pas du tout que tout était orchestré, même si des scénarios similaires avaient été discutés, comme lors de l’Event 201 en novembre 2019, et que l’épisode H1N1 de 2009 constituait déjà une répétition, qui n’avait pas pris à l’époque faute d’adhésion populaire, alors que les discours de la ministre de la santé de l’époque, Roselyne Bachelot, étaient exactement similaires, quasi mot pour mot, aux discours du ministre de la santé pendant la période Covid, Olivier Véran.
Aujourd’hui, on diabolise le RN. Ce parti est, selon mon opinion personnelle, effectivement préoccupant et dangereux. Mais on refuse de regarder en face le fait que le totalitarisme a déjà été là et qu’on l’a déjà soutenu. Cette cécité volontaire ouvre à mon sens un boulevard au RN.
Si le RN a l’intelligence de construire des argumentations basées sur la peur, comme l’a fait le gouvernement d’extrême-centre encore au pouvoir, il pourra embarquer bien des gens dans son projet de violence contre l’autre. Cette stigmatisation a déjà eu lieu : les non-vacciné·e·s ont été ostracisé·e·s par des systèmes de surveillance numérique déployés à une échelle inédite et avec l’assentiment massif des populations. Des familles se sont divisées de façon définitive malheureusement, et le sont encore, à cause de ce dispositif totalitaire, entre celles et ceux qui ont collaboré et celles et ceux qui ont résisté.
L’expérience « Soumission à l’autorité » de Stanley Milgram dans les années 1960 éclaire sur ce phénomène : dès lors qu’une autorité est reconnue comme telle, l’individu·e se sent déresponsabilisé·e et peut commettre par obéissance les actes les plus ignobles. C’est exactement ce qui s’est produit pendant la période Covid. Si le RN accède aux manettes des financements publics, notamment culturels, celles et ceux qui ont obéi hier au l’extrême centre obéiront demain à l’extrême droite, c’est une évidence. Nous verrons les vestes se retourner une à une, nous verrons les héro·ïne·s d’aujourd’hui devenir les collaborateur·rice·s de demain, ces gens « raisonnables », ces « honnêtes gens » comme le disait avec tant de poésie Georges Brassens. La soumission à l’autorité, quelle qu’elle soit, reste le même mécanisme psychologique. Le tout, même si l’on s’est fait manipuler, même si l’on a collaboré en croyant faire le bien, est d’agrandir sa conscience, pour faire autrement demain. C’est pourquoi j’écris ceci ; non pas pour culpabiliser, mais au contraire, pour être plus tolérant·e, pardonner et avancer.
Ce qui me fait véritablement peur, c’est ce manque total de conscience politique du secteur culturel, cette obéissance aveugle au pouvoir en place, masqué par des discours soi-disant politisés. Aujourd’hui, le RN n’a pas encore le pouvoir exécutif. S’il l’obtient, nous verrons beaucoup de vestes se retourner, présentant soudain les choses comme « positives et constructives ».
L’indépendance et le courage politique de chacun·e doivent à mon sens être au cœur de l’action culturelle. Il ne s’agit pas d’obéir aux injonctions du ministère de la Culture ou de l’État, mais de défendre une vision du monde. Les discours du secteur culturel parlent tous de liberté, d’émancipation, de créativité. Ces discours doivent être en cohérence ave les actes. Il n’est jamais trop tard ; nul·le n’est parfait·e, mais chacun·e a le devoir de grandir, d’affiner son esprit critique, c’est-à-dire sa pensée singulière nuancée.
Prenons un simple exemple : dans un projet culturel destiné aux enfants, si on leur impose quelque chose « pour leur bien » sans leur donner vraiment la place de s’exprimer ni qu’ils et elles en comprennent le pourquoi, ou si on fait semblant de les écouter pour mieux récupérer et professionnaliser les idées qui viennent d’eux, on reproduit là aussi un schéma de domination. C’est un projet de soumission à l’autorité, à petite échelle. Cette conscience doit se manifester à tous les échelons. Comme l’écrivait Paulo Freire dans Pédagogie des opprimés (1968) : « Personne ne libère autrui, personne ne se libère seul, les hommes se libèrent ensemble. »
La conscience politique du secteur culturel doit s’exercer à tous les niveaux. Elle doit s’incarner dans les actions elles-mêmes, dans le respect de l’autre et dans la place contributive qu’on lui accorde quand on détient le pouvoir et la responsabilité d’un projet financé par le bien commun.
C’est seulement ainsi que nous pourrons créer des espaces réellement démocratiques, des laboratoires de réinvention démocratique grâce aux actions culturelles. Si nous ne le faisons pas déjà sur le terrain, dans nos pratiques quotidiennes, il est logique que nous obéissions à celles et ceux qui détiennent le pouvoir, quelles que soient leurs injonctions.
L’histoire récente nous a montré notre fragilité collective. Il y a cinq ans, le secteur culturel a majoritairement failli. Il n’y a aucune raison que la même chose ne se reproduise pas si le RN accède à plus de pouvoir politique direct en France. La vigilance démocratique commence par l’examen critique de nos propres pratiques et de nos propres soumissions. C’est à ce prix seulement que la culture pourra jouer son rôle d’éveil des consciences plutôt que d’endormissement et de soumission collective à l’inhumain.
Mes pratiques pluridisciplinaires, de création, d’action culturelle, de formation, d’accompagnement dans de très nombreux contextes culturels, sociaux et éducatifs en France m’offrent un observatoire privilégié, subjectif et en profondeur du secteur culturel en France.
Ce secteur est fragilisé par sa place, jugée comme « non essentielle » par bien des responsables politiques, par la concurrence des pratiques culturelles via les plateformes numériques, ainsi que par des freins liés aux difficultés pour mettre en place des coopérations interdisciplinaires, et aux trop peu nombreuses évaluations, qui sont le plus souvent mal menées et instrumentalisées.
Mon observatoire me permet d’identifier des dynamiques qui fonctionnent, ainsi que des difficultés que je constate. Je propose ici de partager mes analyses, mes méthodes, mes propositions en souhaitant qu’elles puissent être utiles. Mon objectif est d’aider à un secteur culturel plus fort demain, car à mon sens, la défense d’un secteur culturel financé par les impôts des contribuables me semble porteuse de possibilités d’émancipation, de développement des libertés, de la démocratie, des pouvoirs d’agir, d’une manière bien différente de ce que les acteurs privés produisent.
Ceci est possible s’il n’y a pas d’hypocrisie, et c’est à mon sens au prix d’une volonté de lucidité et de remise en question, d’un choix de déconstruction des représentations et peut-être de certains privilèges et systèmes de domination.