A partir du duo pop belge Candeur Cyclone sur les réseaux sociaux, j’explore la dialectique de la rencontre artistique contemporaine. Interroger nos conceptions traditionnelles de la performance et du lien au public.
J’ai découvert Candeur Cyclone à travers leur émergence douce sur les réseaux sociaux. Ce duo pop belge proposait des fragments de chansons lors de lives sur TikTok, mettant en musique des textes envoyés par leurs fans connecté·e·s entre autres. J’appréciais vraiment leur travail, cette façon qu’ils avaient de parler du mal-être de la jeunesse tout en tissant, dans l’instant même du live, des liens authentiques avec celles et ceux qui les regardaient. Et leur univers artistique, se rencontrant avec les textes de leurs spectateur·rice·s, avait une grande épaisseur, dans cette improvisation et ce dialogue.
Cette relation m’a fait comprendre que sur un réseau social, faire un live sans établir de véritable échange avec les personnes connectées mène à l’échec immédiat. Sans interaction sincère, les spectateur·rice·s se déconnectent aussitôt. Elles et ils n’ont aucun intérêt à rester connecté·e·s à une diffusion en direct si elle ne leur offre pas ce que la télévision, avec sa production soignée et sa narration maîtrisée, fait déjà mieux. C’est pourquoi on s’étonne souvent de voir, lors des lives, des personnes qui semblent ne rien faire de particulier, qui sont simplement là. Mais justement, la valeur du live réside dans cet « être-là », dans cette qualité de présence que Walter Benjamin appelait déjà « l’aura » de l’œuvre, mais qui prend ici une dimension nouvelle.
Pourtant, il ne suffit pas d’être simplement présent·e devant une caméra pour créer un live qui fonctionne. Il faut habiter sa singularité de présence, développer ce que j’appellerais une « poétique de la connexion ». Les créateur·rice·s de contenus qui réussissent sur les réseaux sociaux mènent, consciemment ou non, un travail profond : elles et ils explorent et affinent leur manière unique d’être présent·e·s à leur communauté, créant ce que Sherry Turkle nomme dans Les yeux dans les yeux. Le pouvoir de la conversation à l’heure du numérique (2020) une « intimité médiatisée » d’un genre nouveau.
Chaque forme artistique cultive sa qualité de présence spécifique. Un spectacle de danse n’offre pas le même type de présence qu’une performance de rue, un concert de musique classique diffère d’un concert rock, qui lui-même n’a rien à voir avec l’expérience d’une discothèque. Sur les réseaux sociaux, cette spécificité de présence devient le critère déterminant : en me connectant à tel ou tel live, je sais que je vais rencontrer une énergie humaine particulière, reconnaissable entre toutes.
Cette rencontre ne repose plus sur les critères habituels de fabrication artistique, la virtuosité technique, la mise en scène élaborée, le quatrième mur, mais sur des critères relationnels d’un ordre différent. Comme l’observe Henry Jenkins dans Participatory Culture (2017), nous assistons à l’émergence d’une culture où la distinction entre producteur·rice·s et consommateur·rice·s s’estompe au profit d’une co-création permanente. C’est une relation au collectif qui s’établit dans l’intime, créant ce paradoxe d’une « intimité publique » que les artistes, même les plus renommé·e·s, peinent souvent à maîtriser lorsqu’elles et ils s’aventurent sur les réseaux sociaux.
Cette intimité partagée via les écrans diffère radicalement de l’intimité vécue avec ses proches dans la vie quotidienne. Elle est médiatisée, mise en scène, mais après tout, comme nous le rappelle Erving Goffman dans La Mise en scène de la vie quotidienne (1973), notre vie sociale est déjà théâtre. La différence réside dans la nature spécifique de cette mise en scène numérique, entièrement fondée sur le lien et l’interaction. Il n’existe pas une seule bonne manière d’interagir ; chaque créateur·rice doit trouver la sienne, et cette manière évolue constamment en fonction de ce qui se passe dans la communauté. Le dispositif d’interaction se transforme, se réinvente. Nous ne sommes plus dans une simple offre artistique, mais dans une action qui naît de l’interaction et se métamorphose à travers elle.
L’histoire de Candeur Cyclone illustre bien les défis de cette nouvelle économie de la présence. Leur notoriété, construite sur TikTok et d’autres réseaux sociaux, leur a permis de donner des concerts que j’ai pu voir captés en vidéo. Je n’y étais pas physiquement, mais mon impression, peut-être erronée, mais néanmoins très nette, fut celle d’un décalage assez saisissant : leur qualité de relation artistique au public en concert m’a semblé étonnamment pauvre comparée à celle qu’ils déployaient sur les réseaux sociaux.
Paradoxe troublant : dans ces salles se trouvaient probablement les mêmes personnes qui les suivaient en ligne, celles et ceux qui avaient désiré approfondir la rencontre artistique. Les thèmes abordés restaient identiques, la solitude, le mal-être, les problèmes de drogue, la précarité financière de la création artistique. Pourtant, toute l’authenticité qui caractérisait leur présence numérique semblait s’être évaporée. En regardant ces captations de leurs performances scéniques, je percevais comme un mur invisible entre eux et leur public. Leur manière de chanter n’entraînait pas les spectateur·rice·s, et cela se lisait dans les attitudes, on sentait une distance, palpable.
Cette observation révèle quelque chose de fondamental sur la nature de la performance à l’ère numérique. Comme le souligne Philip Auslander dans Liveness, la notion même de présence live a été profondément reconfigurée par les médias numériques. Candeur Cyclone maîtrisait parfaitement l’art de la présence médiatisée, mais se trouvait démuni·e face à la co-présence physique traditionnelle. Elle et il n’avaient pas l’expérience de cette forme particulière de relation artistique au public que demande la scène physique, avec ses codes, ses rituels, ses attentes différentes.
Cette analyse à partir de Candeur Cyclone n’a pas pour but de suggérer qu’il serait plus facile d’établir une relation artistique authentique sur les réseaux sociaux que sur une scène physique. Les deux exercices présentent des difficultés considérables, mais de natures fondamentalement différentes. Ce sont deux arts distincts de la présence, chacun avec ses exigences propres, ses techniques, ses pièges.
Établir une connexion authentique via un écran demande de maîtriser ce que j’appellerais une « grammaire de l’intimité numérique » : savoir moduler sa voix pour l’espace intime des écouteurs, comprendre les rythmes de l’interaction asynchrone, naviguer entre spontanéité et performance. À l’inverse, la scène physique exige une tout autre corporalité, une projection de l’énergie dans l’espace, une gestion du collectif présent qui répond à d’autres lois. Comme le note Peggy Phelan dans Unmarked : The Politics of Performance (1993), la performance live implique une « ontologie de la disparition », elle n’existe que dans son évanescence partagée, tandis que la performance numérique s’inscrit dans une logique de traces, d’archives, de circulation.
On peut exceller dans l’un de ces arts tout en étant maladroit·e dans l’autre, et ce dans les deux sens. J’ai vu des artistes de scène chevronné·e·s perdre toute leur force sur les réseaux sociaux, incapables de trouver le ton juste de cette intimité publique. Inversement, des créateur·rice·s numériques brillant·e·s peuvent se révéler étrangement absent·e·s sur une scène physique, comme si leur présence ne parvenait pas à franchir la barrière de l’écran pour habiter l’espace réel. Cette double compétence reste rare, et peut-être n’est-elle pas nécessaire. Chaque médium appelle sa propre forme d’excellence, sa propre poétique de la rencontre, et peut-être n’est-il pas nécessaire de vouloir occuper tous les espaces.
Mes pratiques pluridisciplinaires, de création, d’action culturelle, de formation, d’accompagnement dans de très nombreux contextes culturels, sociaux et éducatifs en France m’offrent un observatoire privilégié, subjectif et en profondeur du secteur culturel en France.
Ce secteur est fragilisé par sa place, jugée comme « non essentielle » par bien des responsables politiques, par la concurrence des pratiques culturelles via les plateformes numériques, ainsi que par des freins liés aux difficultés pour mettre en place des coopérations interdisciplinaires, et aux trop peu nombreuses évaluations, qui sont le plus souvent mal menées et instrumentalisées.
Mon observatoire me permet d’identifier des dynamiques qui fonctionnent, ainsi que des difficultés que je constate. Je propose ici de partager mes analyses, mes méthodes, mes propositions en souhaitant qu’elles puissent être utiles. Mon objectif est d’aider à un secteur culturel plus fort demain, car à mon sens, la défense d’un secteur culturel financé par les impôts des contribuables me semble porteuse de possibilités d’émancipation, de développement des libertés, de la démocratie, des pouvoirs d’agir, d’une manière bien différente de ce que les acteurs privés produisent.
Ceci est possible s’il n’y a pas d’hypocrisie, et c’est à mon sens au prix d’une volonté de lucidité et de remise en question, d’un choix de déconstruction des représentations et peut-être de certains privilèges et systèmes de domination.