L’accueil des personnes radicalisées dans les lieux culturels

31 mai 2025. Publié par Benoît Labourdette.
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Les lieux culturels filtrent-ils, consciemment ou inconsciemment, leurs publics selon des critères de radicalité ? Cette question révèle nos contradictions sur la violence et l’extrémisme. Propositions d’exercice de la démocratie.

Qu’est-ce qu’une personne radicalisée ?

Une question se pose d’emblée : qu’entend-on exactement par « personnes radicalisées » ?

Considérons quelques exemples. Les personnes qui votent à l’extrême droite sont-elles radicalisées ? Qu’en est-il de celles qui votent à l’extrême gauche ? Et celles qui se rendent à l’église chaque dimanche ? Il serait peut-être plus précis de distinguer la radicalisation de la radicalisation violente. Mais qu’est-ce que la violence au juste ? La violence physique nous vient immédiatement à l’esprit.

Pourtant, nombre de personnes considérées comme non radicalisées exercent une violence physique sur autrui. Pensons aux parents qui punissent physiquement leurs enfants – ils ne sont pas pour autant qualifiés de radicalisés. Songeons aux patrons qui humilient leurs employés, ou aux banquiers qui bloquent les comptes de personnes dans le besoin pour un modeste découvert. Force est de constater que violence et radicalisation constituent deux réalités distinctes.

Cherche-t-on alors à écarter des lieux culturels les personnes dont la violence découle de leur radicalisme ? À la lecture de Monique Pinçon-Charlot et de son concept de « violence des riches », on comprend que toute personne fortunée pourrait être considérée comme radicalisée et violente, sa richesse constituant en elle-même une forme de violence sociale extrême. Il conviendrait donc de préciser davantage et de parler de radicalisation violente directe : actes de violence physique, coups, meurtres, incitations à la haine…

Mais lorsqu’une personne de gauche affirme « nous devons lutter contre l’extrême droite », englobant les idées, les responsables politiques, les militants et les électeurs, ne s’agit-il pas d’un discours de haine, d’une incitation à la violence ? Cette formulation diffère radicalement de « nous devons lutter pour la démocratie », qui constitue un discours inclusif. La radicalisation violente entretient certes des liens avec l’extrémisme. Cependant, le concept d’« extrême-centre » développé par l’historien Pierre Serna nous invite à porter un regard nouveau sur les élites au pouvoir qui se présentent comme modérées et centristes : leur extrémisme radical se dissimule sous un gant de velours.

Le gant de velours n’est d’ailleurs pas toujours de mise. Il suffit d’observer la répression du mouvement des Gilets jaunes ou la gestion de la crise du Covid, marquées par la violence, la stigmatisation, la désignation de boucs émissaires, l’humiliation et la mise au pilori, le tout au nom de l’ordre ou de la santé publique. Ces pratiques s’inscrivent dans un discours de guerre et s’accompagnent de dispositifs d’exception au régime démocratique, juridiquement justifiés par cette rhétorique guerrière. On est bien dans une radicalité violente, institutionnelle qui plus est, masquée par l’hypocrisie et intégrée de façon totalitaire par la plupart des citoyens comme une « normalité ».

Au terme de ce tour d’horizon des diverses formes de radicalité, une conclusion s’impose : chacun d’entre nous, consciemment ou non, manifeste une forme de radicalité et de violence. Si les lieux culturels ne devaient accueillir que des personnes parfaitement bienveillantes, ils devraient fermer leurs portes à tous, excepté peut-être aux très jeunes enfants qui n’ont pas encore été influencés par les cultures dominatrices dans lesquelles nous baignons.

Réinvestir l’institution de son rôle démocratique

Insistons sur l’idée que les lieux culturels ont une mission fondamentalement démocratique : leur rôle est d’offrir un accueil inconditionnel, de respecter la culture et les idées de chacun. Lorsque les personnes sentent que leur culture, qu’elle soit perçue comme radicale ou non selon le prisme adopté, n’est ni stigmatisée ni réduite à une position d’ennemi (ennemi de qui, de quoi d’ailleurs ? Les conflits se définissent selon de multiples perspectives), elles peuvent véritablement s’ouvrir.

Ces espaces culturels existent précisément pour partager ce que nous avons en commun en tant qu’êtres humains, malgré nos dissensions profondes et nos désaccords fondamentaux. Nous sommes tous citoyens, nous contribuons tous par nos impôts au financement de ces institutions, elles nous appartiennent à tous et toutes.

Pour une culture de l’accueil démocratique

Les lieux culturels, financés par l’argent public, se doivent d’incarner l’exemplarité démocratique. Ils doivent être inclusifs au plus haut degré, respectueux de toutes les différences, même celles qui nous dérangent. C’est à cette condition que l’art et la culture pourront redevenir des espaces vivants, non pas des lieux où l’on impose une pensée unique, fût-elle bien-pensante et convaincue de sa supériorité universelle.

Cette prétention à l’universalité rappelle le vieux démon colonial bien-pensant, dont nous voyons chaque jour les ravages humains et sociaux. Il s’agit au contraire de créer des espaces sûrs où chacun sait qu’il ne sera ni jugé ni stigmatisé pour ce qu’il est ou pour ses choix politiques, mais accueilli dans des lieux dédiés au partage du sensible. Car le sensible, indépendamment de nos idées, de nos cultures ou de nos radicalités supposées, constitue notre patrimoine commun d’êtres humains.

Cette vision appelle une refondation des politiques culturelles, de la formation des artistes et du positionnement politique, au sens démocratique, des démarches artistiques. Elle concerne tant les modalités de participation des publics que notre capacité d’ouverture à l’autre. Une ouverture authentique, et non une pensée qui se prétend supérieure et plus universaliste que les autres.

Cette prétention à l’universalité est une illusion, nous le savons bien, même si l’Occident persiste à croire qu’il détient la meilleure manière de penser le monde et qu’il surpasse philosophiquement toutes les autres cultures. C’est une erreur profonde. Ouvrons donc les portes, élargissons les regards, développons les sensibilités, multiplions les projets et les postures pour cultiver une démocratie où les pluralités peuvent véritablement s’exprimer.

Peut-être alors ces lieux de culture, le mot prend toute sa justesse, deviendront-ils des terreaux fertiles où germeront de nouveaux espaces de rencontre, créateurs de liens et d’enrichissements mutuels pour, qui sait, contribuer à la fondation d’un monde meilleur.

Mes pratiques pluridisciplinaires, de création, d’action culturelle, de formation, d’accompagnement dans de très nombreux contextes culturels, sociaux et éducatifs en France m’offrent un observatoire privilégié, subjectif et en profondeur du secteur culturel en France.

Ce secteur est fragilisé par sa place, jugée comme « non essentielle » par bien des responsables politiques, par la concurrence des pratiques culturelles via les plateformes numériques, ainsi que par des freins liés aux difficultés pour mettre en place des coopérations interdisciplinaires, et aux trop peu nombreuses évaluations, qui sont le plus souvent mal menées et instrumentalisées.

Mon observatoire me permet d’identifier des dynamiques qui fonctionnent, ainsi que des difficultés que je constate. Je propose ici de partager mes analyses, mes méthodes, mes propositions en souhaitant qu’elles puissent être utiles. Mon objectif est d’aider à un secteur culturel plus fort demain, car à mon sens, la défense d’un secteur culturel financé par les impôts des contribuables me semble porteuse de possibilités d’émancipation, de développement des libertés, de la démocratie, des pouvoirs d’agir, d’une manière bien différente de ce que les acteurs privés produisent.

Ceci est possible s’il n’y a pas d’hypocrisie, et c’est à mon sens au prix d’une volonté de lucidité et de remise en question, d’un choix de déconstruction des représentations et peut-être de certains privilèges et systèmes de domination.


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