L’hypocrisie de l’indépendance des acteurs culturels

23 décembre 2025. Publié par Benoît Labourdette.
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Les acteurs et actrices culturelles se mobilisent depuis quelque temps de façon régulière contre une prétendue menace pesant sur leur liberté de programmation et de création. Mais cette indépendance qu’ils et elles revendiquent existe-t-elle vraiment ? Une analyse des rapports entre culture et politique dans les collectivités locales révèle un mensonge collectif qui, à mon avis, fragilise le secteur plus qu’il ne le protège.

La réalité de l’inféodation culturelle au politique

Dire qu’aujourd’hui les acteurs et actrices culturelles sont indépendant·es des pouvoirs politiques, notamment dans les petites et moyennes villes ou collectivités, relève à mon sens du mensonge. Pour qui observe de l’intérieur le fonctionnement des collectivités (ce qui est mon cas), le constat s’impose immédiatement : tout ce qui est programmé est généralement validé par le maire ou la maire. Ce principe de fonctionnement, que personne ne remet en question, constitue la norme dans toutes les villes que j’ai pu observer au cours de mes 35 années d’expérience de projets artistiques, d’innovation et de médiation culturelle.

Cette situation est au fond cohérente avec notre système démocratique. Une équipe politique est élue sur un projet qui inclut, parfois, un volet culturel. Les élu·es ont donc légitimement le rôle de porter la politique culturelle de leur territoire, puisqu’ils et elles ont été élu·es pour cela. Constater que la création et la programmation sont inféodées aux politiques apparaît même plus démocratique que l’inverse. Car confier des décisions de politique culturelle à des personnes non élues reviendrait à leur donner le pouvoir de dépenser l’argent public selon des choix qui ne correspondent peut-être pas aux attentes des électeurs et électrices. Comme l’analyse Michel Schneider dans La Comédie de la culture (1993), « la culture a toujours eu pour fonction de légitimer le pouvoir politique en place, dans un jeu de miroirs où chacun·e trouve son compte. »

Le vrai sujet n’est donc pas que les acteurs et actrices culturelles seraient en train de perdre leur liberté de programmation face aux politiques. Leur crainte réelle est l’arrivée de nouveaux et nouvelles élu·es avec lesquel·les ils et elles ne partagent pas les mêmes valeurs politiques, et qui leur demanderaient des choix de programmation contraires à leurs « convictions ». Cette peur, légitime, se dissimule derrière un discours sur l’indépendance de la création qui masque la réalité : cette liberté prétendue n’existe déjà pas. Dans les grandes collectivités comme dans les petites, une programmation ouvertement de gauche dans une municipalité de droite, ou inversement, ne tiendrait pas longtemps. La personne à la direction serait rapidement remplacée. Les acteurs et actrices culturelles qui croient jouir d’une liberté sont simplement en accord politique avec leurs élu·es. Ils et elles confondent cet alignement avec de l’indépendance.

L’autocensure comme forme de liberté illusoire

Les acteurs et actrices culturelles locales avalent régulièrement des couleuvres avec leurs élu·es, on le sait bien, et c’est plutôt normal, me semble-t-il. Les désaccords, les obligations, les compromis : c’est le quotidien du secteur. Pourquoi alors tenir un discours mensonger quand chacun·e sait que dans les faits, la culture est inféodée au politique ? Cette réalité ne se limite pas aux collectivités locales. Au niveau national, le mécanisme est identique. Notre système démocratique représentatif mérite d’ailleurs d’être questionné : nous votons pour perdre le pouvoir. Nous élisons des personnes censées nous représenter, mais qui, pendant leur mandat, agissent à leur guise avec le blanc-seing que nous leur avons donné. Comme le rappelle Étienne Chouard dans ses travaux sur la démocratie réelle, « le tirage au sort était pour les Grecs le véritable principe démocratique, l’élection relevant de l’aristocratie » (Démocratie : histoire, enjeux et débats, 2011).

Le plus dangereux, je crois, n’est pas l’hypocrisie elle-même, mais le mensonge qui masque le mensonge sur la liberté. Les professionnel·les du secteur culturel affirment qu’ils et elles vont perdre leur liberté. Mais ils et elles ne sont déjà pas libres, pas du tout, pas même aujourd’hui. Un·e artiste peut certes écrire son spectacle comme il ou elle l’entend, croit-il ou croit-elle, parce qu’en fait cette personne connaît parfaitement les limites qu’elle ne doit pas franchir, ce qui est intégré même inconsciemment. L’artiste sait quels sujets ne peuvent pas être abordés, ou qu’aborder certains thèmes le ou la discréditerait immédiatement. Le jeu avec la censure est bien un jeu, pas une liberté, et tout le monde en a conscience. Même dans le cadre de réalisation de films par des jeunes lors de projets d’action culturelle dans des musées de villes de gauche, j’ai vu s’appliquer des censures assez inimaginables sur les productions amateures, à la diffusion pourtant très limitée, portées par les équipes de médiation, tétanisées par la peur de la sanction.

L’histoire du cinéma américain illustre cette dynamique. Pendant l’application du Code Hays (1934-1968), alors que la censure des images cinématographiques était extrêmement stricte, les cinéastes jouaient avec ces contraintes pour faire passer des messages subversifs tout en respectant formellement l’interdit. Bertolt Brecht en offre un autre exemple fort. Lors de son audition devant la Commission des activités anti-américaines en 1947, il dut nier être communiste alors qu’il l’était. Par un jeu oratoire subtil, il parvint à ne pas se trahir complètement tout en satisfaisant ses censeurs, qui l’accueillirent aux États-Unis en sachant parfaitement qu’il était communiste. Hypocrisie partagée, mensonge convenu.

À un endroit différent, mais peut-être pas si lointain, la logique mensongère se retrouve dans la structuration même du secteur du spectacle vivant en France. Les compagnies prennent la forme d’associations, qui n’ont d’association que le nom : pas de membres réels, juste des président·es, trésoriers et trésorières, secrétaires le plus souvent prête-noms. Cette façade permet à l’artiste qui dirige réellement la structure de bénéficier du régime des intermittents et intermittentes du spectacle. Tout le monde sait que c’est un mensonge, les institutions publiques financeuses en premier lieu, mais c’est la manière dont le collectif fait fonctionner économiquement ce secteur.

Soyons clairs : il n’y a pas de liberté de programmation ni de création, ou alors très relative, dès lors que le financement provient de l’argent public. Même si les artistes croient sincèrement jouir de cette liberté, ils et elles s’autocensurent inconsciemment. Prendre conscience de cette réalité permet de se positionner de façon plus juste et honnête je crois, personnellement et collectivement. Cela me semble pouvoir permettre de construire des institutions futures plus solides, plus pérennes, plus sincères, en étant plus respectueuses des citoyens et citoyennes, par la transparence sur leurs contradictions, qui sont inhérentes à tout système.

La peur de l’alternance et la question de l’image

Les professionnel·les en exercice qui se croient libres dans leur structure sont donc simplement en accord avec les politiques qui les emploient. Ce qui les effraie vraiment n’est pas l’extrême droite en tant que telle, à mon avis. La posture pseudo-politique consistant à se draper dans la lutte contre l’extrême droite masque leur véritable inquiétude : l’éventuelle impossibilité de pouvoir continuer à travailler du fait de la stigmatisation de leurs affinités avec les anciens et anciennes élu·es lors d’une alternance politique éventuelle.

Cette crainte touche aussi à leur image. Les postures sont des images, des associations à des lieux symboliques de pouvoir. À mon avis, si on est vraiment sincères, une autre peur inavouée habite certains acteurs et actrices culturelles : que leur programmation, leur prétendue liberté artistique, se révèle finalement tout à fait compatible avec une politique d’extrême droite… Cette découverte mettrait au grand jour ce que j’appellerais la flatterie des artistes. Molière, qui ne pouvait cacher qu’il était financé par le roi, travaillait son autocritique sur ce sujet, dans ses pièces mêmes, et c’est ce qui les rend passionnantes, encore aujourd’hui. Cette contradiction, ces paradoxes furent au cœur de beaucoup de ses pièces, sans posture condescendante mais avec de véritables questions.

Cette lucidité et cette honnêteté manquent je crois aujourd’hui à beaucoup de professionnel·les du spectacle vivant, qui se drapent dans une image « d’engagement », alors qu’ils et elles ne sont parfois que de piètres laquais du pouvoir. On l’a malheureusement constaté pendant la période Covid, où la pleutrerie face à des décisions d’État autoritaires, incohérentes, stigmatisantes, destructrices de démocratie et de liberté, fut acceptée le doigt sur la couture, et même parfois surinterprétée. Par exemple, j’ai pu voir des professionnel·les de la culture contrôler l’identité des personnes à l’époque du pass sanitaire, alors que c’était à ce moment-là rigoureusement interdit par la loi : ces professionnel·les n’hésitaient pas à pratiquer une délation et une stigmatisation sur des critères médicaux, ce qui est complètement interdit. Ils et elles pensaient faire « le bien » en collaborant avec un État scélérat et infantilisant, en en faisant même plus que ce qu’on leur demandait, et c’est bien là le pire : au lieu de défendre démocratie et liberté, beaucoup d’entre eux et elles furent aux avant-postes de la collaboration à la mise en place des politiques totalitaires incohérentes, en croyant bien faire. Et ce alors même que ceux qui voulaient les y obliger, l’État et ses décisions militaristes, les violentaient en affirmant que la culture était « non essentielle ». Il y a eu une forme de syndrome de Stockholm généralisé, par la défense des oppresseurs de la démocratie et de la fabrique du désastre sanitaire qu’était l’État lui-même à cette période. L’État français avait coupé tout traitement démocratique possible de cette crise par le régime d’état d’exception, permis par l’expression « nous sommes en guerre », qui a fait que les décisions ont été prises sous le sceau du secret défense, comme en situation de guerre. N’oublions pas que les restrictions de libertés pendant la période Covid furent, en France, plus liberticides que celles mises en place pendant l’occupation allemande entre 1940 et 1945. Et la stigmatisation de la partie non obéissante de la population (les « non-vacciné·es ») fut politiquement gravissime, alors même que leur « dangerosité » supposée était un mensonge assumé dès le départ par les autorités, et qu’il fut ensuite prouvé et reprouvé qu’il s’agissait bien d’un mensonge d’État (la vaccination Covid n’ayant jamais protégé de la transmission du virus, ce qui ne fut pas une découverte tardive, mais une base initiale).

Revenons au secteur culturel : je suggère d’arrêter de mentir, d’arrêter de se mentir, et de commencer à dialoguer avec les élu·es de tous bords. Si tel·le grand·e artiste, qui se croit très « engagé·e » politiquement, se révèle finalement compatible avec une politique culturelle d’extrême droite, ce qui arrivera plus souvent qu’on ne le croit, qu’il ou elle l’assume. Qu’il ou elle reconnaisse que son travail est esthétique mais n’émancipe pas nécessairement les spectateurs et spectatrices en termes politiques, qu’il ou elle œuvre au service de la reproduction bourgeoise, qu’il ou elle peut même constituer une forme de domination par l’art et l’esthétique, et l’assumer comme tel.

Un autre paradoxe mérite d’être relevé : j’ai constaté avec étonnement, en tant qu’électeur de la gauche, que dans certaines collectivités, les élu·es « de droite » se montrent parfois nettement plus ouvert·es aux citoyens et citoyennes que les élu·es « de gauche », notamment dans le champ culturel. Moins investi·es dans le pouvoir symbolique de l’artistique et dans la défense abstraite de la création, ils et elles soutiennent parfois davantage des projets plus modestes mais plus participatifs. Certains professionnel·les de la culture le savent en fait très bien : ils et elles craignent paradoxalement que la droite leur demande un travail plus social que celui qu’ils et elles menaient avec la gauche. Terrible paradoxe… La droite pourrait leur demander de faire réellement leur travail dans sa dimension sociale et d’arrêter de protéger leur domination, alors que la gauche les maintient dans leur pouvoir autoritaire.

Paradoxes et perspectives : vers une honnêteté constructive

Les peurs de certains professionnel·les de la culture incluent également la crainte d’une évaluation démocratique des projets culturels. Derrière le soutien à la création se cache souvent une absence de démocratie dans l’attribution d’immenses budgets, par exemple pour des rénovations de bâtiments. N’y aurait-il pas d’autres projets à mener que cette éternelle focalisation sur le bâti ? Je propose d’être lucide sur qui nous sommes, sans honte. Découvrir qu’on est compatible avec l’extrême droite est arrivé à beaucoup d’artistes pendant la Collaboration française de 1940 à 1945. Il y a des grands films que nous aimons encore aujourd’hui qui étaient tout à fait en accord avec le régime collaborationniste sous l’occupation nazie. Aujourd’hui, les « engagements » et les grands discours abondent. Nous verrons ce qu’il en sera si le pouvoir bascule à l’extrême droite, au niveau national ou au niveau local. Nous verrons les postures et nous découvrirons peut-être les vrais visages de certains. Je ne le souhaite évidemment pas, mais si nous voulons défendre la démocratie via l’art et la culture, faisons-le dès maintenant, sans hypocrisie. Ayons le courage de nous remettre en question, nous n’en serons que plus forts et collectifs, et ce sans effets de manches.

Je propose simplement un peu d’honnêteté dès maintenant. Ce serait plus constructif. Le discours actuel braque les élu·es et nuit au secteur culturel dans son ensemble, à son rôle social pourtant si important à défendre. Défendre ce rôle va au-delà de la protection des petits pouvoirs individuels drapés dans une liberté illusoire. Le sujet est à mon sens de commencer à interroger nos privilèges symboliques, pour mieux servir la démocratie culturelle.

Cette lucidité permettrait de poser les vraies questions : quelle culture voulons-nous vraiment défendre ? Celle qui maintient des positions de pouvoir ou celle qui émancipe réellement les citoyens et citoyennes, et qui peut déplacer le pouvoir ? Le mensonge actuel affaiblit notre capacité à répondre honnêtement à ces questions et à construire ensemble, quels que soient nos désaccords politiques, une politique culturelle plus juste et plus démocratique.

Mes pratiques pluridisciplinaires, de création, d’action culturelle, de formation, d’accompagnement dans de très nombreux contextes culturels, sociaux et éducatifs en France m’offrent un observatoire privilégié, subjectif et en profondeur du secteur culturel en France.

Ce secteur est fragilisé par sa place, jugée comme « non essentielle » par bien des responsables politiques, par la concurrence des pratiques culturelles via les plateformes numériques, ainsi que par des freins liés aux difficultés pour mettre en place des coopérations interdisciplinaires, et aux trop peu nombreuses évaluations, qui sont le plus souvent mal menées et instrumentalisées.

Mon observatoire me permet d’identifier des dynamiques qui fonctionnent, ainsi que des difficultés que je constate. Je propose ici de partager mes analyses, mes méthodes, mes propositions en souhaitant qu’elles puissent être utiles. Mon objectif est d’aider à un secteur culturel plus fort demain, car à mon sens, la défense d’un secteur culturel financé par les impôts des contribuables me semble porteuse de possibilités d’émancipation, de développement des libertés, de la démocratie, des pouvoirs d’agir, d’une manière bien différente de ce que les acteurs privés produisent.

Ceci est possible s’il n’y a pas d’hypocrisie, et c’est à mon sens au prix d’une volonté de lucidité et de remise en question, d’un choix de déconstruction des représentations et peut-être de certains privilèges et systèmes de domination.


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