La culture est-elle au service du public ?

28 décembre 2025. Publié par Benoît Labourdette.
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Les 4 milliards d’euros du budget national de la culture servent-ils réellement l’intérêt général ? Cette question mérite d’être posée avec acuité, alors que les baisses budgétaires s’accumulent. Sur le terrain, les professionnel·les engagé·es qui se posent cette question depuis longtemps ont souvent le sentiment de nager à contre-courant.

Les droits culturels comme fondement d’une politique démocratique

La culture, dans son sens anthropologique, c’est ce qui nous définit en tant que personnes. Notre culture doit être respectée, car c’est ainsi que notre dignité se voit respectée. Les droits culturels, fondés sur la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948, postulent cette reconnaissance essentielle. Comme l’écrit Patrice Meyer-Bisch dans Les droits culturels (2010), « la culture n’est pas un supplément d’âme, mais bien la condition de la reconnaissance de la dignité humaine ».

La culture est toujours à la fois personnelle et collective. C’est ce qui fait lien, ce qui nous définit, ce qui nous donne existence. Elle traverse tous les aspects de notre vie quotidienne, y compris nos façons de manger au quotidien par exemple. En Occident, d’ailleurs, le rapport à l’alimentation est souvent pathologique : la plupart des gens affirment que se faire plaisir revient à consommer des choses qui leur font du mal. Cette culture culinaire malade témoigne d’un rapport plus général à nos pratiques culturelles.

En tant que professionnel·le de la culture, je m’intéresse particulièrement à la culture subventionnée par l’État, à cette part budgétaire de l’argent collecté grâce aux impôts qui se trouve affectée aux dépenses culturelles. Théâtre, cinéma, musique, musée, bibliothèque : nous tentons de mettre de la culture partout, avec le 1% culturel dans la construction des bâtiments, par exemple. L’intention paraît excellente. Mais ces 4 milliards d’euros du budget national du ministère de la Culture, auxquels s’ajoutent les financements locaux des villes, départements, régions et communautés d’agglomérations, servent-ils réellement le public qui les finance, c’est-à-dire l’ensemble des citoyen·nes qui paient les impôts obligatoires ?

Un budget de 4 milliards pour quelle culture ?

Le projet de loi de finances 2026 annonce une baisse de 216 millions d’euros pour le ministère de la Culture, ramenant les crédits de l’État pour la culture à 4,2 milliards d’euros. Cette réduction touche tous les secteurs : création artistique, patrimoine, Pass culture, audiovisuel public. Pour la première fois depuis plus d’une décennie, le soutien à la création artistique n’est pas préservé, avec un recul de 34 millions d’euros. Les directions régionales des affaires culturelles (DRAC) voient leurs moyens diminuer, limitant ainsi leur capacité de soutien aux acteurs·rices culturels sur tout le territoire.

Cette culture payée par l’impôt de tous les citoyen·nes est-elle vraiment à la hauteur des enjeux culturels que je décrivais ? Est-elle à la hauteur du lien entre les êtres humains qu’on lui demande de créer ? Qui sont les spectateurs·rices des théâtres subventionnés ? À qui s’adressent ces propositions culturelles, qui sont majoritairement blanches, majoritairement masculines, et majoritairement, même pour les œuvres créées par des personnes dont le nom évoque que leur famille était issue de l’immigration, directement colonialistes, si ce n’est néocolonialistes ?

Ces œuvres postulent très souvent qu’elles ont pour objectif d’apporter « de la confiture à des cochons », d’apporter des « bonnes choses » pour élever les consommations culturelles jugées mauvaises de la part des « publics », souvent des classes populaires, sans avoir même pris le temps de chercher à les connaître. Notre condescendance est telle que nos interlocuteurs·rices, les « publics », ont bien raison de se désintéresser de nos propositions. Et pourtant ce sont eux qui les paient. Pierre Bourdieu avait analysé dès 1979 dans La Distinction que les goûts culturels fonctionnent comme des marqueurs de classe sociale, servant à légitimer et reproduire les hiérarchies sociales. C’est bien malheureux, car ce n’est pas le projet affiché. Comment pourrait-on faire ?

Les dispositifs de reproduction sociale

Au sein de l’école, les enfants sont à peu près tous obligés d’aller voir des spectacles ou des films qu’ils ne décident pas, et auxquels on les prépare extrêmement mal, le plus souvent pas du tout. Ce n’est pas la faute des enseignant·es : ils n’ont plus de temps de formation sur leur temps de travail. Les temps de formation se déroulent sur leurs temps de vacances... Ceux qui ont l’ouverture d’esprit d’emmener leurs élèves dans des lieux culturels espèrent que cela peut produire quelques ouvertures, et cela en produit quelques-unes. Mais ce seront toujours des exceptions qui confirment la règle, car globalement cela produit des fermetures. Comment apprécier ce qu’on est forcé à aller voir, qui est étranger à notre culture, sans du tout y avoir été accompagné ?

Cette situation montre bien que la culture subventionnée constitue un dispositif de reproduction bourgeoise très bien organisé qui exclut ceux qui ne l’apprécient pas de prime abord. Comme l’écrivait Emmanuel de Waresquiel dans Malaise dans l’inculture (2013), « la démocratisation culturelle s’est trop souvent transformée en reproduction des élites sous couvert d’universalisme ».

Il faut rappeler ici une évidence historique souvent occultée : depuis Louis XIV, la création artistique en France est structurellement au service du pouvoir. Elle participe au rayonnement de l’État, à la légitimation de ceux qui gouvernent. Les discours sur l’émancipation des citoyen·nes par la culture sont souvent des habillages rhétoriques d’une politique qui vise d’abord à asseoir le pouvoir par le prestige des productions artistiques. Cela se voit dans l’architecture. Je ne veux pas dire qu’il n’existe pas de professionnel·les sincères et d’artistes généreux dans ce système, bien au contraire. Mais la structure même de la politique culturelle française reste marquée par cette fonction de distinction, de reproduction et de pouvoir.

À l’opposé, il peut y avoir des spectacles « populaires », de très bas étage, extrêmement démagogiques, qui n’élèvent personne. Il existe bien entendu d’autres démarches de l’art accessible : de l’art dans l’espace public, des festivals de théâtre de rue, par exemple. Mais qui y va, à qui s’adressent-ils ? Et qui repère que cette sculpture apparue dans la rue a quelque chose à lui apporter en termes d’expérience esthétique ? Des projets culturels se développent dans des territoires populaires, mais qui y participe, comment les artistes se positionnent-ils ? Vont-ils réellement à la rencontre des personnes et de quelle manière ? Car bien souvent, comme il s’agit de projets culturels et artistiques, on demande aux artistes d’avoir un « vrai projet », comme l’exigent les dossiers de financement.

S’il n’y a pas un « vrai projet », c’est-à-dire quelque chose qu’on impose aux populations, alors ce n’est pas financé. Si on co-créait, si on ménageait des espaces de rencontre et que le projet s’inventait avec les habitant·es, cela ne serait pas financé par les budgets de la culture, car on considèrerait alors qu’il s’agit d’action culturelle, d’éducation populaire, que ce n’est pas de haut niveau culturel, que ce ne sont pas de vrais projets artistiques, que ce n’est tout simplement pas du registre de la création. Je connais bien le sujet : pour mettre en œuvre le plus possible, dans les activités artistiques et culturelles qui sont les miennes, des projets participatifs, des projets artistiques basés sur la rencontre sensible et qui s’inventent dans cette rencontre, j’ai dû apprendre à naviguer dans ce système contradictoire.

Le piège des fondations privées et le détournement des droits culturels

Pour obtenir des financements, alors que nous sommes dans des projets qui respectent complètement la lettre des droits culturels, cette approche inscrite dans la loi en France qui reconnaît le droit de chacun à participer à la vie culturelle de son choix, il faut repasser à une logique de démocratisation, à un faux projet artistique que, bien sûr, on ne respectera pas, mais qui va rassurer les instances culturelles structurées autour de la domination. La culture subventionnée n’est pas au service du public, elle est au service de la domination du public. Si on veut être au service du public, on doit faire semblant de dominer pour pouvoir être financé. Une chorégraphe par exemple, qui vit sa démarche artistique dans la rencontre directe avec des habitant·es, se voit obligée de faire des « grands spectacles » sur des scènes de théâtre, pour que ses actions culturelles de terrain puissent être financées. S’il n’y avait pas ses spectacles scéniques, elle perdrait sa légitimité en tant qu’artiste, alors qu’elle est pleinement artiste, et sans doute même bien plus, dans les co-créations qu’elle fait ailleurs que sur les « grandes scènes ».

Il y a un grand paradoxe : aujourd’hui tenir un discours véritablement démocratique sur la culture est perçu comme une radicalité. Défendre les droits culturels, c’est-à-dire le droit de chacun à voir sa culture reconnue et à participer activement à la vie culturelle, devrait constituer un commun partagé dans une République. Or c’est vu comme une posture marginale, presque subversive. Les professionnel·les qui portent ces valeurs ont souvent le sentiment d’évoluer à contre-courant, de se battre contre des moulins. Ils défendent des principes républicains élémentaires et se retrouvent traités comme des utopistes, des empêcheurs·euses de tourner en rond, des non-artistes.

Il existe aussi des institutions culturelles privées, comme les fondations Cartier, Vuitton ou Pinault. Mais que défend-on quand on va voir des œuvres ou des expositions dans ce type de lieu ? En France, le système diffère de celui des États-Unis, où la culture est très peu subventionnée par les pouvoirs publics mais portée par de riches mécènes qui décident de défendre les arts. Le système américain s’avère plus honnête d’une certaine manière : on y assume clairement la reproduction de la domination.

En France, nous légitimons ces fondations, nous apprécions leur travail artistique et culturel. Elles peuvent même avoir, avec beaucoup de sincérité, l’envie de porter des projets sociaux, parfois encore mieux au service du public que des projets subventionnés par l’argent public lui-même. Mais tout cela reste extrêmement pervers. La culture n’est alors plus qu’une forme de bien-pensance bourgeoise qui fait l’aumône aux pauvres, non pas en leur donnant de l’argent, mais en se faisant croire qu’on leur donne des moments d’expression personnelle. Est-ce cela, être au service du public en tant que culture ?

On me dira qu’il y a les MJC, qu’il y a de nombreux lieux sociaux dans les quartiers qui proposent des projets culturels. C’est vrai, et je suis pour les défendre. Je suis pour former les artistes et légitimer les artistes à vivre des expériences dans les quartiers, qu’ils soient populaires ou non d’ailleurs. Il n’y a pas que les quartiers populaires qu’il faut viser.

Pour une culture ancrée dans les territoires

J’ai collaboré avec des artistes qui ont œuvré des années durant dans des quartiers populaires avec de très grandes difficultés quant à leurs soutiens publics. Ils avaient la réelle volonté que leur art et leur culture soient au service du public, mais pour tenir à bout de bras ce service public réellement, ils devaient quémander avec à chaque fois beaucoup de difficultés des bouts de budget, car ils ne faisaient pas en parallèle de « grands spectacles ». Ce type de projet ancré sur un territoire devrait être ce qu’on soutient le plus, ce qu’on légitime le plus.

Ces professionnel·les engagé·es portent des valeurs magnifiques. Ils et elles sont souvent seuls ou presque, isolés, à questionner le sens de ce qu’ils font et à se demander comment ils pourraient être légitimés. Quand ils osent formuler ces interrogations, ils se heurtent à l’incompréhension, voire à l’hostilité. Il y a dans ce secteur des gens profondément honnêtes qui tentent de mettre en œuvre une culture réellement démocratique, et qui se retrouvent marginalisés par un système qui fonctionne sur d’autres logiques. Cette solitude est usante. Elle génère le sentiment de se battre contre des moulins, de prêcher dans le désert. Pourtant, quand ces professionnel·les se rencontrent, échangent, partagent leurs difficultés, ils trouvent dans cette solidarité une force pour continuer.

Ces projets mériteraient un soutien pérenne parce qu’ils s’ancrent durablement. Ils sont beaucoup plus riches, beaucoup plus profonds, beaucoup plus constructifs qu’un théâtre subventionné qui coûte 3 millions d’euros par an pour quelques bourgeois·es qui viennent y voir les spectacles, pour que trois ou quatre fois l’année quelques passant·es voient s’amuser cette élite. Et tout cet argent pour cela ? Face aux baisses budgétaires annoncées, 58 millions d’euros en moins pour le patrimoine, 40 millions d’euros en moins pour la création artistique, la question se pose avec encore plus d’acuité : comment utilise-t-on l’argent public ?

On pourrait objecter que la création artistique s’est diversifiée. C’est une illusion. Les mêmes esthétiques dominent, les mêmes réseaux de légitimation fonctionnent, les mêmes entre-soi se reproduisent. Certains artistes, en réclamant sans cesse qu’on les défende sans jamais s’interroger sur leur propre responsabilité sociale, finissent par nuire à l’ensemble du secteur. Ils et elles se rendent insupportables par leur posture de victimes, par leurs discours de « défense de la liberté de création », tout en bénéficiant de financements conséquents. Ils et elles ne défendent que leurs privilèges de domination culturelle au service du pouvoir et contribuent ainsi, sans toujours le vouloir, à délégitimer la dépense culturelle publique aux yeux des citoyen·nes. C’est ce qu’on pourrait appeler « prendre le bâton pour se faire battre » : leur attitude justifie les critiques les plus dures contre le secteur culturel, au détriment de tous ceux qui œuvrent sincèrement au service du public.

Je suis donc pour susciter des inscriptions modestes, durables, d’artistes dans des quartiers, sur des territoires, soutenues pour l’art comme expérience qu’ils proposent. Soutenues aussi avec des mentors pour qu’il y ait un niveau d’exigence artistique. Cette approche rejoint ce que défendait Augusto Boal dans son Théâtre de l’opprimé (1974) : faire du spectateur·rice non plus un consommateur·rice passif, mais un acteur·rice de sa propre émancipation culturelle.

Lâchons les gros budgets consacrés à de la reproduction bourgeoise. Lâchons les grandes dépenses qui ne sont pas au service du public. Le ministère lui-même reconnaît dans son plan « Mieux produire, mieux diffuser », qui bénéficiera de 15 millions d’euros en 2026, la nécessité de repenser les modes de production et de diffusion. Mais ce plan est très timide. Il faudrait aller beaucoup plus loin et questionner radicalement ce que nous entendons par « service public de la culture ». Car si les 4 milliards d’euros du budget ne servent qu’à reproduire les hiérarchies sociales existantes, à quoi servent-ils vraiment ?

À tous ceux qui, dans ce secteur, portent ces valeurs démocratiques avec conviction, souvent dans la solitude et l’incompréhension, il faut dire que ce combat en vaut la peine. Défendre l’idée que l’argent public doit servir le public, que la culture financée par tous doit bénéficier à tous, que les droits culturels sont des droits fondamentaux : c’est défendre la République elle-même. Et même si l’on a parfois l’impression de se battre contre des moulins, c’est dans le partage de ces convictions, dans la solidarité entre professionnel·les engagé·es, que se trouve la force de continuer, et que la culture puisse être un vrai laboratoire vivant de la démocratie.

Mes pratiques pluridisciplinaires, de création, d’action culturelle, de formation, d’accompagnement dans de très nombreux contextes culturels, sociaux et éducatifs en France m’offrent un observatoire privilégié, subjectif et en profondeur du secteur culturel en France.

Ce secteur est fragilisé par sa place, jugée comme « non essentielle » par bien des responsables politiques, par la concurrence des pratiques culturelles via les plateformes numériques, ainsi que par des freins liés aux difficultés pour mettre en place des coopérations interdisciplinaires, et aux trop peu nombreuses évaluations, qui sont le plus souvent mal menées et instrumentalisées.

Mon observatoire me permet d’identifier des dynamiques qui fonctionnent, ainsi que des difficultés que je constate. Je propose ici de partager mes analyses, mes méthodes, mes propositions en souhaitant qu’elles puissent être utiles. Mon objectif est d’aider à un secteur culturel plus fort demain, car à mon sens, la défense d’un secteur culturel financé par les impôts des contribuables me semble porteuse de possibilités d’émancipation, de développement des libertés, de la démocratie, des pouvoirs d’agir, d’une manière bien différente de ce que les acteurs privés produisent.

Ceci est possible s’il n’y a pas d’hypocrisie, et c’est à mon sens au prix d’une volonté de lucidité et de remise en question, d’un choix de déconstruction des représentations et peut-être de certains privilèges et systèmes de domination.


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