Les institutions culturelles traditionnelles, autrefois centrales, sont devenues marginales face aux pratiques numériques qui dominent désormais l’attention des citoyens. Cette inversion de paradigme exige une réinvention du service public culturel, plus humble mais potentiellement plus impactant.
Les institutions culturelles en France, musées, théâtres, cinémas, lieux patrimoniaux, festivals, etc. sont envisagés symboliquement, notamment par les professionnels du secteur, comme les lieux centraux de la culture, financées qu’elles sont par les impôts des citoyens et pilotées qu’elles sont par l’État, via le ministère de la Culture et par les collectivités, via leurs services culturels. Elles sont encore envisagées comme dominantes sur le symbolique, par leurs choixs, par exemple, d’exposer tel ou tel artiste. Ce qu’elles dominent principalement c’est le milieu professionnel, culturel et artistique, par les subsides qu’elles accordent aux créateurs et intermédiaires de l’art et de la culture en échange de leur exposition. Elle dominent aussi le système médiatique et journalistique, qui s’appuie sur leur aura symbolique. Les propositions culturelles hors de ces institutions sont considérées comme moins ayant moins de valeur, car elles ne sont pas légitimées par le système institutionnel. Les personnes en poste qui dirigent de grands lieux, sont responsables du patrimoine, ont fait de « grandes » études, sont fonctionnaires, vivent leur vie professionnelle et même personnelle dans leur rôle de personnes de pouvoir. Tout cela est traditionnellement envisagé comme le centre. Et autour il y a les marges, les galeries indépendantes, les pratiques culturelles autonomes, notamment via le numérique, ce qui existe mais n’est pas validé par « l’institution centrale ».
Tout ce qui se passe sur les plateformes numériques, qui sont des espaces culturels de consultation et de création récents (elles ont au maximum 30 ans d’existence), est clairement considéré comme très à la marge, en termes symboliques. Je me rappelle en 2019 des mots publics d’une distributrice de cinéma professionnelle qui considérait que le succès d’audience d’un film sur Netflix n’avait aucune existence, pour elle ce film n’existait pas. Cela a bien changé, elle a sans doute aujourd’hui oublié avoir dit cela. Il y a une évidente hiérarchie entre le musée du Louvre et Youtube, par exemple. On ne joue pas dans la même cour. Mais ça, c’était avant. Ce que je décris là appartient à mon avis au passé. Je vais expliquer pourquoi et cela me semble tout à fait important de le comprendre pour pouvoir renouveler le sens de l’action culturelle publique.
Pourquoi oserais-je un tel blasphème de la valeur symbolique ? Sur quel fondement absurde et superficiel puis-je m’appuyer pour ainsi chercher à désacraliser d’un revers de main les fondamentaux séculaires de la culture, alors que tout fonctionne parfaitement bien ? Bien-sûr, certains lieux culturels ont des difficultés de fréquentation mais si l’on regarde les grands musées par exemple, cela reste d’immenses succès, ce qui prouve bien leur supériorité symbolique et la place centrale qu’ils occupent dans les représentations de ce qui fait culture, de ce qui fait commun culturel, de ce qui fonde les valeurs esthétiques partagées par une société. On peut donc d’un revers de main aussi disqualifier ce que je propose ici.
Il convient tout d’abord de déterminer ce qu’on nomme « pratiques culturelles ». Il s’agit de l’accès à des œuvres de l’esprit, art graphique, art plastique, musique, peinture, audiovisuel, littérature, arts numériques, etc. Il s’agit aussi de la rencontre avec les artistes. Et il s’agit par ailleurs des pratiques artistiques, amateurs ou professionnelles. Il y a bien sûr des systèmes de hiérarchie dans la valeur qu’on accorde aux pratiques, qu’elles soient de réception ou de création. Et le système de valeurs en vigueur au sein de la culture publique, est lui-même en mouvement, en évolution, en fonction des époques, des contextes esthético-socio-politiques, bien entendu. La culture légitime, celle qui est symboliquement considérée de façon partagée comme légitime, influence les cultures populaires et inversement reçoit aussi l’influence des cultures populaires.
Bien souvent, des cultures qui étaient d’abord populaires ont, dans un deuxième temps, été intégrées dans la culture légitime. Prenons l’exemple du street art, une culture revendicatrice de la rue, qui finalement entre dans les musées et dans la médiation culturelle de façon tout à fait polissée, ce qui n’était pas du tout son identité première. Cette légitimation est pour moi tout à fait juste, car ces productions graphiques et musicales ont toujours eu beaucoup de valeur, même avant d’être « reconnues ». Les valeurs sont singulières, elle ne sont pas placées, à mon sens, dans une hiérarchisation avec d’autres formes. Cela crée donc un éventail de formes légitimes, chacune avec ses spécificités, y-compris au sein du centre symbolique, qui est fort heureusement fait de diversités artistiques et de courants même opposés.
Il est important, en préambule, d’identifier ce système d’influence mutuelle et d’évolution par capillarité symbolique entre le champ central de la culture et les champs marginaux qui tournent autour et qui, petit à petit, s’insèrent au centre. C’est ce système que je viens de décrire qui, à mon avis, a basculé et s’est désormais inversé.
Je postule que la culture portée par les institutions culturelles françaises sont devenues, en termes symboliques, dans l’esprit de la majorité des citoyens, les cultures marginales, qui tournent autour d’un centre qui consiste dans les cultures principales en termes de temps d’usage via les plateformes et services numériques, sites internet, réseaux sociaux et autres (qui ne sont pas que des cultures dites « populaires », d’ailleurs, nous le préciserons).
Cette proposition, je l’entends bien, peut sembler extrêmement incongrue, même inconvenante, ou presque méprisante, de ce mépris que les petites gens peuvent essayer d’avoir vis-à-vis des élites pour compenser leur complexe d’infériorité. Ce n’est pas du tout ce que je pense. Je pense que ce changement s’opère tout à fait ailleurs et qu’il n’y a aucune revanche de qui que ce soit dans ce retournement de situation et qu’il s’agit d’un phénomène de disruption assez commun finalement dans notre monde depuis qu’il est entré dans son âge numérique.
Observons le sujet des pratiques culturelles de façon quantitative. Presque tous les citoyens, quasiment sans exception, sont connectés à de multiples plateformes et ont une moyenne de consommation culturelle numérique de 5h30 par jour, ce qui représente au bas mot 35 heures de pratiques culturelles en ligne par semaine. C’est évidemment sans comparaison en termes quantitatifs avec le temps consacré à des pratiques culturelles dans les institutions, dans leurs lieux physiques ou en ligne. C’est sans commune mesure. Même quelqu’un qui fréquente régulièrement les musées peut y aller, s’il est actif ou scolarisé, au maximum 12 heures par semaine, ce qui fait le tiers du temps de ses pratiques en ligne. Et je parle là de personnes ayant une consommation culturelle énorme dans les institutions. L’immense majorité des personnes, qui ont pourtant 35 heures en moyenne de pratiques culturelles en ligne par semaine, consacrent infiniment moins de temps aux pratiques culturelles dans le cadre des institutions.
Quelles sont ces pratiques culturelles en ligne ? Elles sont infiniment variables, variées et évolutives. On découvre énormément d’artistes, par exemple, via les réseaux sociaux, qui ensuite entrent dans les institutions. Le principe cardinal du fonctionnement de ces espaces culturels majoritaires et centraux désormais est la désintermédiation. C’est-à-dire que les artistes sont en relation directe avec leurs spectateurs via les réseaux. Et quand bien même un artiste « qui s’est fait tout seul » deviendrait légitime, par exemple, un musicien qui serait repris par une maison de disques, la maison de disques lui dirait de continuer d’autant plus à animer sa communauté de fans, sauf qu’il aurait plus de moyens marketing pour l’ancrer dans une plus grande communauté.
Alors bien sûr, on peut d’une part postuler que toutes ces pratiques, même si elles sont centrales en termes de temps d’attention des personnes, ne sont pas placées au même endroit de valeur symbolique pour les personnes elles-mêmes. C’est ce qu’on se dit pour se rassurer en tant que professionnels. Mais il suffit de discuter avec soi-même dans ses pratiques culturelles en ligne ou avec d’autres personnes, pour se rendre compte que le sujet n’est pas là. Il y a des pratiques culturelles diverses, voilà tout. C’est comme différentes facettes de pratiques culturelles, sans hiérarchie entre elles. La visite des musées ou des théâtres a tout à fait de la valeur pour les personnes, tout comme le visionnage de vidéos ou les échanges dans des communautés de fans via les réseaux. Ce sont simplement d’autres types de pratiques, d’autres enrichissements. Il peut y avoir des moments d’éclat très forts dans les pratiques en institution, mais la pratique instituée n’est pas forcément plus forte symboliquement pour la personne qu’une pratique via les réseaux. Par exemple, un concert de musique classique dans une grande salle, ne sera pas forcément plus apprécié que l’écoute du disque ou les lives avec les artistes en direct sur des réseaux. Parfois même, il y a une forme de déception.
La désintermédiation, c’est cela le phénomène disruptif qui court-circuite le rôle des institutions, qui avant était prescriptrice de goût. Désormais, des communautés de personnes s’organisent entre elles, se rencontrent via tous les systèmes des réseaux numériques qui aident à tisser des liens, à se coopter, et qui amplifient les capacités de relations humaines. Cela n’était tout simplement pas possible à cette échelle avant l’avénement des technologies et des pratiques numériques. Si l’on veut minorer l’influence ce que j’indique ici, observons que dans le cadre des relations amoureuses et même conjugales, aujourd’hui la majorité des rencontres se font via les réseaux avec l’aide d’algorithmes et non plus directement dans des espaces de rencontres physiques. Cela a un impact sur la vie elle-même, sur les enfants qui vont naître de ces rencontres par exemple. C’est la même chose pour les pratiques culturelles, le paradigme vital a changé.
Quoi qu’on en pense, qu’on le déplore ou non, il me semble important d’être lucide sur la réalité de ce changement, pour se mettre en capacité d’envisager autrement le rôle des institutions culturelles. Personnellement, je crois dur comme fer que le service public a un rôle majeur à jouer dans la culture, pour le bien de la diversité culturelle, pour l’émancipation des citoyens. J’y crois. Donc qu’on me comprenne bien : si j’écris tout cela, ce n’est absolument pas pour disqualifier les institutions culturelles, mais bien au contraire pour en accompagner les mutations indispensables, afin qu’elles puissent se réinventer et continuer à exercer leur mission de service public. Le monde change, si nous n’en tenons pas compte et si nous restons sur les anciennes valeurs, nous allons rester figés à côté du monde qui change, nous allons devenir des symboles de décadence d’un temps révolu, d’un monde passé.
Je ne veux absolument pas non plus dire qu’il faudrait devenir complètement démagogues et être dans un nivelage vers le bas en essayant de trouver ce qui « plaît aux gens » pour le mettre au centre, et de s’y adapter pour recueillir les miettes de ce plaisir dont nous ne sommes plus acteurs. C’est souvent un raisonnement qu’on a par rapport à la jeunesse : on se dit, tiens, on va faire du graffiti, ça va leur plaire, parce que c’est leur culture. Ou : on va faire des projets avec les téléphones portables, ça va leur plaire, car c’est leur culture. Ça, c’est de la complète démagogie, et les « publics » ne sont absolument pas dupes de cela, ce qui fait qu’ils ne sont généralement pas très séduits par ce type de propositions.
Non, bien au contraire. Je pense que la culture ancienne, traditionnelle, portée par les institutions, a tout son sens, toute son histoire. Elle ne perd rien à ce changement de paradigme. Bien au contraire, à mon avis, elle a tout à y gagner, elle s’inscrit dans une histoire qui est tellement enrichissante pour tout le monde et qui le sera d’autant plus qu’elle perd son pouvoir de domination. Car son pouvoir de domination était une forme symbolique d’exclusion, sur des critères de hiérarchie culturelle basée sur la connaissance. Maintenant que ces ces cultures anciennement centrales sont devenues marginales, à l’aune des pratiques culturelles de la majorité des gens, et qu’elles ont perdu leur pouvoir, en tout cas pour la majorité des gens, qui ne sont plus du tout impressionnés, eh bien cela, paradoxalement, peut leur ouvrir plus de liens, peut accompagner les personnes à retrouver des accès, car elles se sentent moins humiliées au sein de ces cultures comme elles l’étaient avant.
C’est pourquoi les droits culturels, qui invitent à une démocratie culturelle plutôt qu’à une démocratisation culturelle, sont tout à fait opérants pour que les cultures institutionnelles, qui sont devenues marginales, se relient dans le respect des cultures centrales nouvelles et puissent enrichir, car elles en ont réellement la capacité, les citoyens de tout ce dont elles sont pleines. Mais pour que cela puisse s’opérer, il faut absolument s’envisager hors de l’ancien système de domination. Il faut gagner en humilité. Et l’humilité fait toujours du bien à tout le monde, que ce soit à ceux qui deviennent plus humbles, ainsi qu’à ceux auxquels ils s’adressent, qui se sentiront plus respectés, qui auront plus envie d’aller vers les premiers.
Pour être très concret, les acteurs auxquels je m’adresse ici sont ceux des espaces culturels publics, sont porteurs de leur base culturelle. Je pense que ce qu’ils doivent faire de toute urgence, c’est commencer à s’intéresser à ces nouvelles cultures centrales. Chacun pourra le faire à sa façon, au gré de ses appétences. Il n’y a en aucun cas un chemin tout tracé, d’autant plus que ce champ central est en perpétuel bouillonnement et en évolution. Les règles de ce nouveau champ ne sont pas du tout immuables, on y fait en permanence de grandes découvertes, aujourd’hui et demain.
Par exemple, prenons aujourd’hui, en 2025, le réseau social le plus puissant en termes de diffusion culturelle et de pratiques culturelles créatives, à savoir TikTok. C’est donc une des locomotives du nouveau centre de la culture. Dans le champ de la culture publique, que je connais très bien, je dirais qu’en moyenne 90% des acteurs de ce champ, quel que soit leur âge, n’ont jamais installé cette application sur leur téléphone et n’ont en aucun cas l’intention de le faire, car ils l’envisagent et se le représentent comme un espace au mieux ludique, au pire néfaste pour ceux qui y seraient connectés. Ainsi, ils choisissent volontairement de rester en marge du centre et de ne même pas chercher à s’y intéresser.
Mais ce faisant, comme les lieux et les budgets dont ils sont opérateurs se trouvent maintenant dans les marges des pratiques culturelles, s’ils ne s’intéressent pas aux pratiques principales, centrales, y compris en termes symboliques pour les personnes, eh bien, comment pourraient-ils s’adresser aux gens ?
Comment pourront-ils fonder l’avenir de leurs institutions si volontairement ils occultent le pan principal, central, majeur, des pratiques culturelles des personnes auxquelles ils s’adressent. Fatalement, ils vont être repoussés petit à petit aux marges des marges et peut-être qu’ils continueront à s’adresser à la classe bourgeoise citadine, et parfois aux enfants des classes populaires, forcés de venir dans les institutions culturelles par l’institution scolaire, mais qui n’y reviendront jamais de façon volontaire par la suite. En effet, ils auront bien conscience qu’ils sont venus dans un lieu extrêmement marginal, qui de plus peuvent se situer dans des beaux quartiers parisiens qui ne les concernent en aucun cas.
Si je fais la comparaison avec une disruption bien connue qu’on appelle l’ubérisation, c’est-à-dire l’ajout pour les transports de personnes en voiture individuelle avec chauffeur, de systèmes de réservation via des applications, la première étant Uber, alors qu’avant cela passait par des taxis qu’on hélait dans la rue ou auxquels on téléphonait avant. Avant, souvenez-vous, les chauffeurs de taxis étaient dans une relation de pouvoir, de domination et souvent de grand mépris vis-à-vis des voyageurs qui montaient à bord. Le chauffeur de taxi était un personnage traditionnellement peu sympathique, très condescendant.
Aujourd’hui, une quinzaine d’années après le démarrage d’Uber (dont l’idée est née chez les fondateurs après des difficultés de déplacement en taxi à Paris), et après des luttes contre ce monstre du capitalisme, on voit de plus en plus de taxis qui utilisent l’application Uber et qui la préfèrent à leur fonctionnement traditionnel, car ils ont plus de travail et plus d’autonomie, contrairement à ce qu’on peut dire sur ces applications. Et cela signifie que Uber, qui était au départ à la marge d’un système de transport de personnes très bien organisé depuis longtemps, qui en était le centre, et notamment le centre symbolique, a, en quelques années, inversé le système. C’est Uber et consorts qui sont devenus centraux, les systèmes de taxi ayant dû se calquer sur eux, créer aussi leurs propres applications. Le fonctionnement s’est complètement inversé : d’une démocratisation condescendante préalable, on en est arrivé à un système plus démocratique. Et force est de constater que les chauffeurs sont aujourd’hui dans une relation beaucoup plus humaine qu’avant, même si évidemment tous les caractères existent. Mais il y a bien plus d’horizontalité dans les relations. Les chauffeurs n’ont pas tout pouvoir sur leurs passagers comme avant. Il y a aussi les systèmes de notation, dont on peut discuter bien entendu aussi.
Ainsi l’ubérisation, qui au départ semblait comme une destruction de l’ancien monde, a en réalité contribué à le reconfigurer et à l’améliorer en termes d’humanité. Je sais que ce que je dis là fera sans doute bondir bien des personnes, car cela enrichit aussi des multinationales capitalistes et produit de nouvelles formes des servage. Oui, Uber est une multinationale ignoble, je le pense aussi. Donc il y a bien sûr des effets négatifs, mais il y a aussi des effets très positifs de changement, grâce à une plus grande démocratie qui s’est installée, du fait des technologies, services et pratiques numériques.
Après cette comparaison, si on en revient au secteur culturel, c’est du même ordre : ce qui est en jeu, et ce qui est prometteur, à partir de ce basculement du système, c’est plus de liens, plus de « voyages » dans les lieux culturels, si on file la comparaison avec le voyage dans un véhicule, plus de confiance, plus d’enrichissement mutuel, plus de rencontres, moins et beaucoup moins de condescendance, de domination et de morgue les uns vis-à-vis des autres.
Bien sûr, il y a d’immenses excès du capitalisme dans l’ubérisation. Je ne veux pas du tout semler naïf à ce sujet. Mais si on réfléchit, du côté du service public, les opportunités de nouveaux liens sont immenses. Mais cela demande des ouvertures à la réalité présente, tous azimuts et des réflexions en profondeur, au niveau anthropologique, au sujet de l’évolution des rôles et des interactions des uns vis-à-vis des autres.
Je prends une dernière comparaison, avec l’entreprise libérée, ces démarches de plus grande autonomie des équipes, de fondations de petits groupuscules responsables de leur budget, de leurs clients, etc., même dans de grandes entreprises auparavant très traditionnelles et hiérarchisées.
Prenons une usine classique, avec son système de hiérarchie, avec ses cadres et sous-cadres, et puis en bas de la chaîne, les ouvriers, avec des chaînes de décision à étage. Une usine comme telle qui est libérée par son patron va mettre à bas l’ensemble du système hiérarchique, va créer des groupes responsables et autonomes, va réorganiser le travail par îlots aux activités beaucoup plus verticalisées, c’est-à-dire responsabilisées par rapport aux résultats qu’ils doivent produire.
Et donc on pourrait croire que les anciens cadres sont devenus complètement inutiles. Eh bien non, on a toujours besoin d’eux, simplement les anciens cadres changent de rôle : ils ont des compétences, des expertises, des visions macroscopiques que n’ont pas les personnes ni les nouveaux petits groupes de terrain. Ce qui s’inverse, c’est que les petits groupes, qui sont devenus responsables de leur livraison, de leurs clients, etc., vont solliciter les anciens cadres lorsqu’ils ont besoin d’eux. Dans une relation qui n’est plus une relation hiérarchique mais qui est une relation d’enrichissement mutuel grâce aux compétences respectives de chacun.
J’ai pris cet exemple pour illustrer le fait que toutes les compétences actuellement présentes dans les institutions culturelles peuvent être mobilisées pleinement dans ce nouveau paradigme, mais elles seront mobilisées d’autant plus et d’autant mieux qu’elles auront perdu leur pouvoir de domination. Et elles seront d’autant plus bénéfiques au projet de service public de la culture.
C’était une proposition conceptuelle et une sensibilisation aux enjeux futurs du secteur culturel. J’entre-ouvre une porte sur un immense et nouveau champ qui s’ouvre, à mon avis, pour la culture publique, dès lors qu’elle prend conscience qu’elle est devenue marginale. Comme le disait Jean-Luc Godard, ce sont les marges qui font tenir la page. Notre rôle est donc essentiel, mais à une autre place, d’une autre manière, peut-être beaucoup plus simple, beaucoup plus humble, mais d’autant plus puissante en termes d’impact socio-culturel et de sens de l’existence d’un service public de la culture.
Mes pratiques pluridisciplinaires, de création, d’action culturelle, de formation, d’accompagnement dans de très nombreux contextes culturels, sociaux et éducatifs en France m’offrent un observatoire privilégié, subjectif et en profondeur du secteur culturel en France.
Ce secteur est fragilisé par sa place, jugée comme « non essentielle » par bien des responsables politiques, par la concurrence des pratiques culturelles via les plateformes numériques, ainsi que par des freins liés aux difficultés pour mettre en place des coopérations interdisciplinaires, et aux trop peu nombreuses évaluations, qui sont le plus souvent mal menées et instrumentalisées.
Mon observatoire me permet d’identifier des dynamiques qui fonctionnent, ainsi que des difficultés que je constate. Je propose ici de partager mes analyses, mes méthodes, mes propositions en souhaitant qu’elles puissent être utiles. Mon objectif est d’aider à un secteur culturel plus fort demain, car à mon sens, la défense d’un secteur culturel financé par les impôts des contribuables me semble porteuse de possibilités d’émancipation, de développement des libertés, de la démocratie, des pouvoirs d’agir, d’une manière bien différente de ce que les acteurs privés produisent.
Ceci est possible s’il n’y a pas d’hypocrisie, et c’est à mon sens au prix d’une volonté de lucidité et de remise en question, d’un choix de déconstruction des représentations et peut-être de certains privilèges et systèmes de domination.