Les appels à défendre les financements de l’éducation artistique et culturelle se multiplient face aux restrictions budgétaires. Si ces engagements sont légitimes, ils révèlent souvent un véritable impensé : l’absence d’analyse critique de nos propres pratiques et de leur impact réel sur les publics.
Face aux coupes budgétaires qui menacent l’éducation artistique et culturelle, les professionnel·les du secteur se mobilisent régulièrement pour défendre leurs financements. Leurs arguments mobilisent l’ouverture d’esprit, l’enrichissement culturel, le « ciment réparateur » que constituerait l’art. Ces discours ne sont pas faux : le théâtre, la musique, les arts visuels peuvent effectivement transformer les vies. Pourtant, à mon sens, ils révèlent souvent une absence d’herméneutique, c’est-à-dire d’analyse critique de nos propres pratiques, de nos propres discours. Cette absence touche un endroit précis du travail que je m’efforce de faire et de transmettre dans mes nombreuses actions d’accompagnement de professionnel·les, car, malheureusement, une partie importante des acteurs·rices du secteur ne s’y consacre pas suffisamment.
Pierre Bourdieu l’a montré dans La Distinction (1979) : la culture légitime sert aussi à marquer et reproduire les positions sociales. Sans questionnement critique, même les meilleures intentions peuvent participer à des mécanismes de reproduction sociale. Les discours de défense des budgets culturels, même lorsqu’ils sont sincères et fondés, gagneraient à intégrer cette dimension réflexive. Il ne s’agit pas de remettre en cause la valeur de l’art ou l’engagement des professionnel·les, mais de reconnaître que l’effet bénéfique d’un projet culturel n’est jamais automatique.
Les corporatismes, présents dans tous les secteurs professionnels, peuvent pousser à cette absence de remise en question. Dans le domaine artistique particulièrement, la conviction que ce que nous faisons est « génial » et va forcément enrichir les gens peut nous empêcher de voir les angles morts de notre action. Nous partons souvent du principe qu’il suffit de proposer un projet culturel de qualité pour que l’effet sur les « publics » soit positif, de façon automatique, magique presque (le fameux « émerveillement artistique » d’André Malraux). Mais nous ne nous interrogeons pas toujours suffisamment sur les conditions de réception, sur le parcours psychique des personnes que nous prétendons servir, sur notre propre position dans la chaîne de la transmission culturelle.
Je me rappelle une journée professionnelle que j’avais contribué à organiser sur la thématique « culture et justice », demandée par des acteurs·rices de la justice pour apprendre comment mener des projets culturels et recevoir des retours d’expérience. À un moment de cette journée, j’ai senti une énergie particulière dans la salle : à la fin d’une table ronde que j’animais, dans laquelle des porteurs·euses de projets culturels présentaient les uns après les autres leurs projets, j’ai perçu une énergie collective, un vrai problème parmi les auditeurs·rices, une barrière qui commençait à se former entre les acteurs·rices de la justice et les acteurs·rices culturels. J’ai donc formulé publiquement ce que je ressentais.
Les acteurs·rices culturels à la table semblaient persuadé·es qu’il suffisait d’accompagner des jeunes à un spectacle pour que ce soit bien et émancipateur. Ils et elles étaient focalisé·es sur leur point de vue, dans leur certitude du bien, sans conscience suffisante de l’autre et du chemin de l’autre (l’empathie). Notamment du fait que les jeunes, le plus souvent, et a fortiori dans le champ judiciaire, sont contraint·es d’aller voir ces spectacles, contraint·es sous peine de punitions qui peuvent être très sévères, y compris hors du champ judiciaire. Ainsi, ils et elles sont amené·es dans ces lieux d’émancipation potentielle par obligation, sous la contrainte et sous la menace. Ces jeunes n’ont pas intérêt à « moufter », comme on dit, et les acteurs·rices culturels attendent des éducateurs·rices, animateurs·rices et autres enseignant·es qu’ils et elles fassent de la discipline, que les jeunes se tiennent bien, respectent les codes. Et souvent, toute expression spontanée est considérée comme un affront au projet artistique.
De nombreux travaux en neurosciences montrent que lorsqu’on a peur de quelque chose, c’est-à-dire qu’on se sent menacé·e, notre cerveau se place dans une modalité de protection contre l’agression éventuelle, et passe donc en mode de pensée réflexe. Olivier Houdé, professeur de psychologie du développement, parle dans ses travaux sur l’inhibition cognitive (notamment dans Apprendre à résister) de l’impossibilité d’apprendre en situation de stress. Il est impossible, dans ces moments-là, de prendre le temps de ce qu’il appelle la résistance cognitive, c’est-à-dire le temps nécessaire pour pouvoir créer de nouvelles connexions neuronales, contre notre pensée protectrice réflexe. Le temps pour s’ouvrir et découvrir de nouvelles choses ne peut être qu’un temps sans inquiétude. Car si l’on se sent en danger, nous fermons tous nos processus de réception et d’apprentissage, afin de pouvoir réagir rapidement de façon réflexe, pour se protéger, ce qui est une réaction de survie tout à fait saine.
J’ai donc fait dans cette assistance la remarque qu’il était nécessaire de prendre en compte qu’un projet culturel n’était pas automatiquement positif dans ce qu’il apportait aux jeunes sous main de justice, dès lors qu’on ne prenait pas en compte le parcours psychique de ces jeunes, et notamment ce qu’on appelle les compétences psychosociales, à la fois des éducateurs·rices et des jeunes qui sont encadré·es. J’ai senti que cela rassurait beaucoup les éducateurs·rices présent·es dans la salle que quelqu’un du « monde de la culture », en l’occurrence moi, reconnaisse cette réalité, car ils et elles le savent très bien. Lorsque des groupes de jeunes se trouvent contraints d’aller voir un spectacle ou de participer à un projet culturel, qu’ils et elles y sont obligé·es et qu’ils et elles savent qu’ils et elles n’ont pas intérêt à exprimer leur désintérêt si c’est le cas, car sinon ils et elles recevraient de la violence en retour, l’expérience vécue, reçue, ressentie, l’enrichissement, sont extrêmement faibles, si ce n’est contre-productifs. L’expérience culturelle peut alors devenir une violence subie, et à coup sûr son potentiel est très fermé. Il faut donc repenser la manière dont on fait médiation de la culture, si l’on veut qu’elle serve à autre chose qu’à reproduire les processus de domination sociale.
Il me semble important d’avoir conscience que, dans le milieu de la culture aussi, il peut y avoir de la domination, et que, ici comme ailleurs, les personnes peuvent subir des violences symboliques destructrices. Cette violence symbolique, pour reprendre le concept de Bourdieu, est malheureusement d’autant plus efficace qu’elle se présente comme émancipatrice. Paulo Freire, dans La Pédagogie des opprimés, rédigée en 1968 et publiée en français en 1974, avait déjà identifié ce mécanisme : l’éducation bancaire, où l’on dépose des connaissances dans la tête de personnes considérées comme vides, est une forme d’oppression, même lorsqu’elle prétend au contraire libérer.
J’ai donc indiqué qu’il ne suffisait pas d’avoir un projet culturel de qualité, mais qu’il fallait surtout produire un accompagnement de qualité des personnes dans les groupes : une écoute, une préparation, une prise en compte de la dignité de chaque personne qu’on emmène, un accompagnement qui prenne en compte la singularité du parcours de chacun·e. Et cela, cet essentiel-là, dans beaucoup de discours de défense des budgets culturels, n’est pas suffisamment présent. La question n’est pas de savoir si l’art a de la valeur, il en a, profondément. La question est de savoir comment nous créons les conditions pour que cette valeur puisse être reçue, vécue, appropriée par celles et ceux que nous prétendons servir.
Mais comment les projets culturels font-ils du bien aux jeunes ? Suffit-il d’aller au théâtre alors qu’on y est contraint·e, alors qu’on n’y a pas été préparé·e, parce que l’enseignant·e n’a plus d’heures destinées à la formation pour qu’il ou elle puisse avoir confiance en soi pour accompagner ses élèves à se préparer à aller au spectacle ? Ces questions sont rarement posées dans les appels à défendre les budgets. On part parfois du principe que les artistes sont suffisamment talentueux·euses pour pouvoir produire une épiphanie artistique en chacun·e. Mais celles et ceux pour qui l’épiphanie artistique ne se produit pas, celles et ceux qui dérangent, comment les traite-t-on ? Comment les considère-t-on ? S’intéresse-t-on à ces personnes, les prend-on en compte ? Trop souvent, ce sont les gêneur·euses, qu’on exclut, qu’on invisibilise, qu’on stigmatise.
On voit bien, dans certaines attitudes, que ce qui peut être défendu, parfois inconsciemment, c’est la lutte contre la perte quantitative de spectateurs·rices, donc contre la perte de légitimité pour les financements des lieux culturels. Ces visiteurs·euses contraint·es d’y aller sont des spectateurs·rices, et légitiment, en grande partie, l’existence des théâtres et autres lieux culturels. Il faut savoir que les « scolaires », comme on dit, représentent une part très importante du public d’un certain nombre de lieux culturels.
Sous couvert de défendre le bienfait des personnes, bienfait qui est trop peu discuté, analysé, évalué, on peut défendre en réalité, même inconsciemment, une corporation qui a peur, qui voit les budgets pour les actions culturelles se réduire. Ce n’est pas une question de mauvaise foi individuelle : la plupart des professionnel·les de la culture sont sincèrement engagé·es pour le bien commun. Mais les logiques institutionnelles et les enjeux de survie économique peuvent nous aveugler sur les angles morts de notre action, et porter préjudice à l’action qu’on croit mener.
Ce genre de discours, lorsqu’il manque de dimension autocritique, peut faire du mal au secteur culturel, postule de fausses évidences et nuit à l’évaluation de la culture en tant que politique publique. Cela peut aussi renforcer l’image d’un secteur autocentré alors qu’il prétend ne pas l’être. À qui, finalement, sert un discours qui ne s’interroge pas sur son efficacité réelle ? Aux détracteurs·rices de la culture, car l’absence de questionnement critique facilite les arguments contre les financements publics. Ce type de posture fragilise le sens des financements publics de la culture, car elle ne les refonde pas.
À mon sens, ce qu’il faut, c’est peut-être un peu plus d’humilité collective, et essayer de comprendre pour quelles raisons ce type de budget baisse. Au lieu de nous draper uniquement dans la défense de nos acquis, nous pourrions aussi questionner notre travail, profiter de cette crise. Non pas pour prendre le bâton pour nous faire battre, mais pour ouvrir un vrai espace de dialogue avec celles et ceux qui décident des orientations budgétaires, leur proposer de dialoguer, de co-construire, plutôt que d’essayer, par une tentative de rapport de force, d’imposer une vision qui ne fait plus forcément consensus. Les acteurs·rices culturels n’ont plus la puissance politique qu’ils et elles avaient par le passé.
Cette approche dialogique rejoint ce que j’ai défendu tout au long de ma carrière : la nécessité de passer d’une logique de « démocratisation culturelle », où des sachant·es apportent la culture aux masses, à une logique de « démocratie culturelle », où chacun·e est reconnu·e comme porteur·euse de culture et où les institutions culturelles se mettent au service de l’expression de tous·tes. Cette distinction, développée notamment par les travaux de l’UNESCO dès les années 1970 et reprise par les valeurs des « droits culturels » depuis plus de vingt ans, n’est pas qu’une nuance terminologique : elle engage tout un rapport au public et aux méthodes de travail entre professionnel·les, toute une conception du rôle des institutions culturelles et des postures des acteurs·rices culturels.
Ouvrons le dialogue. Sortons des postures de sachant·es qui, croyant défendre la démocratie, se positionnent en fait à toute force uniquement comme défenseurs·euses d’acquis corporatistes. Ces attitudes peuvent exprimer en réalité une panique face à une perte de reconnaissance sociale, face à un monde qui évolue et qui questionne des certitudes que nous avions. Peut-être est-ce justement le moment de nous réinventer, de repenser notre utilité sociale, non pas dans une logique défensive mais dans une logique constructive.
Ce dont nous avons besoin dans le secteur culturel, ce n’est pas seulement des appels à défendre nos budgets, mais aussi et surtout d’une véritable évaluation de l’impact de nos actions. Évaluation qui ne se contente pas de compter les spectateurs·rices, mais qui interroge réellement l’expérience vécue, le respect de la dignité des personnes, la prise en compte de leur parcours psychique et social. Évaluation qui accepte de reconnaître avec sincérité que parfois, nos projets peuvent faire plus de mal que de bien, lorsqu’ils ne sont pas accompagnés avec l’attention et l’humilité nécessaires.
Les droits culturels, inscrits depuis 2015 dans la loi française (loi NOTRe), donnent un cadre pour repenser notre action : ils reconnaissent que chaque personne a le droit de participer à la vie culturelle de son choix, dans le respect de sa dignité. Ce n’est pas le devoir d’être contraint·e d’assister à des spectacles, même de qualité. C’est le droit d’être soutenu·e et accompagné·e dans son parcours culturel singulier, avec bienveillance et respect.
Cette évaluation sincère n’est pas une faiblesse, c’est au contraire ce qui peut refonder la légitimité de l’action culturelle publique. En acceptant de nous questionner, en documentant ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas, en écoutant vraiment celles et ceux que nous prétendons servir, nous pouvons construire des arguments bien plus solides pour défendre nos financements. Non pas sur la base d’une supériorité culturelle présupposée, mais sur la base d’une utilité sociale démontrée, d’un service rendu aux personnes dans le respect de leur dignité et de leurs aspirations propres.
Mes pratiques pluridisciplinaires, de création, d’action culturelle, de formation, d’accompagnement dans de très nombreux contextes culturels, sociaux et éducatifs en France m’offrent un observatoire privilégié, subjectif et en profondeur du secteur culturel en France.
Ce secteur est fragilisé par sa place, jugée comme « non essentielle » par bien des responsables politiques, par la concurrence des pratiques culturelles via les plateformes numériques, ainsi que par des freins liés aux difficultés pour mettre en place des coopérations interdisciplinaires, et aux trop peu nombreuses évaluations, qui sont le plus souvent mal menées et instrumentalisées.
Mon observatoire me permet d’identifier des dynamiques qui fonctionnent, ainsi que des difficultés que je constate. Je propose ici de partager mes analyses, mes méthodes, mes propositions en souhaitant qu’elles puissent être utiles. Mon objectif est d’aider à un secteur culturel plus fort demain, car à mon sens, la défense d’un secteur culturel financé par les impôts des contribuables me semble porteuse de possibilités d’émancipation, de développement des libertés, de la démocratie, des pouvoirs d’agir, d’une manière bien différente de ce que les acteurs privés produisent.
Ceci est possible s’il n’y a pas d’hypocrisie, et c’est à mon sens au prix d’une volonté de lucidité et de remise en question, d’un choix de déconstruction des représentations et peut-être de certains privilèges et systèmes de domination.