Face aux récentes déprogrammations de films par des élus·es de bords politiques divers, un communiqué collectif s’offusque de l’ingérence politique dans la programmation culturelle. Cette indignation corporatiste occulte pourtant une réalité structurelle, qu’il me semble important d’éclairer.
Un communiqué signé par dix-huit organisations du secteur cinématographique, parmi lesquelles l’ACID, le GNCR ou le SPI, condamne avec fermeté « les multiples ingérences et atteintes au respect de la liberté de création ». Les signataires font référence à la loi du 7 juillet 2016 relative à la liberté de la création, à l’architecture et au patrimoine, qui établit que « la diffusion de la création artistique est libre » et que les collectivités territoriales « veillent au respect de la liberté de programmation artistique ».
Trois cas récents motivent cette réaction : Benoît Payan, maire de Marseille (Printemps Marseillais), a déprogrammé le film Sacré-Cœur ; Ludovic Pajot, maire RN de Bruay-la-Buissière, a déprogrammé le film Put your soul on your hand and walk tout en encourageant Sacré-Cœur ; Rémi Muzeau, maire de Clichy-la-Garenne, a aussi imposé le film Sacré-Cœur au cinéma municipal, ce qui a provoqué la démission du directeur ou de la directrice.
Mais l’hypocrisie est de taille. De quelle liberté parle-t-on exactement ? Et liberté pour qui ? La liberté de programmation défendue ici est celle d’une personne nommée par les élus·es à la direction d’un cinéma ou d’un théâtre. Si cette personne entre en désaccord avec la politique portée par les représentants·es politiques, elle peut être révoquée, comme elle a été nommée, ou décider de démissionner, comme c’est le cas à Clichy.
Les élus·es ont été désignés·es au suffrage universel. Ils et elles nomment les responsables des structures culturelles, que ce soit au niveau des collectivités territoriales ou au niveau national. La direction de France Télévisions par exemple est nommée par le gouvernement, et le ministre ou la ministre de la Culture fait partie du gouvernement. Ce sont donc des choix politiques, qui portent des politiques culturelles, suite au vote. C’est le fonctionnement normal de nos institutions républicaines.
Dans la mesure où la culture subventionnée est soumise à des choix budgétaires selon un certain nombre de critères, dont une grande partie est politique, puisque nous sommes dirigés·es par des personnes élues, en quoi peut-on parler de liberté ? Il est naïf de croire que les critères de choix de financements ne seraient qu’esthétiques. Ces critères sont politiques, car l’esthétique elle-même est politique. En effet, la manière dont on représente le monde relève d’un choix politique, même quand on croit qu’il s’agit seulement d’esthétique.
Pour avoir siégé à de nombreuses commissions d’aide, je sais à quel point les soutiens sont politiques au sens large du terme. Dans ces commissions, il existe une forme d’autocensure : on ne va pas soutenir certains projets dont on sait qu’ils ne seraient pas validés par les élus·es. Mais surtout, les commissions ne rendent qu’un avis ; elles ne sont jamais décisionnaires. Ce sont toujours les élus·es qui signent les arrêtés et octroient les aides financières. Ils et elles sont donc, in fine, toujours décisionnaires, et c’est bien le principe du suffrage universel. Par contre, ils et elles se sont entourés·es de spécialistes (les membres des commissions) pour les conseiller, et souvent de la façon la plus diverse possible, mais tout en restant dans le cadre du projet politique qu’ils et elles portent.
Quand il y a ce qu’on appelle une « ingérence », la déprogrammation d’un événement culturel qui était prévu, c’est simplement la partie visible de l’iceberg. Cela montre simplement le fonctionnement réel du système. Michel Schneider l’avait brillamment analysé dans La Comédie de la culture (1993) : « Les arts ont peut-être le ministère qu’ils méritent, et le ministère les artistes qui le justifient. [...] Une subvention contre une signature au bas d’un manifeste électoral. »
Là où la liberté de diffusion et de création artistique existe réellement, c’est lorsque vous décidez d’écrire un texte et de le lire publiquement, ou de louer une salle privée et d’organiser un spectacle avec vos propres moyens. Vous devez être libre de le faire, c’est ce que la loi défend en démocratie. Mais dès lors qu’il s’agit de financement public, pour lequel nous avons élu des représentants·es afin de gérer cet argent commun, nous avons délégué la décision à quelqu’un, y compris la décision sur le contenu de ce qui est programmé. Ce qui pose aussi question, comme on le verra plus loin.
Il faut distinguer clairement le droit à la liberté d’expression, de création et de diffusion, d’une part, et l’usage de l’argent public, d’autre part. Pour ce dernier, nous avons élu des personnes à qui nous déléguons des choix politiques. Il est donc logique que cet espace ne soit pas un espace de liberté. Ce genre de communiqué, à mon sens, passe à côté du sujet : il exprime simplement un désaccord entre les responsables des structures culturelles et les élus·es. Ils et elles ne sont pas, ou plus, du même bord, c’est tout. Dans les municipalités, toutes les décisions, y compris de programmation, sont pilotées et/ou validées directement par les élus·es, en amont ou en aval. Arrêtons de nous faire croire qu’il en serait autrement. Pourquoi s’offusquer d’une situation qui est en réalité la règle ?
Le secteur culturel subventionné, héritier du mécénat royal, a toujours été un outil d’influence politique. Depuis Louis XIV jusqu’à Malraux, la culture a été pensée pour porter une vision de l’État. La culture, en intervenant sur les représentations du monde, est un outil de pouvoir puissant.
L’argent public est l’argent des contribuables. Dès lors qu’une personne, désignée pour défendre la démocratie, choisit seule de programmer quelque chose, est-ce vraiment une liberté qui est mise en œuvre ? La liberté de qui ? A-t-on demandé leur avis aux citoyens et citoyennes pour cette programmation ? Ont-ils et elles décidé de ce qui leur plairait sur l’écran de cette salle de cinéma ou sur la scène de ce théâtre ? Leur liberté, à eux et elles, est-elle respectée ?
Car ce sont les citoyens·nes qui paient. On peut se poser la question : sont-ils et elles consultés·es ? De quelle manière se sentent-ils et elles concernés·es ? En réalité, leur liberté est complètement confisquée. On objectera qu’ils et elles ont voté pour les élus·es qui ont désigné ces responsables culturels·les. Certes. Mais la démocratie, ce n’est pas simplement donner un blanc-seing à des personnes qui abusent du pouvoir qui leur a été conféré. Faire usage de la démocratie, c’est, de façon continuelle, respecter les droits culturels des personnes.
Nous avons un système d’organisation avec des représentants·es pour lesquels et lesquelles nous votons. Mais ensuite, sur le terrain, continue-t-on à faire œuvre de démocratie dans la manière de mener les projets culturels ? Le plus souvent, non. On confisque la liberté des personnes qui, peut-être, se sentent étrangères à ces choix et n’ont pas la capacité d’action alors que ce sont leurs impôts qui financent ces programmations.
Le vrai sujet à mon avis n’est pas de critiquer des politiques qui « censurent ». De toute façon, le système fonctionne ainsi, c’est simplement la partie visible de l’iceberg. Le vrai sujet, c’est de se relier mieux, davantage, aux citoyens·nes. C’est peut-être de repenser la programmation, quels que soient les films. C’est peut-être de se repenser soi-même comme étant au service de l’émancipation des citoyens et citoyennes, c’est-à-dire de la démocratie culturelle, et non comme une sorte d’être supérieur qui imposerait aux habitants·es ce qu’on pense qui est bon pour eux et elles. Arrêtons de penser à la place des autres, et faisons œuvre de démocratie dans notre façon de travailler. Alors, si les élus·es cherchent à imposer quelque chose, ce sera contre l’avis, et contre la liberté de leurs électeurs et électrices.
Les droits culturels, inscrits dans les lois NOTRe (2015) et LCAP (2016), invitent à respecter l’expression des personnes, leurs droits d’accès, leur contribution, leur coopération, leur participation. C’est un travail de terrain, au quotidien. Là se trouve la mission démocratique que doivent porter les acteurs et actrices culturels·les. Et le lien de coopération culturelle avec les citoyens·nes, que les acteurs et actrices doivent animer, pour respecter la loi, constitue la vraie lutte pour la liberté, celle de tous et toutes.
Oui, parlons de liberté. Mais parlons de liberté pour tous les citoyens et toutes les citoyennes, pas uniquement pour des personnes qui ont été choisies pour diriger des structures culturelles avec l’argent public et qui, un jour, se retrouvent en conflit avec leurs élus·es. Ce que nous voyons là est un simple problème corporatiste. Ce n’est pas un problème démocratique, contrairement à ce qu’on veut nous faire croire.
Le champ culturel n’est pas une exception. Michel Schneider l’a documenté : le secteur culturel public français est aussi un milieu, une « cour », avec ses enjeux et ses politiques internes, qui n’ont parfois rien à voir avec le bien commun ni avec les missions inscrites dans la loi. Il est de première importance de s’assurer contre les effets de cour, contre les privilèges de certains et certaines au détriment du service rendu aux citoyens·nes à partir de leur propre argent, qui est collecté de façon obligatoire pour le bien commun, ne l’oublions pas.
La « défense » de la liberté de création devient parfois la défense d’un statu quo, d’un microcosme attaché à ses avantages, sans remise en question de ses pratiques. La vraie exigence démocratique, elle réside dans l’intérêt sincère pour les personnes auxquelles on s’adresse. Elle réside dans la construction d’une véritable démocratie culturelle, où chaque personne est reconnue et encouragée dans sa capacité à contribuer à la vie culturelle collective, dans sa liberté. Si nous nous posons en défenseurs et défenseuses de la liberté, défendons la liberté des citoyens·nes dans le champ culturel, et non pas notre pouvoir personnel auquel nous accolons le mot « liberté », qui est ainsi galvaudé. Soyons à la hauteur de nos missions républicaines, et mettons en œuvre les droits culturels, c’est-à-dire lâchons notre pouvoir. C’est notre rôle.
Mes pratiques pluridisciplinaires, de création, d’action culturelle, de formation, d’accompagnement dans de très nombreux contextes culturels, sociaux et éducatifs en France m’offrent un observatoire privilégié, subjectif et en profondeur du secteur culturel en France.
Ce secteur est fragilisé par sa place, jugée comme « non essentielle » par bien des responsables politiques, par la concurrence des pratiques culturelles via les plateformes numériques, ainsi que par des freins liés aux difficultés pour mettre en place des coopérations interdisciplinaires, et aux trop peu nombreuses évaluations, qui sont le plus souvent mal menées et instrumentalisées.
Mon observatoire me permet d’identifier des dynamiques qui fonctionnent, ainsi que des difficultés que je constate. Je propose ici de partager mes analyses, mes méthodes, mes propositions en souhaitant qu’elles puissent être utiles. Mon objectif est d’aider à un secteur culturel plus fort demain, car à mon sens, la défense d’un secteur culturel financé par les impôts des contribuables me semble porteuse de possibilités d’émancipation, de développement des libertés, de la démocratie, des pouvoirs d’agir, d’une manière bien différente de ce que les acteurs privés produisent.
Ceci est possible s’il n’y a pas d’hypocrisie, et c’est à mon sens au prix d’une volonté de lucidité et de remise en question, d’un choix de déconstruction des représentations et peut-être de certains privilèges et systèmes de domination.