L’institution libre

4 décembre 2025. Publié par Benoît Labourdette.
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Face aux systèmes de domination qui structurent le champ culturel, je propose depuis trente-cinq ans une approche alternative : l’institution libre, un cadre qui légitime la création sans imposer de hiérarchie ni de parcours corporatiste.

Le corporatisme culturel comme obstacle à la création

Le problème fondamental des milieux professionnels de la culture réside dans une tension constitutive : l’art et la culture, lorsqu’ils bénéficient de financements publics, devraient être au service de la création, de son partage et du bienfait qu’elle procure aux personnes. Or le corporatisme et la compartimentation des fonctions (production, diffusion, médiation, lumière, son, logistique, etc.) conduisent trop souvent les acteur·rice·s techniques à occuper une place déconnectée du projet artistique qu’iels sont censé·e·s servir.

Prenons l’exemple des personnes qui assurent l’accueil dans un théâtre. Elles peuvent avoir des aspirations artistiques, mais leurs missions ne mobilisent en aucun cas leur créativité : elles doivent se conformer à une hiérarchie artistique préétablie : iels ne doivent surtout pas être artistes ! Alors que leur créativité pourrait au contraire nourrir leur métier. Cette domination s’exerce également dans la relation au public, maintenu dans une position de récepteur·rice passif·ve. Pierre Bourdieu et Alain Darbel ont démontré, dès 1966, que le « besoin de culture » est construit socialement et que la théorie de la « révélation » esthétique repose sur une idéologie du don, qui naturalise les dominations culturelles sans interroger les privilèges qui les déterminent (L’Amour de l’art, 1966).

Je ne prétends pas que l’ensemble des méthodes de fabrication de l’art subventionné seraient non artistiques. Mais le système reste pernicieux : au lieu que l’art soit cultivé, ce sont souvent des rapports de domination, de concurrence, de sexisme et de pouvoir qui prévalent. Le pouvoir symbolique, celui qui confère la légitimité, traverse et domine, bien trop à mon sens, l’ensemble du champ culturel institutionnel.

Une résistance précoce aux logiques de domination

Lorsque j’étais lycéen puis étudiant, j’ai commencé intuitivement à organiser des projections de courts-métrages. Je faisais des films et j’étais heureux de cette pratique, mais quelque chose en moi résistait au jeu de la hiérarchie et de la domination, à l’obligation d’emprunter un chemin corporatiste. Je trouvais ce parcours violent et problématique, au point de ne jamais vraiment intégrer de milieu professionnel en acceptant ses logiques dominant·e/dominé·e.

Je réalisais des films de façon personnelle, j’accompagnais d’autres personnes dans leur démarche créative, j’organisais des projections. Puis j’ai commencé à susciter la création : je proposais des thèmes, j’invitais les personnes à créer pour la prochaine projection. J’envisageais mon rôle comme un rôle d’accompagnement, invitant chacun·e à faire, y compris celles et ceux qui ne se sentaient pas légitimes. Comme l’écrit Paulo Freire dans Pédagogie des opprimés (1968) : « Personne ne libère autrui, personne ne se libère seul, les hommes se libèrent ensemble. »

C’est toujours ma démarche aujourd’hui, car je sais que l’expression de soi fait du bien à soi-même et aux autres, nous construit. Cela peut aussi jouer sur la construction d’une carrière, mais ce n’était pas mon objectif premier. Mon sujet était la création, le sens de créer et de partager. C’est pour cette raison que je me sentais autant à ma place en créant des films qu’en les montrant, les miens comme ceux d’autres personnes, sans établir de hiérarchie, ainsi que dans la transmission de techniques.

Le pouvoir d’instituer sans dominer

Je faisais certes un choix éditorial : je ne montrais pas nécessairement tout par rapport aux propositions qui m’étaient faites. C’était un choix subjectif que j’assumais comme tel, et il y eut des animosités à mon égard de la part de personnes dont je n’avais pas choisi de projeter les films. Mais j’envisageais que ces personnes pouvaient organiser elles-mêmes leurs propres projections si elles le souhaitaient. Je ne me plaçais pas en position de pouvoir : j’étais disposé à les accompagner dans l’organisation de leurs événements.

C’est ce que j’appelle une institution libre. Les films que je montrais étaient institués, reconnus, légitimés par le simple fait d’être projetés en public. Mais cette institution libre se démarquait totalement d’une logique de domination et de parcours corporatiste. Les personnes pouvaient faire des films et étaient soutenues dans cette démarche : je les légitimais, je les instituais avant même qu’elles aient réalisé un film. Cette légitimation préalable rejoint ce que la Déclaration de Fribourg sur les droits culturels (2007) nomme le droit de « participer à la vie culturelle » dans le respect de la dignité de chacun·e.

Je suis convaincu que certaines personnes n’auraient peut-être jamais fait de film sans ce cadre, parce qu’elles se seraient senties trop dominées par les circuits traditionnels de légitimation. Cette démarche que je décris, je l’ai mise en œuvre à partir de 1988 à l’université de la Sorbonne-Nouvelle, mais également en de nombreuses autres occasions.

Le festival Pocket Films : démocratiser l’outil de création

Un autre exemple emblématique est celui du festival Pocket Films, que j’ai créé en 2005 à la demande du Forum des images. À cette époque, les téléphones portables commençaient à filmer. J’ai alors compris que nous entrions dans une nouvelle ère où chacun·e pouvait créer très facilement. J’ai donc fondé ce festival pour reconnaître et légitimer ces pratiques émergentes. Cela correspondait parfaitement à ma démarche d’institution libre : donner un cadre de légitimation à des créateur·rice·s qui n’auraient jamais emprunté les chemins traditionnels.

J’ai également longtemps enseigné au Fresnoy, Studio national des arts contemporains, à la Fémis, dans de nombreuses universités, et animé de beaucoup de formations professionnelles, avec des méthodes de créativité non académiques, non conformes aux méthodes de travail professionnelles normées. Mon rôle consiste à ouvrir des portes. C’est là la fonction de l’institution libre. Comme le rappelle John Dewey dans L’Art comme expérience (1934), « la valeur de l’expérience ne réside pas seulement dans les idéaux qu’elle révèle, mais dans son pouvoir de dévoiler divers idéaux ». L’art pensé comme expérience permet de restaurer la puissance d’agir de chacun·e.

Je parle d’« institution » car dans ces projections de courts-métrages que j’organisais, les films étaient institués, projetés à des spectateur·rice·s. Mais c’était une institution qui se démarquait totalement d’une logique de domination. Certain·e·s réussissent certes à faire des œuvres dans le cadre d’un parcours corporatiste traditionnel. Mais nous savons que de nombreuses œuvres ne voient jamais le jour, parce que leurs auteur·rice·s ne possèdent pas les aptitudes pour évoluer dans des métiers et des corporations qui demeurent des systèmes de domination violents, également marqués par le sexisme (sachant que ce dernier est évidemment violent pour les femmes, mais porte aussi préjudice aux hommes dans leur construction).

L’autorisation comme geste fondateur

On pourrait qualifier cette démarche de pratique artistique amateur. Certes, cela peut s’y appliquer. Mais cela concerne aussi la pratique professionnelle : il s’agit de réinventer les façons de faire. Je ne prétends pas être le seul à œuvrer pour une institution libre, mais si je me permets d’écrire à ce sujet, c’est que cela me semble essentiel pour le renouvellement de la création. 

Ouvrir des espaces d’institution libre dès que possible demande, en tant que professionnel·le, des remises en question de sa posture qui sont fondamentales. Elles nous font changer de place, elles nous invitent à descendre du piédestal du savoir (comme si nous savions mieux que les autres du simple fait d’occuper la place du « professeur »), pour entrer dans un lien horizontal d’échanges mutuels, d’inventions partagées.

C’est un point essentiel dans les protocoles d’atelier que j’anime. Moi-même, je découvre souvent les films au moment de leur projection. Je fais travailler les personnes en autonomie, et je suis le premier spectateur, avec le collectif. Et autant que possible, je participe également à la création, pour me risquer moi aussi à cette expression. Je n’ai accompagné personne pas à pas : j’ai donné un cadre, une institution libre, la création se fait en autonomie, et ensuite survient une ouverture.

Si des consignes n’ont pas été respectées, ce n’est nullement problématique, car l’enjeu n’est pas un jugement de valeur, mais ce cadre particulier, qui a autorisé des personnes à faire, des personnes qui ne se seraient jamais autorisées sans ce cadre d’institution libre. C’est véritablement le point essentiel : cette autorisation produit des ouvertures artistiques et sociales majeures pour le renouvellement d’une création vivante.

Une exigence républicaine

J’évoque ici les financements par la contribution publique, c’est-à-dire les financements qui ont pour objectif de défendre la République et l’émancipation des citoyen·ne·s, pour elleux-mêmes et pour leur entourage. N’oublions jamais cela : les fonctionnements de pouvoir sont, selon moi, à l’opposé radical des valeurs qui fondent nos textes républicains. La Déclaration de Fribourg sur les droits culturels (2007) pose que « les droits culturels visent à garantir à chacun la liberté de vivre son identité culturelle ». Ces droits invitent à une démocratie culturelle plutôt qu’à une démocratisation culturelle descendante.

L’institution libre que je propose n’est pas une utopie marginale : elle constitue une réponse concrète au défi démocratique de la culture. Comme le disait Jean-Luc Godard, dont TikTok réalise aujourd’hui le rêve technologique, l’enjeu est de « faire librement des films pour ses amis, de pouvoir les monter et les diffuser ». Ce que nous devons construire, ce sont des espaces où cette liberté de créer est non seulement possible, mais légitimée d’emblée, sans passage obligé par les filtres de la domination culturelle.

Cette approche demande une transformation profonde des postures professionnelles. Nous devons descendre de notre piédestal de sachant·e·s pour entrer dans un lien véritablement horizontal. C’est à cette condition seulement que le secteur culturel pourra se réinventer et retrouver sa fonction émancipatrice, au service de tou·te·s les citoyen·ne·s et de leur dignité créatrice.

Mes pratiques pluridisciplinaires, de création, d’action culturelle, de formation, d’accompagnement dans de très nombreux contextes culturels, sociaux et éducatifs en France m’offrent un observatoire privilégié, subjectif et en profondeur du secteur culturel en France.

Ce secteur est fragilisé par sa place, jugée comme « non essentielle » par bien des responsables politiques, par la concurrence des pratiques culturelles via les plateformes numériques, ainsi que par des freins liés aux difficultés pour mettre en place des coopérations interdisciplinaires, et aux trop peu nombreuses évaluations, qui sont le plus souvent mal menées et instrumentalisées.

Mon observatoire me permet d’identifier des dynamiques qui fonctionnent, ainsi que des difficultés que je constate. Je propose ici de partager mes analyses, mes méthodes, mes propositions en souhaitant qu’elles puissent être utiles. Mon objectif est d’aider à un secteur culturel plus fort demain, car à mon sens, la défense d’un secteur culturel financé par les impôts des contribuables me semble porteuse de possibilités d’émancipation, de développement des libertés, de la démocratie, des pouvoirs d’agir, d’une manière bien différente de ce que les acteurs privés produisent.

Ceci est possible s’il n’y a pas d’hypocrisie, et c’est à mon sens au prix d’une volonté de lucidité et de remise en question, d’un choix de déconstruction des représentations et peut-être de certains privilèges et systèmes de domination.


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