Formaliser l’informel

22 juin 2025. Publié par Benoît Labourdette.
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L’absence d’informel en formation à distance nous oblige à repenser sa nature profonde. Cette contrainte devient laboratoire d’innovation pour des méthodes qui dépassent les limites du présentiel.

La légitimité paradoxale de l’informel

La formalisation de l’informel constitue un paradoxe qui interroge d’abord notre propre légitimité. L’informel, par définition, sort du cadre. Dans une logique d’efficacité pure, il pourrait sembler n’être que du temps perdu. Cette difficulté méthodologique première consiste à reconnaître que l’informel est non seulement important, mais essentiel aux processus d’apprentissage et d’innovation.

Cette question devient particulièrement aiguë dans le contexte de la formation en visioconférence. Les participant·e·s, séparé·e·s physiquement, ne peuvent plus organiser spontanément ces moments informels qui enrichissent traditionnellement l’expérience formative. Ils·elles ne sont présent·e·s que dans le formalisme de la proposition pédagogique. Ce qui pourrait apparaître comme une limitation fut pour moi en réalité une opportunité pour repenser profondément la nature et la fonction de l’informel.

L’informel révélé par son absence : dimensions cachées du savoir

L’informel représente ces espaces non structurés où se produisent des échanges essentiels : transmission des savoirs tacites, construction de liens interpersonnels, émergence d’idées novatrices, appropriation personnelle des connaissances. Dans ces moments de pause café, ces discussions de couloir, se jouent des processus fondamentaux : le partage des subjectivités autour d’un sujet commun, l’expression des désaccords qui permettent d’affirmer sa pensée singulière, la création de clans et d’affinités intellectuelles.

Plus encore, l’informel permet l’émergence de savoirs qui dépassent parfois ceux du·de la formateur·rice. Un·e participant·e peut détenir une expertise spécifique, une expérience vécue qui enrichit ou nuance le contenu formel. Ces contributions spontanées, impossibles à programmer, constituent une richesse souvent perdue dans les dispositifs traditionnels.

Ignorer cette dimension reviendrait à amputer l’expérience formative d’une partie substantielle de sa valeur. La formalisation devient alors non pas une tentative de contrôle, mais un acte de reconnaissance et de valorisation de ces processus souterrains.

Méthodologie en action : trois dispositifs pour recréer l’informel

Face à l’absence d’informel naturel en visioconférence, j’ai élaboré plusieurs méthodes pour permettre de retrouver les gains spécifiques de ces moments spontanés, tout en les enrichissant par une dimension collective nouvelle.

1. L’échange facilité et la cartographie en temps réel
La première méthode consiste à créer des espaces d’échange entre participant·e·s sur des sujets donnés, en sortant du schéma classique formateur·rice-apprenant·e. Pendant ces échanges, une cartographie mentale (mind mapping) est réalisée par le·la formateur·rice en temps réel, visible pour les stagiaires, capturant et structurant les idées qui émergent. Cette double action, échanger librement tout en voyant ses idées prendre forme visuellement, légitime les éléments informels qui surgissent dans la conversation. La carte mentale devient la trace tangible de ces émergences spontanées, leur donnant une existence et une valeur reconnues.

2. La plateforme collaborative : trois axes d’expression
Le second dispositif s’appuie sur un outil numérique contributif où chaque participant·e peut publier ses réflexions selon trois axes proposés (sans obligation) :

  • La synthèse personnelle : Chacun·e reformule ce qu’il·elle a compris et retenu. Cette proposition apparemment simple révèle la singularité de chaque appropriation. Là où l’on croit souvent que tou·te·s auront fait la même synthèse, la confrontation des textes révèle la richesse des perspectives subjectives. Cette diversité des compréhensions, habituellement cantonnée aux échanges informels, devient visible et partageable, et constitue un véritable apprentissage : on est enrichi du regard des autres sur le sujet (qui avant ne venait que dans les moments informels), qui nous le fait envisager sous diverses facettes.
  • La controverse argumentée : L’espace pour exprimer ses désaccords avec le contenu présenté. Dans l’informel présentiel, ces désaccords s’expriment spontanément après le moment de formation, permettant à chacun·e d’affirmer sa pensée propre. Formalisés à l’écrit et partagés, ils enrichissent la réflexion collective tout en préservant la dimension critique essentielle à tout apprentissage.
  • La contribution enrichissante : La possibilité d’apporter des compléments, des nuances, des expériences qui dépassent ou complètent le contenu formel. Cette ouverture reconnaît que le savoir n’est pas monopole du·de la formateur·rice mais peut émerger de chaque participant·e. Là, où, dans l’informel d’une formation traditionnelle, ces contributions n’étaient partagées que dans des petits groupes, informels justement, avec l’écrit, elles deviennent collectives et enrichissent considérablement les connaissances pour le collectif.

3. La structuration par tags : une navigation libre dans les savoirs
Les stagiaires ajoutent des « tags » thématiques à leurs contributions, pour lesquelles ils·elles sont identifié·e·s en tant qu’auteur·rice·s. Cela permet une navigation thématique plutôt que hiérarchique. Cette structuration horizontale brise la rigidité habituelle des contenus de formation, permettant des parcours personnalisés et des découvertes fortuites, caractéristiques essentielles de l’apprentissage informel.

L’observation réflexive : documenter pour comprendre

Au-delà de ces dispositifs spécifiques, cette démarche implique une observation réflexive continue. Il s’agit de documenter ses propres expériences de l’informel, de noter les moments où celui-ci produit des effets significatifs, d’identifier les conditions favorisant son émergence. Cette phase d’observation permet de distinguer différents types d’informel (social, cognitif, créatif) et de repérer les traits récurrents dans ces dynamiques.

Cette documentation devient elle-même un matériau de travail, permettant d’affiner continuellement les dispositifs mis en place. Elle constitue aussi une forme de légitimation progressive de l’informel, en rendant visibles ses apports souvent invisibles.

L’humilité épistémologique : accepter l’incomplétude

La formalisation de l’informel exige une posture particulière : celle du « savoir qu’on ne sait pas ». Cette approche s’oppose au « véridisme », cette tendance à croire détenir une vérité absolue sur les processus à l’œuvre. Elle implique d’accepter l’incomplétude de toute formalisation, de reconnaître la subjectivité inhérente à l’observation, de maintenir une ouverture constante aux remises en question.

Cette humilité n’est pas faiblesse mais force. Elle permet d’accueillir l’imprévu, de valoriser la diversité des expériences, de construire une connaissance qui s’enrichit de ses propres limites. Chaque expérience étant unique et contextuelle, c’est par l’accumulation de ces singularités que se construit progressivement une compréhension plus fine des processus à l’œuvre. Dans l’exemple des formations en visio-conférences que j’ai expérimentées avec ces principes (vous trouverez la trace de l’une d’entre elles plus bas), la connaissance produite et acquise par les participant·e·s dépasse de très loin les seuls contenus qui furent les miens en tant que formateur. Et cette connaissance est écrite, partagée, durable, donc finalement peut-être plus constructive que l’informel non formalisé dans les formations habituelles.

Applications élargies et précautions éthiques

Cette approche que j’ai développée pour la formation en visio peuvent s’étendre à d’autres contextes. Dans la recherche, elle invite à intégrer l’informel dans les protocoles, à reconnaître les sérendipités comme sources de connaissance. Dans les organisations, elle permet de cartographier les réseaux informels sans les figer, de créer des espaces propices à l’émergence spontanée. Et dans la formation traditionnelle en présence, elle m’a amené à utiliser beaucoup plus l’écrit en parallèle et son partage via des outils numériques, afin de pouvoir y construire aussi des ressources collectives basées sur l’informel et sur l’intelligence collective.

Mais cette démarche comporte des risques. Le principal danger réside dans la dénaturation de l’informel par sa formalisation même. Il est essentiel de maintenir une vigilance sur les effets de nos interventions, de préserver des espaces véritablement libres, d’accepter que certains aspects échapperont toujours à toute capture. Les questions éthiques, respect de la vie privée, consentement, transparence sur les usages, constituent des garde-fous nécessaires.

L’effet amplificateur : quand le formel transcende l’informel

Ces expériences révèlent donc ce résultat surprenant : l’informel formalisé peut devenir plus puissant que l’informel spontané. Dans une formation classique, l’informel reste souvent personnel, limité à des échanges entre quelques individu·e·s. Les dispositifs de formalisation créent un informel collectif, où les apports de chacun·e deviennent ressources pour tou·te·s.

La documentation produite dépasse largement en richesse ce qui aurait pu émerger d’échanges informels traditionnels. Les subjectivités, au lieu de rester cantonnées à des apartés, irriguent le contenu même de la formation. Cette amplification n’est possible que parce que la formalisation respecte l’essence de l’informel : la liberté d’expression, la valorisation des singularités, l’ouverture à l’imprévu.

Une méthodologie vivante pour un monde en mutation

La formalisation de l’informel ne peut être conçue comme une méthodologie figée. Elle doit rester elle-même informelle dans son évolution, s’adaptant continuellement aux contextes et aux apprentissages. Cette tension dynamique entre structure et spontanéité constitue sa richesse propre.

L’enjeu n’est pas de capturer l’informel dans des grilles rigides, mais de créer les conditions de son émergence et de sa reconnaissance. En assumant l’incomplétude de nos savoirs et en valorisant la diversité des expériences, nous développons des pratiques qui honorent la complexité du réel tout en offrant des repères pour l’action.

Cette approche, née de ces expérimentations que j’ai menées avec l’Observatoire des Politiques Culturelles, nous enseigne finalement quelque chose d’essentiel sur la nature même de la transmission : c’est dans la reconnaissance et la valorisation des espaces de liberté que se joue véritablement l’appropriation des savoirs. La formalisation de l’informel n’est pas sa domestication mais sa révélation, non pas sa réduction mais son amplification. C’est dans cette alliance subtile entre cadre et liberté que se révèle peut-être l’essence même de tout acte pédagogique authentique.

Mes pratiques pluridisciplinaires, de création, d’action culturelle, de formation, d’accompagnement dans de très nombreux contextes culturels, sociaux et éducatifs en France m’offrent un observatoire privilégié, subjectif et en profondeur du secteur culturel en France.

Ce secteur est fragilisé par sa place, jugée comme « non essentielle » par bien des responsables politiques, par la concurrence des pratiques culturelles via les plateformes numériques, ainsi que par des freins liés aux difficultés pour mettre en place des coopérations interdisciplinaires, et aux trop peu nombreuses évaluations, qui sont le plus souvent mal menées et instrumentalisées.

Mon observatoire me permet d’identifier des dynamiques qui fonctionnent, ainsi que des difficultés que je constate. Je propose ici de partager mes analyses, mes méthodes, mes propositions en souhaitant qu’elles puissent être utiles. Mon objectif est d’aider à un secteur culturel plus fort demain, car à mon sens, la défense d’un secteur culturel financé par les impôts des contribuables me semble porteuse de possibilités d’émancipation, de développement des libertés, de la démocratie, des pouvoirs d’agir, d’une manière bien différente de ce que les acteurs privés produisent.

Ceci est possible s’il n’y a pas d’hypocrisie, et c’est à mon sens au prix d’une volonté de lucidité et de remise en question, d’un choix de déconstruction des représentations et peut-être de certains privilèges et systèmes de domination.


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