Une soirée au théâtre dans une ville de gauche fait vivre un paradoxe troublant : les dispositifs d’accueil y produisent exactement l’inverse de la promesse démocratique. Témoignage et analyse.
Un centre dramatique national, dans une ville populaire de gauche en région parisienne. Un lieu qui se dit ouvert sur la cité, sur les habitant·es. Rappelons que les CDN sont financés de manière paritaire entre l’État (environ 57 %) et les collectivités territoriales, communes (27 %), régions (9 %) et départements (7 %). C’est donc l’argent de tous·tes les citoyen·nes qui fait vivre ces institutions. Pourtant, dans la salle ce soir-là, que des bourgeois·es. Ce constat, banal pour qui fréquente ces espaces, mérite qu’on s’y arrête : le théâtre, financé par les impôts de tous·tes, ne s’adresse manifestement pas à tous·tes.
Mais avant même d’entrer dans la salle, avant même de voir le spectacle, une autre mise en scène se déploie, celle de notre statut de suspect·e.
À l’entrée, on vérifie nos sacs. On regarde à l’intérieur, comme lorsqu’on prend l’avion ou qu’on se rend dans un commissariat. Mais au supermarché d’à côté, au restaurant, à la librairie du quartier, à la médiathèque, personne ne fouille nos affaires. Pourquoi cette différence ? Qu’est-ce qui justifie que certains lieux, et singulièrement les lieux culturels subventionnés, s’arrogent le droit de violer notre intimité, quand d’autres, parfois plus fréquentés, ne le font pas ? La réponse n’est pas sécuritaire, nous verrons qu’elle ne peut pas l’être. Elle est symbolique : c’est un choix de représentation, un choix sur la manière dont l’institution se représente ceux·elles qu’elle accueille.
D’emblée, dans ce dispositif d’accueil, quelque chose se joue qui relève pleinement du théâtre, au sens sociologique du terme. Erving Goffman l’a magistralement analysé : notre vie quotidienne est une mise en scène permanente. Le théâtre, il n’est pas que sur la scène du spectacle. Il commence dès le seuil franchi, dans l’agencement spatial, dans les gestes ritualisés de ceux·elles qui nous accueillent.
Ce qui frappe d’abord, c’est le silence qui entoure ce geste. La fouille s’opère sans mot, sans explication, comme allant de soi. C’est là que réside sa violence première : dans l’absence de parole. Car quand il n’y a plus de mots, quand la parole est absente ou interdite, le langage ne disparaît pas, il se déplace vers le corps, vers le geste, vers la contrainte physique. Et ce langage-là, c’est celui de la violence. La violence surgit précisément quand quelqu’un n’a plus, ou ne veut plus, les capacités de parler, de débattre, de s’expliquer avec l’autre. C’est un langage qui s’impose au corps sans médiation symbolique, sans possibilité de réponse ni de contestation.
Ce qui frappe ensuite, c’est le caractère superficiel de ce contrôle. Un regard vite fait, un sac entrouvert. C’est un simulacre. Quelqu’un·e qui aurait véritablement l’intention de nuire ne serait pas arrêté·e par cette inspection de façade. Alors pourquoi la maintenir, alors que tout le monde sait que c’est un simulacre ? Parce qu’elle institue un récit muet : celui de notre dangerosité potentielle. Nous sommes suspect·es en entrant dans ce lieu. Et on nous le dit, sans mots, par le geste seul, ce qui rend la chose d’autant plus violente.
On pourra m’objecter que c’est une « obligation légale », qu’on le fait alors que ça ne nous plaît pas. Alors pourquoi y a-t-il bien des lieux culturels dans lesquels on ne fouille pas les sacs ? Les médiathèques, par exemple, accueillent leurs usager·ères sans les suspecter. Ce n’est pas une obligation légale, c’est un choix. Quelques jours avant cette soirée, je m’étais rendu dans un autre lieu culturel, bien plus vaste, pouvant accueillir bien plus de spectateur·rices, donc potentiellement bien plus « dangereux·euses » selon cette logique sécuritaire. On y entrait librement, sans contrôle. La confiance était la règle. Notre position en tant que citoyen·ne à l’intérieur n’était pas la même, et cela se voyait bien : le public était diversifié.
Passé ce premier seuil, le lieu se propose, par son architecture et son mobilier, comme un espace chaleureux. Des fauteuils confortables, une lumière douce, une décoration soignée. Cette chaleur contraste avec la barrière de l’entrée. Et ce paradoxe révèle quelque chose de profond sur la conception même du lieu.
Car ce qui se dessine ici, c’est ce que je pourrais appeler la logique du château fort. Pour être un lieu sûr, un lieu dans lequel on a confiance, ce théâtre doit précisément être fermé sur l’extérieur, sur la ville dont il fait pourtant partie. Il faut, par l’interdit, par la barrière symbolique et par la fouille, ériger des murailles au cœur même de la cité. À l’intérieur, on sait qu’on est en sécurité, protégé·e de l’extérieur. Mais cet extérieur, c’est la ville même au service de laquelle ce lieu est censé être !
Cela signifie, symboliquement, qu’on considère cette ville comme un lieu dangereux, un lieu et des habitant·es dont il faut se protéger. Et qu’il faut y construire des espaces fermés qui, eux, ne seront pas dangereux. Sans le vouloir, sans même en avoir conscience, ce dispositif véhicule une représentation de l’autre comme intrinsèquement menaçant·e. On ne peut en aucun cas le laisser entrer librement. Cette ville serait donc un lieu de danger dans lequel des bourgeois·es viennent se rassembler dans un espace contrôlé, sécurisé, où ils peuvent enfin respirer et être hors de danger.
Il y a même une petite librairie avec des ouvrages ultra spécialisés, clairement interdits au commun des mortels par leur hermétisme. Je ne dis pas qu’ils ne devraient pas y être, mais la diversité des publics appellerait aussi une diversité des propositions littéraires, des livres pour enfants aussi, par exemple, et pas que des livres uniquement ou presque centrés sur les artistes.
Puis vient l’entrée dans la salle de spectacle, et avec elle un nouveau rituel, mais cette fois, les mots sont là. Et quels mots.
Quelques instants avant le spectacle, une jeune femme prend la parole. Avec le sourire, toujours avec le sourire, elle égrène une litanie d’interdictions. Mais ce qui m’a frappé, et que je n’avais jamais entendu formulé ainsi, c’est le champ lexical employé. Un vocabulaire étonnamment agressif, menaçant même, qui contrastait de façon troublante avec l’amabilité du sourire. On sentait une maîtrise rhétorique dont l’objectif semblait être de méduser l’auditoire, de produire un effet de sidération qui garantirait l’obéissance. Nous n’avons pas le droit d’apporter à manger. Nous n’avons pas le droit de sortir pendant la représentation. Nous n’avons pas le droit d’utiliser nos téléphones, de photographier, de filmer. Les conséquences de notre désobéissance n’étaient pas nommées, mais la menace était là, très forte, dans le champ lexical employé.
Ce discours est paradoxal à plusieurs égards. D’abord par le décalage entre la douceur apparente et la dureté du propos, ce sourire qui accompagne des paroles menaçantes produit un effet de stupeur, une forme de sidération qui désarme toute velléité de contestation. Ensuite par son décalage avec le réel : si quelqu’un·e avait apporté à manger, que devrait-iel faire à cet instant ? Ressortir avec son sandwich alors que le spectacle va commencer ? On y sent peut-être la trace d’expériences passées où des spectacles auraient été perturbés. Mais face à de telles perturbations, n’aurait-il pas été plus fécond de s’interroger sur le spectacle lui-même, sur le dispositif d’accueil, plutôt que de renforcer l’arsenal rhétorique de la menace ?
Un autre membre du personnel, un homme grand et imposant, comme on en trouve à l’entrée des boîtes de nuit, un « videur » comme on dit, gère le flux du groupe. Avec une fermeté souriante là encore, il presse les spectateur·rices vers leurs places. Ce ne sont pas des personnes qu’il accompagne, c’est un groupe, un troupeau qu’il pousse à l’heure dans le lieu. Aucune mauvaise intention de sa part en tant que personne dans sa manière de faire, sans doute. Mais une inconscience complète de la violence symbolique que cela véhicule.
Michel Schneider, dans La comédie de la culture (1993), avait perçu avec une acuité mordante ces contradictions du monde culturel subventionné. Il écrivait :
« La culture est devenue une administration comme une autre, avec ses fonctionnaires, ses hiérarchies, ses rites et ses territoires. Elle produit moins des œuvres que des discours sur les œuvres, moins de la création que de la légitimation. »
Cette observation demeure d’une troublante actualité. Car ce qui se joue à l’entrée du théâtre, c’est précisément cela : non pas l’accueil d’êtres humains venus vivre une expérience esthétique, mais l’administration de corps suspects qu’il faut canaliser par la sidération.
La lecture du texte d’introduction de la saison dans le programme du théâtre est éclairante aussi. Le discours y est entièrement centré sur le contenu des propositions artistiques : les spectacles, les thématiques, les artistes invité·es. On est dans une pure logique d’offre. L’art y est conçu comme une œuvre qu’on doit venir contempler, dont on doit être enseigné·e, pas comme une expérience à vivre, encore moins comme une co-construction avec les habitant·es, ou du moins des choix de programmation qui auraient à voir avec les préoccupations de ceux·elles qui habitent autour.
John Dewey, dans L’art comme expérience (1934), proposait pourtant une tout autre vision. Pour lui, l’art en société démocratique devait « libérer quiconque des mythes intimidants qui font obstacles à l’expérience artistique ». Il insistait sur la continuité nécessaire entre l’art et la vie quotidienne :
« L’œuvre d’art développe et accentue ce qui est spécifiquement précieux dans les choses qui nous procurent quotidiennement du plaisir. Issu du quotidien, l’art a donc pour fonction de l’améliorer. »
Rien de tel ici. L’ouverture aux citoyen·nes de la ville, car n’oublions pas que la commune est l’un des financeurs, n’est jamais véritablement nommée. Le lien aux habitant·es est absent du discours.
Plus troublant encore, ce passage de l’interview de la directrice :
« Il est faux d’affirmer que ces maisons sont élitistes et repliées sur elles-mêmes. Les chiffres en attestent : on ne pourrait pas être dans l’entre-soi avec des théâtres aussi pleins. »
Lors du spectacle que j’ai vu, la salle était à moitié pleine, de bourgeois·es. On peut avoir des salles pleines et un entre-soi. Le discours est purement quantitatif, sans aucune ouverture à la question de la diversité des publics. S’il y a du monde, cela suffirait à prouver qu’il n’y a pas d’entre-soi ? Mais qui est ce monde ? Si ce sont des élèves en troupeaux qui sont stigmatisé·es à l’entrée, jugé·es, contrôlé·es pour ne surtout pas déranger, et je suis quasiment certain, pour avoir souvent observé des séances scolaires, que les discours qu’on leur adresse sont d’une violence bien plus importante encore que ce que j’ai vécu en tant que spectateur·rice ordinaire.
La directrice termine l’entretien en évoquant sa propre trajectoire :
« Pour ma part, j’ai rencontré l’art à l’école, grâce à une section cinéma proposée dans mon collège de ZEP : ça m’a ouverte sur le monde. Je mesure la chance que j’ai eue : l’Éducation nationale m’a permis cette découverte qui m’a changée à vie. »
Ce type d’argument est l’argument républicain le plus éculé : l’école comme lieu d’inclusion, de promotion sociale, d’émancipation par la culture.
Mais cet argument, aussi sincère soit-il, est à mon sens politiquement grave. Car l’école française est d’abord un lieu d’exclusion sociale, les rapports PISA le démontrent tous les quatre ans avec une constance accablante. Il y a bien sûr des exceptions qui confirment la règle, et la directrice est elle-même le produit d’une telle exception. Mais cette vision culpabilise ceux·elles qui n’ont pas fait le même chemin. Elle sous-entend que si les autres n’ont pas réussi, c’est qu’ils n’ont pas su saisir leur chance, qu’ils n’ont pas fait les efforts nécessaires. En quoi s’agit-il d’une ouverture à l’autre, de tenir un tel discours ? C’est le discours méritocratique le plus accablant et stigmatisant qui soit, sous couvert de bonne conscience.
Marjorie Glas, dans Quand l’art chasse le populaire (2023), analyse avec précision ce phénomène d’éviction symbolique :
« Fondé sur la croyance en l’utilité sociale du théâtre, de sa fonction politique et de son ouverture à tous les publics, le théâtre public s’est progressivement recentré sur lui-même et sur ses enjeux internes. L’héroïsation de l’artiste est allée de pair avec la marginalisation des profanes. Pour aboutir à l’effacement du public populaire, et même du public tout court, dans les enjeux professionnels et esthétiques. »
Ce recentrement se manifeste jusque dans les discours de légitimation : on parle de soi, de sa propre trajectoire exemplaire, plutôt que des conditions réelles d’accueil de ceux·elles qui ne nous ressemblent pas.
Quelques jours avant cette soirée, j’avais dîné avec une collègue que je n’avais pas vue depuis plusieurs années. Elle habite depuis plus de vingt ans dans cette ville, elle est officière des arts et des lettres, en fin de carrière, autant dire qu’elle est pleinement légitime dans le monde de la culture. Elle m’a parlé de ce théâtre de façon spontanée, sans savoir que j’avais prévu d’y aller quelques jours après. Elle m’a dit qu’elle n’osait pas y entrer. Qu’elle en avait envie, mais que c’était « super difficile » de trouver le programme. Qu’elle était impressionnée. Qu’elle avait la boule au ventre. Qu’elle avait peur d’être jugée, de ne pas être assez intelligente ni cultivée pour avoir « le droit » d’y entrer.
Elle m’a dit aussi que sur le marché, où elle va toujours, jamais on ne fait circuler l’information sur ce qui se passe dans ce théâtre. Bref, elle n’y est jamais allée en vingt ans, alors qu’elle habite à deux pas et qu’elle en a envie, alors même qu’elle n’a aucune difficulté pour aller au cinéma de la même ville.
Ce témoignage est malheureusement significatif. Voilà quelqu’un qui a toutes les ressources culturelles, toute la légitimité institutionnelle possible, et qui ressent néanmoins cette exclusion, cette peur d’être jugée. Que ressentent alors ceux·elles qui n’ont pas ces ressources ? Cette exclusion n’est pas un malentendu, ni une incompréhension de la part des habitant·es. Elle est le produit direct des dispositifs que j’ai décrits, leur effet le plus logique, le plus prévisible, le plus dommageable, le plus hypocrite.
Ce qui me semble le plus grave dans tout cela, et j’y insiste car c’est véritablement le cœur du problème, c’est que nous trouvions cette situation normale. Elle m’a moi-même semblé normale. Je n’ai pas été surpris·e outre mesure qu’on me demande d’ouvrir mon sac. Voilà le signe d’une intériorisation profonde : nous avons accepté d’être considéré·es, par défaut, comme des individus potentiellement terroristes, potentiellement violents. Et nous considérons comme normal que ce soit là le socle des relations humaines, se suspecter mutuellement des pires intentions.
Si nous trouvons cela normal, c’est que nous avons été colonisé·es par la peur. Elle s’est installée en nous, elle habite nos corps et nos imaginaires au point que nous ne la voyons plus. C’est une colonisation intérieure qui va exactement à l’inverse de ce que devrait produire la démocratie. Car la démocratie suppose la confiance en l’autre, le pari de l’humanité partagée. La peur, elle, produit le repli, la suspicion, la défiance, terreau fertile pour tous les autoritarismes, lit de la violence.
Les personnes qui souhaitent tuer les autres (c’est un dérèglement moral grave) sont une infime minorité. Mais par ce dispositif de mise en scène, on présuppose que la majorité partage ce symptôme. On crée un monde violent. Ces lieux culturels qui se présentent comme des espaces de tolérance, d’esprit critique, de construction démocratique, produisent par leur théâtralisation de l’accueil la situation exactement inverse. Ils nous font entrer dans l’imaginaire de la violence feutrée.
Car qu’est-ce qui fait le lit des extrémismes et de la violence ? C’est la peur de l’autre. Plutôt que de dire « aimons-nous les uns les autres, considérons nos qualités mutuelles, dépassons la peur », ces lieux qui tiennent ce discours dans leurs programmes et leurs chartes le contredisent dès l’instant où l’on franchit leur seuil, et même avant, par l’image intimidante qu’ils projettent. La contradiction est béante, et invisible à force d’être naturalisée.
Un constat s’impose, aussi paradoxal qu’il puisse paraître : dans un McDonald’s, on est plus respecté·e et moins stigmatisé·e que dans un centre dramatique national. C’est tellement paradoxal. Dans l’un des hauts lieux du capitalisme le plus triomphant, on n’est pas considéré·e comme un individu potentiellement dangereux. On entre, on sort, librement. Et pourtant, un grand McDonald’s accueille bien plus de monde qu’un théâtre, donc selon la logique de la peur, il faudrait y contrôler d’autant plus les entrées.
Mais on ne le fait pas. Et y a-t-il eu des attentats dans des McDonald’s ? Le seul « attentat » notable contre cette enseigne, c’était dans les années 1990, quand José Bové et ses compagnons démontèrent un restaurant en construction pour protester contre la malbouffe. Il n’y avait personne dans l’établissement, et c’était une revendication écologiste.
Ce paradoxe est triste et terrible. Dans le petit restaurant en face du théâtre, dans la médiathèque du quartier, on entre et on sort comme on veut. Dans le lieu de culture où l’on est censé s’émanciper, on est, par principe et par défaut, traité·e comme un être potentiellement dangereux qu’il faut contrôler, dont il faut violer l’intimité pour qu’il puisse se passer quelque chose.
Je propose de nommer ce phénomène la théâtralisation de la défiance. C’est le processus par lequel les dispositifs d’accueil des lieux culturels mettent en scène une suspicion systématique à l’égard des personnes qu’ils prétendent servir. Cette théâtralisation n’est pas un détail organisationnel. Elle constitue le premier acte du spectacle, celui qui conditionne tous les autres. Elle dit quelque chose de fondamental sur la relation que l’institution entend construire avec son public.
Pierre Bourdieu avait montré, dans La Distinction (1979), comment les pratiques culturelles légitimes reproduisent des schémas de domination symbolique qui excluent autant qu’ils incluent. La théâtralisation de la défiance est l’une des manifestations les plus visibles, et pourtant les moins vues, de cette domination. Elle opère dans le corps même des spectateur·rices, avant même qu’ils aient vu quoi que ce soit, en leur assignant une place : celle du suspect qu’il faut surveiller.
On pourrait m’objecter que ces contrôles sont une nécessité face à la menace terroriste. Mais dans ce cas, il faudrait être cohérent : fouiller les gens au corps, fouiller complètement, car cette fouille-là est fausse, ce n’est qu’un simulacre. On me dira : la simple présence d’un contrôle décourage les agresseurs potentiels. Mais pas du tout, quelqu’un·e qui a l’intention d’agresser et qui s’est outillé·e pour le faire est autrement plus intelligent·e, et fera en sorte de commettre son agression, fouille ou pas fouille.
La fouille ne change donc strictement rien à la sécurité réelle. Elle n’est que la territorialisation de la peur, de l’intolérance, de la stigmatisation. Et le sourire de chacun·e de ceux·elles qui l’opèrent, car ils font de leur mieux dans cette situation, ils ne soutiennent sans doute pas consciemment ce à quoi ils participent, ne change rien au fait qu’ils sont les acteurs·rices de ce théâtre que je me permets de qualifier d’ignoble, au regard des beaux discours sur la démocratie que ces mêmes lieux proclament.
Il serait injuste de psychologiser ces comportements, de les rabattre sur la responsabilité de chaque individu. La personne qui fouille les sacs fait de son mieux dans le cadre qui lui est assigné, c’est d’ailleurs pour cette raison qu’elle fait un peu semblant de fouiller, parce qu’elle n’en pense sans doute pas moins. Celle qui tient le discours menaçant applique probablement une consigne de la direction ou des tutelles. Nous sommes dans un système, et les actes des personnes dépendent du système dans lequel elles évoluent.
Un système fondé sur la confiance ne produit pas les mêmes actes qu’un système fondé sur la défiance. Cette évidence mérite d’être méditée. Un système où la confiance est établie comme règle, où l’on considère a priori que les personnes qui viennent sont des allié·es du lieu, des partenaires de l’expérience à venir, ne génère pas les mêmes comportements qu’un système où la défiance est la norme. Le premier produit de l’ouverture, de la créativité, de la rencontre. Le second produit fatalement, logiquement, plus de violence et d’agressivité, car il les structure dans l’imaginaire, les appelle, les anticipe, les attend, et finit par les provoquer.
Pourquoi ? Parce qu’un système fondé sur la confiance n’est pas naïf pour autant. Il reste lucide. Mais quand des problèmes surviennent, ils sont gérés de façon collective et démocratique par les personnes présentes, spectateur·rices inclus·es, et non pas d’une manière oppressive et policière. L’imaginaire qui le sous-tend est celui de la communauté solidaire, pas celui du contrôle sécuritaire. Et cet imaginaire façonne les comportements de tous·tes.
La démocratie, ce n’est pas le consensus. C’est un choix d’ouverture à l’autre, à la controverse. C’est un choix de lutter contre la peur, et de débattre par les mots de nos désaccords. C’est un choix d’écoute de l’altérité. C’est la conviction que c’est dans l’écoute et l’ouverture aux altérités les unes envers les autres que se loge un monde meilleur. Le monde meilleur n’est pas dans la tête de ceux·elles qui sont persuadés·es de savoir ce qui est bien pour les autres, ça, c’est une dictature.
Et la démocratie passe par la parole. C’est même sa condition première. Mettre des mots sur les choses, pouvoir en débattre, accueillir le désaccord, voilà ce qui permet de dépasser la violence. Car tout est langage. Mais quand les mots manquent ou sont interdits, quand on utilise des langages sans mots, des gestes qui s’imposent aux corps, des dispositifs muets qui contraignent sans expliquer, ce sont très souvent des langages de violence. La fouille silencieuse est un tel langage. Elle ne dit rien, mais elle s’impose au corps de l’autre. Elle ne laisse pas de place à la réponse, au questionnement, à la contestation.
Mettre en œuvre la démocratie, c’est à tout instant prendre le risque de le faire. Affirmer qu’on n’a pas peur, c’est affirmer qu’on souhaite se faire confiance, partager cette culture, aider ceux·elles qui ont du mal avec cela, les mettre en confiance, leur dire qu’on ne va pas les juger, qu’on ne va pas les considérer comme des ennemis potentiels. C’est comme cela qu’on construit la démocratie, par la parole, par la confiance, par le refus de la violence muette.
Ce n’est pas de la naïveté que de dire cela. C’est un engagement politique. Et le politique, il est dans chaque geste quotidien. C’est là qu’est réellement le politique, pas dans les beaux discours. Les beaux discours ont une fonction : instituer un rôle social aux personnes qui les tiennent. Ce qui change le monde, ce sont les actes. Ce qui compte, ce sont les gestes concrets, y compris celui de la main qui ouvre un sac à l’entrée d’un théâtre, ou celui de la voix qui, au lieu de menacer, accueillerait.
Après les attentats de 2015, l’enjeu était précisément de dire : non, nous ne céderons pas à la peur. C’était là le combat. Mais avec le temps, puis avec la période Covid, la majorité a cédé. Nous avons accepté d’être gouvernés·es par la peur. Nous avons normalisé les dispositifs de contrôle. Nous avons intériorisé la suspicion comme mode de relation sociale. La peur nous a colonisés·es de l’intérieur.
Il faut nommer les choses telles qu’elles sont. Ce que j’ai observé ce soir-là, c’est une hypocrisie bourgeoise. Des beaux discours sur la tolérance, la diversité, l’ouverture à tous·tes, et des actes qui produisent exactement l’inverse. Une condescendance qui s’exerce avec le sourire, acceptée comme quelque chose de normal. Si, dans les lieux financés par l’argent public, on ne cultive pas l’ouverture à l’autre et la confiance, non pas à l’intérieur d’un château fort, mais dans une véritable ouverture sur la cité, on n’a pas compris le rôle du théâtre, ni son histoire dans la façon dont elle a contribué à la fondation de nos cultures.
Le théâtre a une puissance immense. C’est un lieu où des humains se rassemblent pour vivre ensemble une expérience esthétique et politique. Cette puissance peut transformer les consciences, créer du lien, ouvrir des horizons. Mais ici, cette puissance est pervertie. On fait semblant. On tient du bout des lèvres un discours de tolérance, mais sur le terrain, à l’entrée du lieu, que se passe-t-il réellement ?
La Convention de Faro sur la valeur du patrimoine culturel pour la société (2005), ratifiée par la France en 2023, affirme le droit de chacun·e à participer à la vie culturelle de son choix. Elle reconnaît que les citoyen·nes créent du patrimoine par leurs pratiques quotidiennes, qu’ils ne sont pas de simples récepteurs passifs d’une culture qui leur serait transmise d’en haut. Cette vision implique un renversement complet du rapport entre institutions et publics.
Ce renversement doit se manifester dès le seuil des lieux culturels. Des dispositifs d’accueil fondés sur la confiance plutôt que sur la défiance sont possibles. Ils existent d’ailleurs : certains théâtres, certains musées, les médiathèques ont fait le choix de ne pas fouiller les sacs, de laisser entrer les visiteur·rices librement, de les traiter comme des adultes responsables capables de vivre une expérience collective sans surveillance. Ces lieux ne sont pas plus dangereux que les autres, ils sont plus cohérents avec leurs valeurs affichées.
Mais pour opérer ce changement, il faut d’abord voir ce qui se joue. Il faut nommer la théâtralisation de la défiance pour pouvoir la déconstruire. Il faut prendre conscience que le théâtre commence bien avant la scène, dans la manière dont nous accueillons ceux·elles qui viennent. Il faut redonner sa place à la parole, une parole qui accueille, qui explique, qui permet le débat, plutôt qu’une parole qui sidère ou un silence qui s’impose. Et il faut assumer que défendre la culture, ce n’est pas défendre un secteur professionnel, c’est défendre ce que la culture peut apporter de singulier au bien commun : la confiance en l’autre, l’ouverture à l’altérité, le pari de l’humanité partagée.
Mes pratiques pluridisciplinaires, de création, d’action culturelle, de formation, d’accompagnement dans de très nombreux contextes culturels, sociaux et éducatifs en France m’offrent un observatoire privilégié, subjectif et en profondeur du secteur culturel en France.
Ce secteur est fragilisé par sa place, jugée comme « non essentielle » par bien des responsables politiques, par la concurrence des pratiques culturelles via les plateformes numériques, ainsi que par des freins liés aux difficultés pour mettre en place des coopérations interdisciplinaires, et aux trop peu nombreuses évaluations, qui sont le plus souvent mal menées et instrumentalisées.
Mon observatoire me permet d’identifier des dynamiques qui fonctionnent, ainsi que des difficultés que je constate. Je propose ici de partager mes analyses, mes méthodes, mes propositions en souhaitant qu’elles puissent être utiles. Mon objectif est d’aider à un secteur culturel plus fort demain, car à mon sens, la défense d’un secteur culturel financé par les impôts des contribuables me semble porteuse de possibilités d’émancipation, de développement des libertés, de la démocratie, des pouvoirs d’agir, d’une manière bien différente de ce que les acteurs privés produisent.
Ceci est possible s’il n’y a pas d’hypocrisie, et c’est à mon sens au prix d’une volonté de lucidité et de remise en question, d’un choix de déconstruction des représentations et peut-être de certains privilèges et systèmes de domination.